LOGINLa boîte sous le tilleulLe dernier soir de l'année, après le grand repas des deux maisons, alors que la plupart des invités étaient partis, une petite troupe se rassembla sous le tilleul, à la lueur des lanternes. Capucine avait demandé à la famille d'être présente. Elle avait quelque chose à enterrer.— Qu'est-ce que c'est ? demanda Léa, en regardant la boîte de métal que Capucine tenait.— Une capsule.— Une capsule ?— Une boîte avec des lettres, des objets, des souvenirs. On la ouvre dans vingt ans.— Qui a eu cette idée ?— Moi. Mais Gabriel m'a aidée.— Qu'est-ce qu'on y met ?— Chacun écrit une lettre, dit Capucine. À la personne qu'il sera dans vingt ans.— C'est effrayant, dit Gabin.— C'est merveilleux, dit Nour.— Je préfère effrayant, dit Gabin.Chacun s'assit, un stylo à la main, sur le banc ou sur l'herbe. Il y eut un grand silence, entrecoupé de soupirs, de grattements de plume. Gabriel, très concentré, écrivait en lettres majuscules. Noé, sur les genoux de sa mère, de
Les six ans de GabrielLe vingt-six décembre, Gabriel eut six ans. Comme chaque année, la neige tomba la veille au soir, recouvrant le jardin d'un manteau immaculé. Le matin, il se précipita à la fenêtre, le nez écrasé contre la vitre, et poussa un cri de joie qui réveilla toute la maison.— Il neige ! Il neige !— Je sais, dit Capucine, qui bâillait dans l'escalier. Tu l'as déjà crié trois fois.— Mais c'est mon anniversaire !— Et c'est le lendemain de Noël.— Je sais. C'est ma meilleure journée.— Ta meilleure ?— Toutes les meilleures sont en décembre.— Tu es très sérieux pour quelqu'un qui n'a que six ans, dit-elle, en riant.— On m'a appris, dit-il.Dans la cuisine, un grand gâteau au chocolat l'attendait, avec six bougies et une surprise : au milieu, planté dans le glaçage, un petit dragon de pâte d'amande, vert, avec des ailes minuscules.— Il est magnifique, dit Gabriel.— Je l'ai fait cette nuit, dit Camille.— Il a des dents !— Et un galet.— Où ?— Dans sa patte.— Je le
La deuxième nouvelleAu début de novembre, Nour demanda à toute la famille de se réunir un dimanche soir dans la cuisine du Jardin, comme elle l'avait déjà fait trois ans plus tôt. Cette fois, elle n'avait pas l'air gênée. Elle avait un grand sourire.— Vous avez encore cette tête, dit Léa.— Quelle tête ?— Celle de la première fois.— Tu es très observatrice, dit Gabin.— Il y a un bébé ?— Il y a un bébé, dit Nour.— Encore ?— Un deuxième.— Pour quand ?— Fin mai.— Le printemps !— Il faut croire que nous avons nos saisons, dit Gabin.— Vous êtes heureux ?— Ravis. Et terrifiés.— C'est normal, dit Julien. Je le suis toujours.— Pour quoi ?— Pour tout, dit Julien. C'est la condition d'un homme qui aime.— Merci pour ce soutien, dit Gabin, en riant.Noé, qui rôdait autour de la table, se glissa entre les chaises et s'accrocha à la jambe de sa mère.— Maman, dit-il. C'est quoi, un bébé ?— C'est un petit enfant qui n'est pas encore né.— Où il est ?— Dans mon ventre.— Il y est
L'associationÀ la fin d'octobre, après de longues semaines de papiers, de signatures et de rendez-vous avec le notaire, le Jardin des enfants devint officiellement une association. L'assemblée constitutive se tint sous le tilleul, un dimanche après-midi, devant une centaine de personnes assises sur des chaises dépareillées.— Mesdames et messieurs, dit Julien, un peu solennel, en tapant sur un verre. Je déclare l'assemblée ouverte.— On ne t'a pas élu président, dit Léa.— Pas encore.— Alors tu n'as pas le droit de la déclarer ouverte.— Je la déclare ouverte quand même, dit Julien. J'ai l'âge.— C'est un argument, dit Gabin.— C'est un argument irrésistible.— On commence par quoi ? demanda Nour, un cahier sur les genoux.— Par le nom, dit Camille.— Le nom ?— On ne peut pas déclarer une association sans nom.— On a toujours dit « le Jardin des enfants », dit Théo.— C'est un nom populaire. Pas un nom légal.— Alors on le garde.— Il y a déjà une association du même nom à trois ce
Seize ansLe quinze octobre, Capucine eut seize ans. Cette fois, elle avait demandé qu'on ne fasse rien, aucune surprise, aucune fête. Elle voulait simplement passer la journée à l'hôpital, avec les enfants, et le soir, dîner en famille. Camille, qui avait promis, tint parole pendant exactement trois heures.— Tu n'as pas préparé de gâteau, dit Capucine, en rentrant à dix-huit heures.— Je n'ai rien préparé.— Alors pourquoi sens-tu le chocolat ?— Je ne sens rien.— Maman.— D'accord, dit Camille. J'ai préparé un tout petit gâteau.— Je n'en voulais pas.— Je sais. Mais il est minuscule.— Je ne veux pas de bougies.— Il n'y en a que seize.— C'est beaucoup.— Tu viens de dire que tu n'en voulais pas.— Je dis que c'est beaucoup, dit Capucine, avec un petit sourire.Dans la cuisine, la table était dressée, nappée de blanc. Autour, toute la famille, un peu gênée d'avoir désobéi. Gabriel, au milieu, tenait un grand dessin. Noé, sur sa chaise haute, brandissait une cuiller.— Bon annive
La mère d'InèsUn soir de septembre, alors que la grande salle de la maison de madame Rey se vidait de ses derniers convives, un taxi s'arrêta devant la porte. Une femme d'une cinquantaine d'années, vêtue d'un manteau gris, en descendit, hésita, puis s'approcha du seuil. Nour, qui rangeait des bols, leva la tête.— Bonsoir, dit-elle. Vous cherchez quelqu'un ?— Inès Duval.— Elle est là.— Je suis sa mère.Nour posa le bol. Elle observa la visiteuse, nota la fatigue des traits, la raideur des épaules.— Entrez, dit-elle.— Je ne veux pas déranger.— Vous ne dérangez pas. Asseyez-vous.— Je préfère rester debout.— Alors un thé ?— Non, merci. Je voulais seulement…— Seulement ?— La voir. Savoir si elle va bien.— Elle va bien. Beaucoup mieux qu'en janvier.— Elle ne m'a pas appelée depuis un an.— Elle ne vous a pas dit où elle était ?— Si. Elle m'a envoyé une carte, il y a un mois. C'est comme ça que j'ai trouvé l'adresse.— Je vais la chercher, dit Nour. Mais je ne veux pas la bru







