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CHAPITRE 6 : La première dose 2

Author: L'invincible
last update publish date: 2026-07-03 22:50:11

J'ouvre.

À l'intérieur, il y a sept petites fioles en verre teinté. Chacune est étiquetée, d'une écriture serrée, avec un chiffre romain et un mot que je ne connais pas.

— Sept fioles, Luna. Sept préparations. Chacune conclut une phase différente. Aucune, prise isolément, ne tue. Aucune, prise isolément, ne se détecte à l'analyse standard des Bêta-guérisseurs. Aucune, prise isolément, ne modifie le goût du café. Ensemble et dans un ordre précis , elles produisent une progression.

— Une progression.

— La première, I : Aletheia. Nettoyage. Elle induit une lente diminution des vertus régénératives du loup intérieur. Un mois. Deux, peut-être. Il commencera à se dire qu'il est fatigué. Il augmentera sa propre dose de sang de réservoir.

Je comprends, en un éclair, la beauté de ce que Vasha est en train de me décrire.

— Il augmentera sa propre dose du sang , le mien.

— Oui. Il augmentera lui-même la charge qui pèse sur son cœur.

— Et il se croira renforcé.

— Il se croira renforcé, en train de s'affaiblir. C'est le principe de base. La deuxième fiole, II : Argentum, viendra dans quatre mois, quand il commencera à mal dormir. La troisième, III : Silens, quand ses cauchemars commenceront. Et ainsi de suite.

— Sept phases.

— Sept phases. Chacune calibrée pour l'année du rituel. Vous m'écrirez, chaque nouvelle lune, sur un papier neutre, une simple ligne : Je continue. Si un jour vous m'écrivez : J'arrête, je jetterai le reste des fioles au feu et vous n'entendrez plus jamais parler de moi.

Je regarde les sept fioles. Je prends la première. Je la pose dans le creux de ma main. Je sens, contre ma peau, un poids léger, plus léger que je ne l'aurais pensé pour un objet capable de commencer une chute.

— Combien vous dois-je ?

— Rien, Luna.

— Vasha.

— Rien, Luna. Ma fille s'appelait Miren. Elle voulait être bibliothécaire. Vous m'offrez un service que j'attends depuis onze ans.

J'incline la tête. J'enveloppe la fiole dans mon mouchoir, je la glisse dans ma poche.

— Je viendrai chaque nouvelle lune, alors.

— Oui.

— Et pour la première dose , un temps de repos ?

— Trois jours entre chaque prise. Une goutte dans le café. Pas plus. Pas moins. Il n'y aura pas d'effet immédiat visible. Il faut que vous restiez patiente.

— Je suis, Vasha, en train d'apprendre à être patiente.

Vasha a, pour la première fois de la conversation, un tout petit sourire.

— Il y a une chose, aussi, que je voudrais que vous fassiez.

— Dites.

— Un jour , vous saurez lequel , il faudra que vous alliez voir Rhaegar Nyx en personne. Pas par courrier. En personne.

— Comment savez-vous que Rhaegar Nyx est dans mon plan ?

— Il est dans le plan de tout le monde, Luna. C'est la seule personne dans les Trois Lunes qui déteste votre mari plus que vous ne le détestez vous-même. Et c'est la seule personne dont, en outre, vous savez qu'il ne trahira pas.

— Je ne sais pas qu'il ne trahira pas.

— Vous le saurez le jour où vous serez en face de lui. Faites-moi confiance.

Je la regarde. Vasha me rend mon regard, sans hostilité, sans pitié. Deux femmes qui ne se cachent plus rien.

— J'irai.

— Bien.

Je me lève. Je rajuste mon châle. Je regarde une dernière fois la petite boîte noire sur les genoux de Vasha.

— Vasha.

— Oui.

— Si vous vous trompez, si l'une de vos fioles tue trop vite, ou pas assez, ou entraîne une conséquence que vous n'aviez pas prévue , je ne vous en voudrai pas.

— Vous m'en voudrez, Luna. Et vous aurez raison. Mais je ne me tromperai pas.

Je souris.

— Alors ce sera un plaisir de vous voir tous les mois.

Je sors dans la nuit.

Sur le chemin du retour, je fais une chose que je n'ai jamais faite. Je marche lentement.

Toute ma vie, j'ai marché vite. Selene d'Alverac a été une enfant pressée, une adolescente ambitieuse, une jeune épouse toujours en train d'apprendre à être parfaite. On ne m'a jamais vue flâner. On ne m'a jamais vue m'attarder. Même dans mon jardin, même dans mes lectures, j'étais rapide. C'était, je me le dis en marchant sous les sureaux, une façon de fuir quelque chose que je ne savais pas nommer.

Ce soir, je marche lentement.

Je sens sous mes pieds la terre fraîche, le crissement des feuilles sèches, le petit bruit de mon propre souffle. Je sens le poids de la petite fiole contre ma cuisse, dans la poche intérieure du châle. Je ne le sens pas comme une menace. Je le sens comme une clé.

Une clé, j'en ai ouvert déjà une, la veille au soir.

J'en tiens maintenant une seconde.

Quand je rentre au manoir, il est minuit et demi. Cassien dort déjà. Je me glisse dans la chambre sans faire de bruit. Je range la fiole dans le socle creux de la statue de Diane, juste à côté du carnet, en profitant du fait que les orchidées noires ne piquent jamais celle qui sait où poser sa main.

Puis je remonte.

Je me couche.

Je me tourne vers Cassien. Je regarde son visage. Je constate, sans plaisir mais sans déplaisir non plus, que je suis désormais capable de le regarder dormir en pensant, très tranquillement : demain matin, tu auras ta première goutte.

Et je m'endors.

Le lendemain, je prépare le café moi-même, comme d'habitude. Ambroise remarque, avec un demi-sourire :

— Madame la Luna descend à la cuisine deux jours de suite. Nous sommes gâtés.

— J'aime bien commencer nos noces d'argent en préparant son café.

— Vingt-cinq ans plus une matinée.

Je souris et je verse. Cassien boit toujours son café avec deux morceaux de sucre et une pincée de réglisse. Je mets les sucres. Je mets la réglisse. Je prends la petite fiole dans ma manche , je l'ai récupérée ce matin au jardin d'hiver et je laisse tomber, avec une précision que je ne me connaissais pas, exactement une goutte.

Une seule.

La tisane d'Aletheia se dissout instantanément dans le liquide noir. Aucune couleur. Aucune odeur. Aucune trace.

Je remonte.

Je frappe.

— Entre, ma vie.

— Ton café.

Je pose la tasse sur la table de chevet. Je regarde Cassien s'y adosser, en bâiller, en tendre la main. Je regarde ses lèvres se poser sur la porcelaine. Je regarde sa gorge se contracter en avalant.

Je regarde mon mari boire, pour la première fois de notre vie commune, une chose que j'ai modifiée pour lui.

Il ferme les yeux, sourit.

— Ah. Il est meilleur qu'hier.

Je souris, moi aussi.

— C'est parce que je l'ai fait avec un peu plus d'amour.

Il rit. Il m'embrasse sur la main. Je sors.

Dans le couloir, j'incline la tête, une seconde, contre le mur. Je sens mon propre cœur battre, calmement.

Jour 2, j'écris mentalement.

Première goutte.

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