登入"Tu ne dors pas."
Sandra sursauta. Il était minuit passé, et elle était seule dans la salle commune du dortoir, enroulée dans une couverture avec un livre qu'elle ne lisait plus vraiment depuis une heure. Raphaël se tenait dans l'encadrement de la porte, en t-shirt sombre, les yeux calmes.
"Je pourrais dire la même chose," dit-elle.
"Je dors peu." Il entra sans y avoir été invité, s'installa dans le fauteuil en face d'elle. "Toi, tu rumines."
"Tu lis dans les pensées ?"
"Non. Je lis les visages." Il la regarda. "Tu as l'air de quelqu'un qui a reçu trop d'informations et pas assez de réponses."
"C'est exactement ça."
"Demande."
Elle hésita. Puis : "Qui suis-je pour vous ?"
Silence.
"Pourquoi cette question ?"
"Parce que tout le monde ici me regarde comme si je représentais quelque chose. Pas comme si j'étais quelqu'un."
Raphaël posa ses coudes sur ses genoux. Dans la lumière douce de la salle commune, il paraissait plus jeune, moins inaccessible.
"Tu représentes quelque chose, oui," dit-il enfin. "Mais pas ce que tu crois."
"Encore des énigmes."
"Non. Une vérité que je ne peux pas te dire entièrement parce que ce n'est pas à moi de le faire."
"À qui alors ?"
"À Jack."
Sandra prit une longue inspiration. "Et si Jack ne me dit rien ?"
"Il te dira tout. Il résiste, c'est tout."
"À quoi il résiste ?"
Raphaël la regarda avec une expression qu'elle ne sut pas déchiffrer. "À toi."
Le lendemain matin, lors du cours d'entraînement au combat, Sandra fut jumelée avec Damien. La salle était grande, les murs recouverts de matériaux absorbants les impacts des pouvoirs. Des étincelles jaillissaient ici et là, des flammes couraient sur les mains d'autres étudiants.
"Tu sais te battre ?" demanda Damien en face d'elle, les bras légèrement écartés.
"Assez pour survivre."
"C'est exactement le niveau qu'il faut ici." Il fit un pas vers elle. "Je vais te montrer quelque chose."
"Tu vas me frapper ?"
"Je vais te montrer ta limite. Et comment la dépasser."
Il lança un mouvement rapide. Elle esquiva, de justesse. Recommença, elle para. Plus rapide. Elle plongea de côté et saisit son poignet dans un geste instinctif qu'elle n'avait pas prémédité.
Tout s'arrêta.
Damien la regardait, parfaitement immobile.
"Fais ça encore," dit-il doucement.
"Quoi ?"
"Ce que tu viens de faire. La prise. Refais-la."
"C'était un réflexe."
"Je sais. C'est exactement ce que je veux voir."
Elle recommença, plus lentement cette fois. Sa main trouva son poignet au millième de seconde précis. Damien sourit enfin, ce rare sourire qui changeait tout son visage.
"D'où tu tiens ça ?"
"Je... je ne sais pas."
"Tu n'as pas appris les arts martiaux ?"
"Non."
"Alors quelque chose en toi sait se battre. Quelque chose que tu n'as pas conscience de contrôler." Il recula d'un pas. "C'est fascinant."
Plus tard, Jack surgit à côté d'elle dans le couloir, sans prévenir, comme à son habitude.
"Damien m'a parlé."
"Il t'a dit quoi ?"
"Ce qui s'est passé à l'entraînement." Il la regarda de côté. "Tu t'en savais rien, n'est-ce pas ?"
"Non."
"Ça t'a fait peur ?"
"Non. Ça m'a intriguée."
Il s'arrêta brusquement et se tourna vers elle. Ils étaient de nouveau trop proches. Sandra refusa de reculer.
"Est-ce que quelque chose te fait peur ?" demanda-t-il, sa voix presque un murmure.
Elle prit le temps de réfléchir. "Oui."
"Quoi ?"
"Ne pas savoir qui je suis." Elle soutint son regard. "Est-ce que toi tu le sais ?"
Il mit trop longtemps à répondre.
"Jack."
"Oui," dit-il enfin. Juste ce mot.
"Et tu ne me le diras pas."
"Pas encore."
"Pourquoi pas encore ?"
"Parce que quand tu sauras, tout va changer entre nous." Sa voix porta quelque chose d'inédit, une fissure dans l'armure. "Et je ne suis pas prêt à ça."
Elle sentit quelque chose se déplacer dans sa poitrine. Pas de la pitié. Quelque chose de plus dangereux.
"Jack..."
"Pas maintenant, Sandra." Il s'écarta, rouvrit la distance entre eux comme on rouvre une blessure. "Dors bien ce soir. Demain, tout va s'accélérer."
Il disparut au coin du couloir.
Et Sandra resta là, au milieu du couloir vide, à se demander comment quelqu'un pouvait être aussi loin et aussi proche en même temps.
Ce soir-là, en passant devant le bureau du directeur, elle entendit deux voix à travers la porte entrebâillée.
"Elle progresse plus vite que prévu."
"C'est dans son sang. On ne pouvait pas s'attendre à autre chose."
"Et les autres ? Ils le savent ?"
"Morvan l'a deviné. Les trois autres s'en doutent."
"Et elle ?"
Un silence.
"Elle commence à sentir qu'elle est différente. Mais elle ne sait pas encore à quel point."
Sandra s'éloigna sur la pointe des pieds, le coeur battant à tout rompre.
Son sang.
Ce mot résonnait dans sa tête comme un coup de tonnerre.
"Il n'est nulle part dans l'académie."Damien les rejoignit dans la chapelle à leur remontée, le visage tendu. Raphaël était derrière lui."J'ai fouillé chaque salle, chaque couloir, chaque espace commun," dit Damien. "Son appartement est intact. Ses affaires sont là. Lui ne l'est pas.""Ils l'ont pris," dit Sandra."Ou il est parti de son plein gré," dit Raphaël.Tout le monde le regarda."Ce n'est pas une accusation. C'est une possibilité qu'on ne peut pas exclure.""Kaëlen protège ce secret depuis vingt ans," dit Jack. "Il n'aurait pas trahi maintenant.""A moins qu'on lui ait donné une raison assez forte.""Comme quoi ?"Raphaël hésita. "Comme une menace sur quelque chose qu'il aime plus que le secret."Léo était apparu dans l'encadrement de la porte de la chapelle. "La directrice adjointe veut nous voir. Tous. Maintenant.""Pourquoi ?""Elle a été prévenue de l'incident de ce soir. Quelqu'un lui a parlé de la fouille du bureau.""Qui ?" dit Jack."Elle ne l'a pas dit."Ils se dép
"Il ne devrait pas y avoir d'escalier ici."Jack tenait une torche, éclairant les pierres derrière l'autel de la chapelle. Sandra avait trouvé la trappe en posant la main sur le sol, instinctivement, comme si quelque chose en elle savait exactement où appuyer."Et pourtant," dit-elle."Tu l'as senti comment ?""Comme une chaleur sous les pierres. Comme si quelqu'un avait laissé une lumière allumée."Jack s'accroupit et examina la trappe. "C'est ancien. Des dizaines d'années au moins. Mais elle a été utilisée récemment. La poussière a été déplacée.""Donc quelqu'un d'autre est passé par là.""Ou y est encore." Il se redressa. "Sandra, si c'est un piège...""Je sais." Elle prit une longue inspiration. "Mais si ce n'en est pas un."Il la regarda. Un regard long, pesant, dans lequel elle lut une dizaine de choses qu'il ne dit pas."On descend ensemble," dit-il finalement.L'escalier était étroit, les murs de pierre froide serrés de chaque côté. Sandra descendit la première, les mains légè
"Jack. Bureau de Kaëlen. Maintenant."Elle l'envoya par message et courut. Dans le couloir, elle croisa Raphaël qui sortait d'une salle de cours."Sandra ?""Suis-moi."Il ne posa pas de question. C'était ce qu'elle aimait chez lui.Ils arrivèrent devant le bureau de Kaëlen en même temps que Jack, qui surgit d'un couloir latéral, Léo et Damien sur les talons. Jack n'avait même pas eu le temps de répondre au message, il avait senti quelque chose."Il y a quelqu'un dans ce bureau," dit Sandra à voix basse. "Une ombre. Ce n'était pas Kaëlen.""Tu es sûre ?" dit Léo."Certaine."Jack fit signe aux trois autres de se positionner. Lui prit la porte. "Kaëlen est supposé être là jusqu'à vingt et une heures.""Il n'est pas là," dit Raphaël. "Je ne le sens pas dans la pièce."Jack ouvrit la porte d'un mouvement rapide.Le bureau était vide... en apparence. Mais les tiroirs du bureau de Kaëlen étaient ouverts, les dossiers éparpillés. Une fenêtre était entrebâillée."Quelqu'un cherchait quelque
"Encore."Sandra souffla par le nez et leva les mains. Il était cinq heures quarante-cinq du matin, la salle d'entraînement baignait dans une lumière froide, et Jack était en face d'elle, les bras croisés, parfaitement réveillé, parfaitement impitoyable."Je viens de le faire six fois.""Et la sixième fois était toujours mauvaise. Donc on recommence.""Jack...""La lumière que tu génères part de la peur. Je veux qu'elle parte de la certitude." Il se déplaça lentement autour d'elle. "Ferme les yeux.""On en est à répéter les exercices les yeux fermés ?""Ferme les yeux, Sandra."Elle obéit, les mâchoires serrées."Qu'est-ce qui t'a fait t'éveiller l'autre nuit ?""La menace.""Non. La menace était là depuis le début de la scène. Qu'est-ce qui t'a fait éveiller au moment précis où tu l'as fait ?"Elle réfléchit. "Quand Théo a dit que ma lignée lui appartenait.""Pourquoi ce moment ?""Parce que... parce que c'était faux. Quelque chose en moi savait que c'était faux et ne pouvait pas le
"Tu m'évites."Inès se tenait dans l'encadrement de la porte de leur chambre, les bras croisés, l'air blessé mais les yeux trop calmes pour être vraiment surpris. La lumière du couloir dessinait une fine ligne dorée sur le sol de pierre, et pendant un instant, Sandra eut l'impression que c'était une frontière. D'un côté, la normalité. De l'autre, ce qui venait de se briser entre elles.Sandra leva les yeux de son livre. Elle n'avait pourtant lu que la même phrase trois fois. "Je ne t'évite pas. J'étudiais."Le mensonge lui laissa un goût amer. Elle n'avait pas ouvert une seule page depuis l'attaque de la veille."Tu ne me regardes plus dans les yeux depuis hier soir." La voix d'Inès était basse. Pas accusatrice. Fatiguée. "Tu dors à peine. Tu sursautes à chaque bruit. Et tu ranges tes affaires comme si tu t'attendais à devoir partir."Sandra posa son livre sur la table de nuit. Le bruit du cuir contre le bois résonna trop fort. Elle prit une longue inspiration. L'air sentait encor
"Tu as pleuré."Ce n'était pas une question. Raphaël était assis sur les marches de l'escalier principal quand Sandra remonta vers sa chambre, le carnet toujours serré dans ses mains. Il ne la regarda pas avec pitié. Juste avec cette attention calme qu'il avait toujours."Le carnet," dit-elle simplement."Qu'est-ce qu'il y avait dedans ?"Elle s'assit à côté de lui sur les marches. "Sa vie. Sa voix. Elle écrit comme si elle me parlait directement. Comme si elle savait exactement ce que je ressentirais en lisant.""Elle le savait probablement.""Elle parle de l'académie. Elle y a été élève, elle aussi. Elle parle de sa lignée, des Sangs-Clairs, du pouvoir qui se réveille." Sandra s'arrêta. "Et elle parle d'un Morvan."Raphaël ne dit rien, mais quelque chose bougea dans son regard."Elle l'aimait," continua Sandra. "Profondément. Et il l'aimait. Et ça s'est terminé dans le sang.""Comment ?""Elle a découvert quelque chose. Un secret sur l'académie. Sur les Gardiens. Sur une trahison...







