ANMELDEN— Selene
La maison de Vasha se trouve à la lisière du domaine, au bout d'un chemin de terre battue bordé de sureaux et de sorbiers. Cassien a installé l'herboriste là en 2003, quand la vieille femme est arrivée au village avec sa fille en bas âge et une valise de tisanes. Il l'a considérée utile, comme il considère utiles la plupart des femmes de son domaine : elle produit quelque chose qu'il veut consommer. Il ne s'est jamais intéressé aux détails de sa vie.
Moi, j'y suis allée plusieurs fois par an pendant vingt ans. Migraines. Insomnies. Troubles menstruels. Vasha me donnait des infusions qui me faisaient dormir : Vasha, dont je réalise, ce matin, en marchant sur le chemin de terre battue, qu'elle est probablement la seule personne du domaine qui, jamais, ne m'a posé une main sur l'épaule. Toutes les autres femmes du domaine , servantes, cousines, Ilyria , me touchent l'épaule ou le bras à chaque conversation. Vasha, jamais.
Je comprends pourquoi, maintenant.
Vasha est, elle aussi, déjà au courant.
J'arrive devant la porte à onze heures du soir. J'ai prétexté, au manoir, un besoin d'air après la réception du Sud. Cassien, content de sa journée, n'a pas insisté pour m'accompagner. Il est déjà dans le salon des cartes, avec Ilyria, en train de rire pour la seconde fois de la journée.
Je frappe à la porte deux fois, je marque une pause, je refrappe trois fois. Je ne sais pas encore que Vasha a, pour ses vieilles clientes, un code de frappes tacite ; mais Vasha ouvre avant que j'aie fini le troisième coup, comme si elle attendait déjà.
Vasha est plus petite que dans mon souvenir, plus voûtée, mais ses yeux sont les mêmes : deux grains d'onyx sous des sourcils blancs.
— Entrez, Luna.
— Merci.
La pièce principale de la maison sent la sauge, la sarriette, la réglisse, et un fond animal que je ne parviens pas à identifier. Vasha referme la porte, tire le verrou, et pose une bouilloire sur le feu sans rien demander. Je m'assois sur le petit tabouret bas devant la cheminée.
— Il ne fait pas assez froid pour porter ce châle, Luna.
— Je sais.
— Vous n'êtes donc pas venue pour vos migraines.
— Non.
Vasha verse l'eau dans une tasse en argile, y ajoute une pincée de quelque chose de vert, et me la tend.
— Camomille avec un peu de mélisse. Rien de plus. Buvez.
Je bois. La tisane est fraiche. Je sens ma gorge se détendre, et surtout, je sens que je suis autorisée, en cet instant précis, dans cette maison, à ne pas jouer un rôle. Je dépose la tasse. Je regarde Vasha.
— Vasha.
— Oui, Luna.
— Depuis combien d'années savez-vous ce qu'il me fait ?
Vasha ne cille pas. Elle prend une autre tasse, la remplit pour elle-même, et s'assied sur la chaise en face de moi. Elle prend son temps. Elle regarde le feu, puis elle me regarde, et enfin elle dit :
— Onze ans.
— Onze ans.
— Ma fille est morte en 2014. Elle avait dix-neuf ans. Elle était servante de couloir au manoir. Elle avait vu quelque chose qu'elle n'aurait pas dû voir , votre Alpha, avec sa demi-sœur, dans le corridor du deuxième étage, un soir de Lune Rouge. Elle est venue m'en parler le lendemain. Elle est morte trois jours plus tard. Officiellement d'une chute dans l'escalier de service.
Je ne détourne pas les yeux.
— Officiellement.
— Officiellement.
Nous restons silencieuses un moment. Je vois, dans le feu, danser des choses que je n'aurais pas su nommer.
— Pourquoi ne l'avez-vous jamais dénoncé ?
— J'avais une autre enfant. Un garçon. Il a onze ans aujourd'hui. Il vit avec ma sœur, à Saint-Marc, hors du domaine. Dénoncer l'Alpha, c'était le condamner aussi.
— Vous auriez pu venir me trouver.
— Je vous ai vue tenir une réception à Cassien, une semaine après la mort de ma fille, et lui verser du champagne avec un sourire. Vous n'étiez pas prête.
J'incline la tête.
— Vous avez raison.
— Vous l'êtes, maintenant. Je le vois à vos yeux. C'est pour cela que je vous ouvre la porte ce soir.
— Vasha.
J'inspire.
— J'ai lu son journal, hier soir. Le journal qu'il tient depuis vingt-cinq ans. Il décrit tout. Le rituel. Les doses. Les nuits avec Ilyria. La fausse marque.
Vasha ferme les yeux une seconde. Quand elle les rouvre, il y a dedans quelque chose qui ressemble à un soulagement ancien.
— Il a mis vingt-cinq ans à s'incriminer.
— Oui.
— C'est votre première arme.
— Oui.
Silence. Le feu craque. Je reprends ma tasse, je bois une gorgée.
— Je ne veux pas simplement partir, Vasha. Je ne veux pas simplement le dénoncer. Le Grand Conseil me donnerait raison, oui, il serait condamné, oui. Mais Ilyria s'enfuirait, la meute serait démembrée, Nyra serait retirée de ma garde parce que je ne suis, officiellement, plus rien sans le nom de Varengar. Tout ce que j'ai construit se défait, et lui, il écrit un autre journal en prison en s'imaginant en martyr. Je le connais. Il est capable de ça.
— Il est capable de ça.
— Je veux qu'il tombe. Mais lentement. Je veux que sa chute soit une chute qu'il regarde en direct, en comprenant, chaque jour, ce qui est en train de lui arriver. Je veux que le système qu'il a construit se retourne contre lui pièce par pièce. Je veux que la femme qu'il croit posséder devienne la femme qui l'enferme. Je veux qu'à la fin, il regarde sa propre écriture et qu'il comprenne qu'il a signé son arrêt.
— Ceci n'est pas une vengeance, Luna. Ceci est une architecture.
— Oui.
Vasha se lève. Elle marche jusqu'à une armoire, dans le fond de la pièce, dont je comprends, en la voyant, qu'elle n'a probablement jamais été ouverte devant moi. Vasha en tire une clé, ouvre la porte, et sort une petite boîte en bois noir. Elle revient s'asseoir devant moi, pose la boîte sur ses genoux, et attend.
— Ouvrez, Luna.
J'ouvre.À l'intérieur, il y a sept petites fioles en verre teinté. Chacune est étiquetée, d'une écriture serrée, avec un chiffre romain et un mot que je ne connais pas.— Sept fioles, Luna. Sept préparations. Chacune conclut une phase différente. Aucune, prise isolément, ne tue. Aucune, prise isolément, ne se détecte à l'analyse standard des Bêta-guérisseurs. Aucune, prise isolément, ne modifie le goût du café. Ensemble et dans un ordre précis , elles produisent une progression.— Une progression.— La première, I : Aletheia. Nettoyage. Elle induit une lente diminution des vertus régénératives du loup intérieur. Un mois. Deux, peut-être. Il commencera à se dire qu'il est fatigué. Il augmentera sa propre dose de sang de réservoir.Je comprends, en un éclair, la beauté de ce que Vasha est en train de me décrire.— Il augmentera sa propre dose du sang , le mien.— Oui. Il augmentera lui-même la charge qui pèse sur son cœur.— Et il se croira renforcé.— Il se croira renforcé, en train d
— SeleneLa maison de Vasha se trouve à la lisière du domaine, au bout d'un chemin de terre battue bordé de sureaux et de sorbiers. Cassien a installé l'herboriste là en 2003, quand la vieille femme est arrivée au village avec sa fille en bas âge et une valise de tisanes. Il l'a considérée utile, comme il considère utiles la plupart des femmes de son domaine : elle produit quelque chose qu'il veut consommer. Il ne s'est jamais intéressé aux détails de sa vie.Moi, j'y suis allée plusieurs fois par an pendant vingt ans. Migraines. Insomnies. Troubles menstruels. Vasha me donnait des infusions qui me faisaient dormir : Vasha, dont je réalise, ce matin, en marchant sur le chemin de terre battue, qu'elle est probablement la seule personne du domaine qui, jamais, ne m'a posé une main sur l'épaule. Toutes les autres femmes du domaine , servantes, cousines, Ilyria , me touchent l'épaule ou le bras à chaque conversation. Vasha, jamais.Je comprends pourquoi, maintenant.Vasha est, elle aussi,
Je prends alors, pour la première fois de ma vie, une décision que je sais dangereuse : j'ouvre le tiroir secret de mon bureau, j'en sors un carnet vierge que j'ai reçu deux ans plus tôt en cadeau protocolaire et que je n'ai jamais utilisé, et je pose dessus, avec une lenteur cérémonielle, la plume et l'encrier.J'inscris la date. J'inscris, en dessous, une seule ligne :Jour 1. Il a dit : un projet familial avec Ilyria.Puis je referme le carnet.Je vais, moi aussi, tenir un journal. Non pour me souvenir. Je n'oublierai plus rien. Pour rester rigoureuse.Il n'y a personne au monde qui vous apprenne comment réagir à la trahison quand vous êtes déjà bonne, patiente et respectée. On vous a appris à pardonner. On vous a appris à comprendre. On ne vous a pas appris à survivre à une découverte comme celle-là sans devenir ce que vous n'étiez pas.J'ai, dans ma bibliothèque personnelle, quatre-vingts volumes sur la diplomatie intermeutes, treize volumes sur l'histoire des rituels de sang, se
— SeleneJe me réveille à six heures moins le quart, comme toujours.Cassien dort encore. Je reste immobile trois minutes, je mesure sa respiration, je mesure la mienne, je vérifie que je n'ai aucune envie de bouger dans le sens du dégoût , car le dégoût serait une faille. Je suis, ce matin, dans un état que je ne connais pas encore mais que je nommerai plus tard la clarté froide : une température intérieure qui ne monte ni ne descend, quel que soit ce que je regarde. Le bras de Cassien pèse toujours contre ma hanche. Je le dégage lentement, je lui pose un baiser au creux du poignet , ce petit rituel matinal que j'ai inventé il y a vingt ans, dont il ne se lasse jamais et je me lève.Le carnet, dans son étui de cuir, a passé la nuit sous le sommier. Je le récupère, je glisse la main sous le matelas comme si je cherchais un livre oublié, je le retire, je l'enroule dans mon châle et je sors de la chambre.Je descends à la cuisine par le grand escalier , pas par le service, car je ne veu
Je remonte l'escalier de service. Je traverse le corridor du premier étage sans faire craquer une seule lame. Je passe devant la chambre d'Ilyria , la porte est entrouverte, les bougies encore allumées et je ne m'y attarde pas. Je continue jusqu'à la porte de la chambre conjugale. Je l'ouvre doucement.Cassien dort sur le côté gauche, comme toujours, un bras replié sous l'oreiller. Le drap est descendu jusqu'à sa taille. La ligne de son épaule, dans la lumière lunaire, a cette élégance sombre qui, jadis, quand j'étais plus jeune et plus dupe, me faisait battre le cœur. Ce soir, je la regarde comme on regarde la mesure d'un ouvrage à découper. Ni haine, ni tendresse. La géométrie d'une chose à défaire.Je me glisse sous les draps. Je pose le carnet, dans son étui de cuir, entre le sommier et mon côté du lit. Je m'allonge dos à lui, doucement, calibrant ma respiration sur la sienne, comme je l'ai toujours fait, par une habitude que je vais désormais utiliser dans le sens inverse.Il gro
La Lune Noire — Selene~ ~ ~La clé est plus lourde que je ne l'avais imaginé.Je la fais tourner deux fois dans la serrure du coffre, comme le manuscrit volé à la bibliothèque me l'a indiqué, et le mécanisme rend un claquement sec, presque humain. Un soupir de métal. Une confession de fer.Je jette un regard par-dessus mon épaule. Le manoir Varengar dort. Vingt-cinq ans que j'en connais chaque respiration, chaque grincement de parquet, chaque courant d'air froid qui remonte la cage d'escalier de service. La nuit est sans lune , une Lune Noire, la troisième depuis la naissance de Nyra et les corridors se remplissent d'une obscurité épaisse, plus dense qu'une eau.Cassien dort deux étages plus haut, dans la chambre commune, avec cette petite ride entre les sourcils qu'il a même dans le sommeil. Je l'ai embrassé sur le front trois heures plus tôt, avec la même tendresse mesurée que j'ai apprise à lui offrir depuis que je suis sa Luna. La bougie à notre chevet, moi-même, je l'ai allumée







