Masuk"Tu es en retard."
Sandra poussa la porte de la salle de cours et trouva vingt paires d'yeux posées sur elle. Au bureau, le professeur Kaëlen, un homme aux tempes grises et aux yeux dorés, la fixait sans expression.
"De trente secondes," dit-elle.
"Dans mon cours, trente secondes équivalent à une éternité." Il fit un geste vers le fond de la salle. "Asseyez-vous, mademoiselle Moreau."
La seule place libre était... à côté de Jack.
Évidemment.
Elle s'installa sans un mot. Il ne leva pas la tête, mais ses lèvres esquissèrent un sourire imperceptible.
"Tu l'as fait exprès," chuchota-t-elle.
"Je ne contrôle pas les plans de salle."
"Non, mais tu contrôles beaucoup d'autres choses apparemment."
Cette fois, il tourna la tête. Leurs visages étaient proches. Trop proches.
"Tu es observatrice," dit-il, sa voix si basse qu'elle sentit le son plus qu'elle ne l'entendit. "C'est une qualité rare ici."
"Et toi tu es manipulateur. C'est une qualité rare... ou très commune ?"
"Tout dépend du point de vue." Ses yeux descendirent brièvement vers ses lèvres, puis remontèrent. "Tu vas devoir apprendre les règles de cette académie, Sandra. Vite."
"Quelqu'un daignera-t-il me les expliquer ?"
"Je peux."
"J'aurais préféré un manuel."
"Les manuels ne te diront pas ce que je vais te dire."
Le professeur Kaëlen s'éclaircit la gorge depuis l'avant de la salle. "Monsieur Morvan. Mademoiselle Moreau. Souhaitez-vous partager votre conversation avec la classe ?"
"Non," dirent-ils tous les deux simultanément.
Rires discrets. Kaëlen plissa les yeux.
"Règle numéro un," dit-il à toute la classe. "Dans cette académie, vos différences sont votre force. Vous apprendrez à les contrôler, pas à les cacher."
Sandra regarda autour d'elle. À sa gauche, une fille dont les doigts laissaient de légères traces lumineuses sur son cahier. Devant elle, un garçon dont les épaules semblaient trop larges pour son corps. Partout, des signes de ce qu'ils étaient, à peine contenus.
"Règle numéro deux," continua Kaëlen. "Les humains qui ont été admis l'ont été pour une raison. Ne présumez pas que l'absence de pouvoir apparent signifie l'absence de pouvoir."
Plusieurs têtes se tournèrent vers Sandra.
Elle tint le regard de chacun, l'un après l'autre, sans ciller.
"Et règle numéro trois ?" demanda une voix depuis l'arrière de la salle.
"Ne tombez pas amoureux," dit Kaëlen d'un ton sec. "C'est interdit. C'est dangereux. Et c'est inévitable. Ce qui fait de cette règle la plus importante et la plus inutile de toutes."
Après le cours, dans le couloir, Jack rattrapa Sandra en deux enjambées.
"Tu veux que je t'explique les vraies règles ?"
"Je pensais que le professeur venait de le faire."
"Les règles officielles, oui." Il baissa la voix. "Mais ici, les règles non dites sont celles qui comptent."
Elle s'arrêta et se tourna vers lui. "D'accord. Dis-moi."
"Règle numéro un : certains étudiants de cette école ne sont pas là pour apprendre. Ils sont là pour surveiller."
"Surveiller qui ?"
"Toi, entre autres."
Elle sentit un frisson. "Pourquoi moi ?"
"Parce que tu n'aurais jamais dû être admise. L'Académie Élite Alliance n'accepte pas les humains depuis cent vingt ans." Il la regarda intensément. "Et pourtant, te voilà."
"Peut-être que je suis une exception."
"Peut-être. Ou peut-être que tu n'es pas ce que tu crois être."
C'était la deuxième fois qu'on lui disait ça en deux jours. Elle croisa les bras.
"Est-ce que tout le monde dans cette école parle par énigmes, ou c'est juste votre groupe ?"
Il rit. Franchement cette fois, sans moquerie.
"Seulement ceux qui savent des choses qu'ils ne peuvent pas encore dire."
"Parce qu'ils ne peuvent pas, ou parce qu'ils ne veulent pas ?"
"Les deux." Il se rapprocha légèrement. "Sois patiente, Sandra. La vérité arrive toujours. La question, c'est de savoir si tu es prête à l'entendre."
Elle soutint son regard. La chaleur qu'il dégageait était presque physique, comme une présence à part entière.
"Je suis prête à tout," dit-elle.
Il inclina la tête, comme pour évaluer si elle pensait vraiment ce qu'elle disait.
"On verra."
Ce soir-là, Léo la trouva dans la bibliothèque, perdue dans un ouvrage sur l'histoire de l'académie.
"Tu cherches des réponses ?" dit-il en s'asseyant en face d'elle.
"Toujours."
"Bonne stratégie. Mais les vrais secrets ne sont pas dans les livres."
"Alors où ?"
"Dans les gens." Il s'accouda à la table, l'air désinvolte, mais son regard était sérieux. "Et dans ce que les gens cachent."
"Tu caches quelque chose ?"
Il sourit. "Tous autant que nous sommes."
"Jack aussi ?"
Le sourire se figea une fraction de seconde. "Jack surtout."
"Pourquoi me dis-tu ça ?"
"Parce que tu vas en tomber amoureuse. Et que tu mérites d'être prévenue."
Sandra referma son livre lentement. "Tu m'as observée pendant combien de temps pour arriver à cette conclusion ?"
"Depuis hier matin. Quand tu t'es assise à notre table et que tu lui as tenu tête." Il haussa les épaules. "La plupart des gens ont peur de Jack. Toi, tu le regardes comme un défi."
"Il l'est."
"Oui." Léo se leva. "Et les défis, dans cette école, ont tendance à te dévorer si tu n'y prends pas garde."
Il s'éloigna, et Sandra resta seule avec les livres et le silence.
Et la certitude de plus en plus nette que quelque chose d'irréversible venait de commencer.
"Est-ce que tu regrettes ?"La question vint de nulle part. Ils étaient dans le jardin, comme souvent maintenant, Jack et Sandra côte à côte sur le banc devenu leur banc, le soir tombant sur les murs de l'académie."Quoi ?" dit-elle."Tout. Être venue ici. T'être éveillée. Avoir appris ce que tu as appris." Jack regardait devant lui. "Si tu pouvais revenir en arrière, avant la lettre d'admission, avant cette académie, est-ce que tu le ferais ?"Elle prit son temps. "C'est une vraie question ou une question de confort ?""Une vraie question. Je veux la vraie réponse.""Non," dit-elle enfin. "Je ne regretterais rien. Même les parties difficiles. Même la clause de la prophétie. Même Edmond." Elle se tourna vers lui. "Parce que tout ça ensemble m'a amenée là. Et là, c'est où je veux être.""Même avec ce qui vient à Genève ?""Surtout avec ce qui vient à Genève." Elle le regarda. "Et toi ?""Moi quoi ?""Est-ce que tu regrettes d'être le Gardien qui est tombé sur moi ?"Il tourna la tête l
"Il est parti."Verne dit ça le matin du trentième jour depuis l'arrivée de Sandra, avec la même neutralité qu'elle mettait à tout annoncer. Mais quelque chose dans ses yeux était différent."Kaëlen ?" dit Sandra."Il a laissé une lettre. Pour toi."Elle prit l'enveloppe. L'ouvrit debout dans le bureau de Verne, Jack à ses côtés."Sandra. Je suis archiviste et professeur mais je suis d'abord quelqu'un qui a passé sa vie à préparer l'arrivée de quelqu'un comme toi. Ce travail est fait. Tu es là, éveillée, entourée, plus forte que tout ce que j'avais espéré. Et moi je suis épuisé d'une façon que je n'avais pas anticipée. J'ai besoin de me retirer dans le silence pendant un temps. Pas de disparaître. Pas de fuir. Juste de reprendre souffle après quarante ans de veille. Je reviendrai. Quand tu auras besoin d'un archiviste pour des questions que personne d'autre ne peut résoudre, envoie-moi un message. Je répondrai. Et si tu as besoin de moi avant ça, pour n'importe quelle raison, cette le
"Tu ne fais plus partie du groupe."Inès dit ça à Chloé dans le couloir, directement, sans agressivité particulière mais sans douceur non plus. Chloé s'arrêta."Je sais.""Sandra t'a donné une chance. Ca ne signifie pas qu'on te fait confiance.""Je le sais aussi.""Alors pourquoi tu rôdes autour des réunions ?""Je ne rôde pas. Je cherche à être utile." Chloé la regarda sans détourner les yeux. "Je comprends que tu n'aies pas confiance en moi. Tu n'es pas obligée.""C'est gentil de ta part de me le permettre.""Inès...""Non." Inès s'avança d'un pas. "Tu as transmis des informations qui ont failli mettre Sandra en danger. Tu as couché dans la même pièce qu'elle pendant des semaines en sachant qui elle était et en faisant semblant de ne pas le savoir.""Oui.""Alors tu comprendras que mon niveau de tolérance à ton égard est limité.""Je comprends parfaitement." Chloé ne recula pas. "Et je ne te demande pas de m'aimer. Je te demande de me laisser travailler.""Pour qui ?""Pour ce qui
"Six semaines."Jack regarda le tableau de Damien avec l'expression de quelqu'un qui évalue un plan militaire. Léo était appuyé contre le mur, les bras croisés. Raphaël lisait les notes en silence. Sandra était assise sur le bord d'une table."Six semaines pour préparer une apparition à une conférence surnaturelle internationale," dit Jack. "Avec une Sang-Clair qui n'est éveillée que depuis trois semaines.""Le timing n'est pas idéal," admit Damien."C'est un euphémisme.""Jack," dit Sandra."Je n'ai pas dit non. J'évalue.""Tu as un air de non.""J'ai un air de quelqu'un qui calcule les risques." Il se tourna vers elle. "Parce que si on y va et que ça tourne mal, on ne sera pas dans une académie protégée. On sera en territoire neutre avec des dizaines de factions surnaturelles.""Et si on n'y va pas," dit Damien, "les lieutenants de Thane se réorganisent sans pression et on recommence dans trois mois ou six mois.""La conférence est à Genève," dit Raphaël sans lever les yeux. "Territ
"Je peux te poser une question ?"Raphaël leva les yeux du livre qu'il lisait sur les marches extérieures. Sandra s'assit à côté de lui dans le soleil de l'après-midi, les jambes étendues devant elle."Tu viens de le faire," dit-il."Tu sais ce que je veux dire.""Pose."Elle prit un moment. "Qu'est-ce que tu veux, toi ? Vraiment. Pas en tant que Gardien. Pas pour cette mission. Toi."Il ferma son livre. Regarda devant lui. "C'est une question à laquelle personne ne m'a posée depuis longtemps.""Je sais. C'est pour ça que je la pose."Il réfléchit avec cette lenteur caractéristique qui n'était pas de l'hésitation mais de la précision. "Je veux que les gens autour de moi soient bien. C'est ma réponse honnête.""C'est une réponse de Gardien.""Non. C'est une réponse personnelle." Il se tourna vers elle. "Je ne suis pas fait pour les grandes ambitions individuelles, Sandra. Je suis fait pour les relations. Être utile à ceux qui comptent. Voir les gens que j'aime construire quelque chose.
"Tu m'as cherchée ?"Damien leva les yeux. Sandra était dans l'encadrement de la porte de son bureau improvisé, une petite salle qu'il avait réquisitionnée pour ses recherches depuis la bataille. Des feuilles partout. Des livres ouverts à des pages marquées. Un tableau couvert de notes à la craie."Je t'ai cherchée, oui." Il se leva et fit un geste vers le tableau. "Regarde."Elle entra et examina le tableau. Des noms. Des dates. Des flèches. Un schéma complexe qui ressemblait à une généalogie étendue."Qu'est-ce que c'est ?""Les lieutenants restants de l'Ombre Blanche. Leurs connexions. Leurs ressources connues. Leurs motivations probables." Il prit la craie et désigna trois noms entourés en rouge. "Ces trois-là sont les plus dangereux sans Thane. Pas parce qu'ils sont puissants, mais parce qu'ils sont patients. Ils ne lanceront pas d'offensive immédiate. Ils vont observer. Attendre. Chercher une faille.""Comment tu as obtenu ces informations ?""Edmond." Il la regarda. "Il m'a par







