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CHAPITRE 5 : La première dose

Author: L'invincible
last update publish date: 2026-07-03 22:49:44

— Selene

La maison de Vasha se trouve à la lisière du domaine, au bout d'un chemin de terre battue bordé de sureaux et de sorbiers. Cassien a installé l'herboriste là en 2003, quand la vieille femme est arrivée au village avec sa fille en bas âge et une valise de tisanes. Il l'a considérée utile, comme il considère utiles la plupart des femmes de son domaine : elle produit quelque chose qu'il veut consommer. Il ne s'est jamais intéressé aux détails de sa vie.

Moi, j'y suis allée plusieurs fois par an pendant vingt ans. Migraines. Insomnies. Troubles menstruels. Vasha me donnait des infusions qui me faisaient dormir : Vasha, dont je réalise, ce matin, en marchant sur le chemin de terre battue, qu'elle est probablement la seule personne du domaine qui, jamais, ne m'a posé une main sur l'épaule. Toutes les autres femmes du domaine , servantes, cousines, Ilyria , me touchent l'épaule ou le bras à chaque conversation. Vasha, jamais.

Je comprends pourquoi, maintenant.

Vasha est, elle aussi, déjà au courant.

J'arrive devant la porte à onze heures du soir. J'ai prétexté, au manoir, un besoin d'air après la réception du Sud. Cassien, content de sa journée, n'a pas insisté pour m'accompagner. Il est déjà dans le salon des cartes, avec Ilyria, en train de rire pour la seconde fois de la journée.

Je frappe à la porte deux fois, je marque une pause, je refrappe trois fois. Je ne sais pas encore que Vasha a, pour ses vieilles clientes, un code de frappes tacite ; mais Vasha ouvre avant que j'aie fini le troisième coup, comme si elle attendait déjà.

Vasha est plus petite que dans mon souvenir, plus voûtée, mais ses yeux sont les mêmes : deux grains d'onyx sous des sourcils blancs.

— Entrez, Luna.

— Merci.

La pièce principale de la maison sent la sauge, la sarriette, la réglisse, et un fond animal que je ne parviens pas à identifier. Vasha referme la porte, tire le verrou, et pose une bouilloire sur le feu sans rien demander. Je m'assois sur le petit tabouret bas devant la cheminée.

— Il ne fait pas assez froid pour porter ce châle, Luna.

— Je sais.

— Vous n'êtes donc pas venue pour vos migraines.

— Non.

Vasha verse l'eau dans une tasse en argile, y ajoute une pincée de quelque chose de vert, et me la tend.

— Camomille avec un peu de mélisse. Rien de plus. Buvez.

Je bois. La tisane est fraiche. Je sens ma gorge se détendre, et surtout, je sens que je suis autorisée, en cet instant précis, dans cette maison, à ne pas jouer un rôle. Je dépose la tasse. Je regarde Vasha.

— Vasha.

— Oui, Luna.

— Depuis combien d'années savez-vous ce qu'il me fait ?

Vasha ne cille pas. Elle prend une autre tasse, la remplit pour elle-même, et s'assied sur la chaise en face de moi. Elle prend son temps. Elle regarde le feu, puis elle me regarde, et enfin elle dit :

— Onze ans.

— Onze ans.

— Ma fille est morte en 2014. Elle avait dix-neuf ans. Elle était servante de couloir au manoir. Elle avait vu quelque chose qu'elle n'aurait pas dû voir , votre Alpha, avec sa demi-sœur, dans le corridor du deuxième étage, un soir de Lune Rouge. Elle est venue m'en parler le lendemain. Elle est morte trois jours plus tard. Officiellement d'une chute dans l'escalier de service.

Je ne détourne pas les yeux.

— Officiellement.

— Officiellement.

Nous restons silencieuses un moment. Je vois, dans le feu, danser des choses que je n'aurais pas su nommer.

— Pourquoi ne l'avez-vous jamais dénoncé ?

— J'avais une autre enfant. Un garçon. Il a onze ans aujourd'hui. Il vit avec ma sœur, à Saint-Marc, hors du domaine. Dénoncer l'Alpha, c'était le condamner aussi.

— Vous auriez pu venir me trouver.

— Je vous ai vue tenir une réception à Cassien, une semaine après la mort de ma fille, et lui verser du champagne avec un sourire. Vous n'étiez pas prête.

J'incline la tête.

— Vous avez raison.

— Vous l'êtes, maintenant. Je le vois à vos yeux. C'est pour cela que je vous ouvre la porte ce soir.

— Vasha.

J'inspire.

— J'ai lu son journal, hier soir. Le journal qu'il tient depuis vingt-cinq ans. Il décrit tout. Le rituel. Les doses. Les nuits avec Ilyria. La fausse marque.

Vasha ferme les yeux une seconde. Quand elle les rouvre, il y a dedans quelque chose qui ressemble à un soulagement ancien.

— Il a mis vingt-cinq ans à s'incriminer.

— Oui.

— C'est votre première arme.

— Oui.

Silence. Le feu craque. Je reprends ma tasse, je bois une gorgée.

— Je ne veux pas simplement partir, Vasha. Je ne veux pas simplement le dénoncer. Le Grand Conseil me donnerait raison, oui, il serait condamné, oui. Mais Ilyria s'enfuirait, la meute serait démembrée, Nyra serait retirée de ma garde parce que je ne suis, officiellement, plus rien sans le nom de Varengar. Tout ce que j'ai construit se défait, et lui, il écrit un autre journal en prison en s'imaginant en martyr. Je le connais. Il est capable de ça.

— Il est capable de ça.

— Je veux qu'il tombe. Mais lentement. Je veux que sa chute soit une chute qu'il regarde en direct, en comprenant, chaque jour, ce qui est en train de lui arriver. Je veux que le système qu'il a construit se retourne contre lui pièce par pièce. Je veux que la femme qu'il croit posséder devienne la femme qui l'enferme. Je veux qu'à la fin, il regarde sa propre écriture et qu'il comprenne qu'il a signé son arrêt.

— Ceci n'est pas une vengeance, Luna. Ceci est une architecture.

— Oui.

Vasha se lève. Elle marche jusqu'à une armoire, dans le fond de la pièce, dont je comprends, en la voyant, qu'elle n'a probablement jamais été ouverte devant moi. Vasha en tire une clé, ouvre la porte, et sort une petite boîte en bois noir. Elle revient s'asseoir devant moi, pose la boîte sur ses genoux, et attend.

— Ouvrez, Luna.

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