LOGINPoint de vue de Lena
Je restai adossée contre ce mur pendant un long moment. Assez longtemps pour comprendre ce qui se jouait réellement. Assez longtemps pour réaliser que cette conversation ne faisait pas que commencer. Elle était déjà en cours depuis un certain temps. Les décisions avaient été prises. Les rouages étaient déjà en mouvement. Damien avait déjà fait annuler trois des contrats d'Aiden. Comme ça. D'un simple claquement de doigts. Sans doute un appel. Ou peut-être même pas. Peut-être un simple e-mail envoyé par son assistante, et l'affaire était réglée. Abel, lui, possédait un dossier complet. Les relevés bancaires. L'historique de l'entreprise. Les partenaires. Les investisseurs. Chaque personne avec laquelle Aiden Norman avait un jour fait affaire. Il en parlait comme on dirait : « J'ai pris mon petit-déjeuner. » Comme si ce n'était qu'une tâche ordinaire accomplie entre deux rendez-vous. Henry, de son côté, surveillait discrètement les derniers alliés d'Aiden. Avec la même patience. La même méthode. La même rigueur tranquille qui semblait guider chacun de ses gestes. Ils ne me demandaient pas mon avis. Ils ne m'en parlaient même pas. Ils agissaient. Tout simplement. Parce que quelqu'un avait fait du mal à leur sœur. Et, visiblement, chez les Morrison... Une telle chose ne restait jamais impunie. Je demeurai là, immobile dans ce couloir plongé dans l'obscurité, enveloppée de mon peignoir brodé d'un M. Et je ne savais plus quoi ressentir. Une partie de moi avait envie d'ouvrir cette porte. De leur dire : Oui. Allez plus loin. Plus vite. Mais une autre partie... Était profondément terrifiée par les hommes qu'ils étaient capables de devenir. Les deux sentiments coexistaient. En même temps. Et je ne savais pas lequel écouter. Je finis par quitter le mur. Je descendis jusqu'à la cuisine, me servis un verre d'eau... Puis je regagnai ma chambre. Je ne trouvai finalement le sommeil qu'aux alentours de quatre heures du matin. --- Le médecin arriva à neuf heures. Je n'avais même pas terminé de m'habiller lorsqu'on frappa doucement à ma porte. En l'ouvrant, je découvris une femme d'une cinquantaine d'années, une mallette médicale à la main et un sourire professionnel empreint de bienveillance. — Mademoiselle Morrison. Je suis le docteur Adaeze. Votre frère m'a demandé de venir vous examiner ce matin. Je clignai des yeux. — Lequel de mes frères ? — Monsieur Damien. Bien sûr. Je la laissai entrer. Son examen fut aussi minutieux que rassurant. Elle posait ses questions avec calme, sans jamais me donner l'impression d'être un simple dossier médical. Elle prit ma tension. Contrôla mon taux de fer. Examina attentivement ma grossesse. Chaque geste révélait une grande expérience. Et surtout... Elle semblait parfaitement informée de tout ce que j'avais traversé avant même d'avoir franchi cette porte. Lorsqu'elle eut terminé, elle me regarda avec un sourire rassurant. — Votre bébé va très bien. Son rythme cardiaque est excellent. Compte tenu de tout ce que vous avez subi ces derniers jours, physiquement comme émotionnellement, je dirais même que vous vous en sortez tous les deux remarquablement bien. Je laissai échapper un long souffle. — Remarquablement bien... répétai-je doucement. Elle sourit. — Vous êtes bien plus forte que vous ne le pensez, Mademoiselle Morrison. Après son départ, je restai longtemps assise au bord du lit. Une main posée sur mon ventre. Mon bébé allait bien. Après la pluie. Après cette nuit passée dehors. Après l'effondrement. Après l'hôpital. Après tout... Mon bébé allait bien. Je caressai doucement mon ventre. — Tu es déjà un petit battant... murmurai-je avec tendresse. Comme ta maman. --- Le bureau de Damien avait un tout autre visage à la lumière du jour. La veille, il m'avait paru austère. Aujourd'hui... Il ressemblait davantage à une pièce chargée d'histoire. Du bois sombre. Des bibliothèques courant du sol au plafond. Un immense bureau, aussi large qu'une table de salle à manger. Dessus, rien n'était laissé au hasard. Un ordinateur portable. Un téléphone. Et un unique dossier soigneusement posé au centre. Damien était déjà debout lorsque j'entrai. Il m'indiqua le fauteuil situé en face de lui. Je m'assis. Il fit de même. Puis il ouvrit le dossier. — Je vais aller droit au but, déclara-t-il. Évidemment. Damien Morrison ne devait pas connaître une autre manière de parler. — Morrison Corporation est l'un des plus puissants groupes privés du pays. Immobilier, finance, nouvelles technologies, hôtellerie... Nous sommes présents dans de nombreux secteurs. De naissance, tu es copropriétaire de cet empire. Tu l'as toujours été, que tu en aies eu conscience ou non. Il tourna une page. — Ce qui change aujourd'hui, c'est que tu vas enfin occuper officiellement la place qui te revient. Je gardai le silence. Il leva les yeux vers moi. — Celle de PDG. À mes côtés. Un rire faillit m'échapper. Je le sentis naître au fond de ma gorge avant de réussir à le retenir. Parce que c'était... Complètement irréel. Pendant six ans, on m'avait répété que je ne valais rien. Pendant six ans, je n'avais même pas été autorisée à ouvrir un simple compte bancaire sans l'accord d'Aiden. Pendant six ans, un homme dont je cirais les chaussures m'avait convaincue que je n'étais bonne à rien. Et voilà qu'aujourd'hui... On me parlait de devenir PDG. — Je n'ai aucune expérience, soufflai-je. — Tu possèdes l'instinct. L'intelligence. Et désormais, tu as ta famille derrière toi. Il referma doucement le dossier. — L'expérience s'acquiert. Mais certaines qualités sont innées. Et celles-là... personne ne peut les enseigner. — Damien... Il soutint mon regard sans hésiter. — Je ne te demande pas de porter seule le poids de Morrison Corporation. Je te demande simplement de reprendre ce qui t'appartient de droit. Je levai les yeux vers lui. Son visage aux traits impeccablement dessinés. Ses yeux gris, impénétrables. Cette assurance tranquille... L'assurance d'un homme qui n'avait jamais douté une seule seconde de la place qu'il méritait dans ce monde. Je repensai à ce que j'avais surpris la veille au soir. Il faut le détruire. Ces mots avaient été prononcés sans colère. Sans éclat. Comme une simple évidence. Ces hommes étaient dangereux. Et ils étaient mes frères. J'étais l'une des leurs. Et eux étaient désormais les miens. Je ne savais pas encore ce que cela impliquerait pour moi. Ce que cela exigerait de moi. Ce que cela ferait de moi. Mais il y avait une chose dont j'étais certaine. Je ne serais plus jamais cette femme qui subissait sa vie. — D'accord, soufflai-je. Quelque chose vacilla dans le regard de Damien. Un changement si infime que je l'aurais manqué si j'avais cligné des yeux. Il ouvrit le tiroir de son bureau, en sortit un dossier et le fit glisser jusqu'à moi. Le document était épais. Une bonne vingtaine de pages, remplies d'un jargon juridique qu'il me faudrait probablement des jours pour comprendre. Mais l'en-tête de la première page, lui, était parfaitement limpide. Morrison Corporation Contrat de nomination au poste de dirigeante exécutive Lena Morrison — Directrice Générale (CEO) Mon nom. Imprimé noir sur blanc. Comme s'il avait toujours dû se trouver là. Comme si ce document m'avait attendue toutes ces années. Je restai figée. Mon nom. Mon véritable nom. Plus Norman. Plus « la femme d'Aiden ». Plus « la stérile ». Plus aucun des noms humiliants qu'on m'avait collés. Seulement... Morrison. CEO. Je tendis la main vers le stylo posé sur le bureau. Puis je m'immobilisai. Mes doigts restèrent suspendus au-dessus des feuilles. Dire d'accord était une chose. Signer ce contrat en était une autre. Parce qu'une signature rendait tout irréversible. Elle faisait de tout cela une réalité. Elle faisait de moi, officiellement, légalement... une femme de pouvoir. Une femme qui devrait désormais répondre de ses décisions. Une femme qui devrait prouver qu'elle méritait cette place. Le stylo me parut soudain incroyablement lourd. Je relevai les yeux. Damien m'observait. Sans impatience. Sans pression. Impossible, comme toujours, de deviner ce qui traversait son esprit. Il se contentait de me regarder avec ce calme inébranlable qui lui appartenait, comme s'il avait déjà plusieurs longueurs d'avance et attendait simplement que le présent le rejoigne. — Et si je n'étais pas à la hauteur ? demandai-je d'une voix presque inaudible. Les mots étaient sortis plus fragiles que je ne l'aurais voulu. Il ne répondit pas immédiatement. Il me fixa quelques secondes de cette manière si particulière qu'il avait de vous regarder, comme s'il lisait chaque fissure de votre âme avant de les remettre en place sans que vous vous en rendiez compte. Puis il dit simplement : — Prends ton temps. Un silence. Puis, d'une voix toujours aussi posée : — Tu as déjà attendu vingt-quatre ans. Je baissai de nouveau les yeux vers le contrat. Vers mon nom. Je ne pris pas encore le stylo.**Point de vue de Lena**Cinq ans.Le domaine Morrison en ce mois de juillet avait une aura toute particulière — celle des jours de grandes réunions de famille. Les grilles ouvertes, les voitures alignées dans l'allée, le clapotis de la fontaine et les effluves de la cuisine d'Henry qui franchissaient les portes avant même qu'on n'ait le temps d'entrer. C'était la chaleur accumulée d'une demeure qui, en cinq ans, s'était remplie d'assez d'instants précieux pour en altérer l'air à jamais.Postée sur le seuil du salon, j'observais la scène.Ethan avait huit ans.Il évoluait au milieu des invités avec cette assurance remarquable qui le caractérisait depuis sa naissance et que le temps n'avait fait qu'affermir. Il possédait la franchise de Damien, cette capacité à accorder aux choses une attention pleine et sereine, ce refus catégorique de donner un avis à la hâte. Mais il avait aussi la chaleur de Marcus, cette manière d'illuminer les gens d'un simple regard, et ce rire spontané qui jail
**Point de vue de Lena**Clara est venue au monde à trois heures dix-sept du matin, un mercredi de janvier.Non pas que ce mercredi eût une importance particulière, que trois heures dix-sept fût un horaire symbolique, ou que janvier fût autre chose qu’un mois sombre et glacial — ce mois succédant à un Noël où, enceinte de huit mois, je sillonnais le domaine avec la prudence mesurée d’une femme abordant la ligne d’arrivée d’un immense voyage.Elle est arrivée à cet instant précis parce qu’elle l’avait décidé.C’était déjà, je l’ai compris d’emblée, tout à fait dans le caractère de Clara.Les contractions ont débuté à minuit.Je ne dormais pas — mon sommeil était haché depuis deux semaines, entre l’inconfort physique des derniers jours et le manque flagrant de place d’un bébé à l'étroit. Lorsque la première onde m’a traversée, je suis restée immobile dans le noir, songeant : *Celle-ci est différente.*J’ai chronométré les trois suivantes.Puis j’ai réveillé Marcus.— C’est l’heure, ai-j
**Point de vue de Lena**J’ai trouvé Damien dans son bureau.Il se tenait derrière sa table de travail, ses écrans allumés, les mains posées à plat sur la surface de bois. L’article incriminé occupait l’écran central, preuve qu’il le lisait lorsque j’avais frappé et qu’il n’avait pas cherché à le masquer — il ne tentait aucunement de me cacher la gravité de la situation.Il a levé les yeux quand je suis entrée.Je me suis assise en face de lui.— Dis-moi ce que tu sais, lançais-je.— Tu l’as lu, répondit-il.— Oui. Mais je veux savoir ce que tu sais sur la source.Son regard est retourné vers l’écran.— C’est quelqu’un qui a eu accès aux dossiers internes de l’affaire Ashworth. La formulation des accusations, l’angle de la rancœur personnelle… tout cela exige une connaissance de mon passé avec Ashworth qui ne figurait nulle part dans le domaine public. C’était dans nos archives confidentielles. (Il marqua une pause.) Ce qui signifie que la fuite vient de l’intérieur.— Abel est sur le
**Point de vue de Lena**Rendez-vous à neuf heures. Le cabinet du Dr Adaeze possédait cette atmosphère particulière propre aux lieux où des paroles décisives m’avaient déjà été adressées : ma toute première consultation après mon arrivée au domaine, la voix posée et compétente d'une médecin briefée sur l'ensemble de ma situation, posant ses questions sans jamais me donner le sentiment d'être disséquée.Marcus m’accompagnait.Il avait été présent à chaque consultation.Non pas que je le lui eusse demandé — au tout début de ma grossesse, je lui avais affirmé être tout à fait capable de me rendre seule à mes examens, ce qui était vrai, et qu'il n'avait pas besoin de bouleverser son emploi du temps, ce qui ne l'était pas moins. Il m'avait écoutée, puis avait simplement répondu : *Je sais que tu n'as pas besoin de moi. Mais j'ai envie d'être là. Ce sont deux choses différentes.* Je l'avais observé et m'étais rendu rendue à l'évidence : oui, ce n'était pas la même chose. Et j'avais cessé de
**Point de vue de Lena**Henry est venu dans ma chambre à sept heures et demie, le matin de son mariage.J’étais déjà debout — la grossesse avait des opinions très tranchées sur mon rythme de sommeil et les exprimait sans détour depuis cinq heures du matin. J’étais assise devant ma coiffeuse lorsqu’il a frappé avant d’entrer, deux tasses de thé à la main, arborant l’air d’un homme qui cherchait désespérément où déposer le trop-plein d’émotions qu’il portait en lui.— Assieds-toi, lui dis-je.Il s’est laissé glisser sur le rebord du fauteuil près de la fenêtre.Il tenait sa tasse à deux mains.Il en fixait le contenu.— Henry, murmurai-je.— Je vais bien, dit-il.— Je sais, répondis-je. Ce n’est pas ce que j’allais dire.Il a levé les yeux vers moi.— J’allais dire que tu as exactement la mine qu’on est censé avoir le matin de son mariage. Celle de quelqu’un sur le point de poser le plus bel acte de sa vie.Il m’a observée un instant.— Ça se voit tant que ça ?— Que tu es complètement
**Point de vue de Lena**Le premier anniversaire de mariage d’Abel et Cara tombait un samedi de mars.Je le savais parce qu’Abel le planifiait depuis le mois de janvier avec cette dévotion absolue qu’il mettait dans tout ce qui lui tenait à cœur, et parce que cette organisation se voyait — non pas qu’il l’eût cimentée par de grands discours, mais parce que lorsqu’Abel avançait vers un objectif, il dégageait une énergie bien particulière que ses proches avaient appris à déchiffrer.Il avait réservé une table dans un restaurant.Un grand restaurant. Le genre d’établissement qui exigeait de s'y prendre des mois à l’avance, appel qu'Abel avait manifestement passé dès le mois de janvier. Cela signifiait qu’il avait commencé à organiser cet anniversaire avant même que l’année écoulée ne soit tout à fait achevée, ce qui relevait soit d’un sens de l'organisation surhumain, soit d’un trait typiquement propre à Abel — deux options parfaitement compatibles, selon moi.Mais la réservation avait é







