LOGINL’ascenseur privé, tout de verre et de chrome, glissait silencieusement vers le 30e étage. Oxane, les mains jointes, regardait la ville de Douala s'éloigner sous ses pieds. Les lumières de la cité semblaient soudain être des braises prêtes à s'éteindre.
— C’est... le penthouse de la Tour de la Liberté ? murmura-t-elle. On dit que le propriétaire a racheté les trois derniers étages pour en faire une seule résidence. Personne ne sait qui il est. — C'était vrai jusqu'à hier, répondit Ngaba. Aujourd'hui, tu es chez toi. Les portes s'ouvrirent sur un espace qui défiait l'imagination. Un salon immense avec une hauteur sous plafond de six mètres, des murs entiers en cristal offrant une vue à 360 degrés sur l'océan et la ville. Le mobilier était un mélange de design italien minimaliste et d'art africain ancestral de valeur inestimable. Au centre du salon, une piscine à débordement semblait se jeter directement dans le vide. — Pourquoi moi, Ngaba ? demanda Oxane en s'avançant vers la baie vitrée. Tu aurais pu choisir n'importe quelle reine, n'importe quelle héritière. Ngaba retira sa veste de smoking et déboutonna les premiers boutons de sa chemise, révélant la puissance de son cou. Il s'approcha d'elle, mais garda une distance respectueuse. — Les reines s'achètent, Oxane. La loyauté et l'âme, non. Quand je n'étais qu'un chien à tes pieds, tu m'as traité comme un homme. Aujourd'hui, je suis un dieu pour cette ville, mais je n'oublie pas qui m'a tendu la main dans la poussière. Il fit un geste vers une porte dérobée. — Tes appartements sont par là. Silas a déjà fait livrer une garde-robe complète à ta taille. Couture, sport, bijoux. Si quelque chose te déplaît, brûle-le. On en achètera d'autres. Oxane resta sans voix. Elle se sentait comme une princesse de légende, mais l'ombre des Koffi planait toujours sur elle. — Ils ne s'arrêteront pas, Ngaba. André Koffi est un homme dangereux. Il a des bras partout, même dans la police et l'armée. — Qu'ils viennent, dit Ngaba, son regard devenant aussi froid que l'acier. Je ne possède pas seulement des banques, Oxane. Je possède les secrets de chaque homme de pouvoir de ce pays. Pendant ce temps, dans le sous-sol sombre de la villa des Koffi, l'ambiance n'était plus à la fête. Marcus soignait ses blessures avec du cognac, tandis qu'André, vieilli de dix ans, fixait ses comptes bancaires gelés sur son ordinateur. Mais c'était Morelle qui était la plus terrifiante. Elle avait déchiré sa robe de soirée. Ses yeux étaient injectés de sang. Elle n'acceptait pas la défaite. Elle n'acceptait pas que son "esclave" lui ait volé sa dignité et son futur mari. — Tu vas payer, Ngaba... murmura-t-elle. Si l'argent ne peut pas te briser, alors l'enfer le fera. Elle monta dans sa voiture de sport et roula jusqu'aux faubourgs de New Bell, là où les lumières de la ville s'éteignent pour laisser place aux ruelles sinueuses et aux secrets ancestraux. Elle s'arrêta devant une cabane isolée, entourée d'un enclos d'ossements et de tissus rouges. Une fumée épaisse et fétide s'échappait de l'entrée. Un homme squelettique, à la peau couverte de scarifications et de cendres, l'attendait. C'était Baba Malick, le sorcier dont le nom faisait trembler même les ministres. — Tu viens pour le lion qui est devenu roi, dit le sorcier d'une voix qui semblait sortir du sol. — Je veux qu'il rampe, Baba ! cria Morelle en jetant une liasse de billets sur une peau de chèvre. Je veux qu'il perde la raison. Je veux qu'il voie des démons à la place de celle qu'il aime. Je veux qu'il revienne vers moi en pleurant, prêt à être mon chien à nouveau ! Le sorcier ramassa l'argent et sortit une petite fiole contenant un liquide noir et visqueux. — L'argent est puissant, mais le sang est souverain. Pour lier un tel homme, il me faut quelque chose de lui. Morelle sourit, un sourire de folie. Elle sortit de son sac un mouchoir. — Il l'a utilisé pour essuyer la sueur sur son front quand il lavait ma voiture la semaine dernière. Il y a ses cheveux et sa sueur. Le sorcier prit le tissu et commença à psalmodier dans une langue oubliée. Les flammes dans la pièce devinrent vertes. — Cette nuit, le lion fera des cauchemars. Il verra son empire s'effondrer. Et chaque fois qu'il touchera cette femme, Oxane, il ressentira une douleur de mille aiguilles. La malédiction est lancée. Au penthouse, le calme était revenu. Ngaba était debout sur le balcon, fixant l'horizon. Silas s'approcha doucement. — Monsieur, tout est prêt pour l'ouverture des marchés demain. Les Koffi seront déclarés en faillite technique à 9h00 précises. — Bien, Silas. Soudain, Ngaba porta une main à sa tempe. Un vertige violent le saisit. Pendant une fraction de seconde, la vue magnifique sur l'océan se transforma en un champ de cadavres. Il crut entendre le rire strident de Morelle résonner dans le vent. Il secoua la tête, reprenant ses esprits. Ses muscles se tendirent. — Silas, appelle mes agents de sécurité à Genève. Je veux un audit complet sur tous ceux qui s'approchent de ce bâtiment. Je sens... une odeur de pourriture dans l'air. — Monsieur ? — Rien. Va te reposer. Demain, la chasse continue. Ngaba entra dans sa chambre, mais alors qu'il s'allongeait, une ombre sembla se détacher du plafond pour l'observer. Le combat ne se passerait pas seulement dans les salles de conseil d'administration. La guerre occulte venait de commencer.Le silence qui suivit l'extinction de la résonance fut plus terrifiant que n'importe quelle explosion. Sur Luxia, les grandes cités de cristal s'éteignirent instantanément. Dans le ciel, les croiseurs des Lions d'Ébène, privés de leur force motrice, commencèrent à dériver comme des épaves antiques.Dans le palais, Ngaba tomba à genoux. La sensation était celle d'une amputation de l'âme. Son sang, autrefois vibrant d'une chaleur dorée, n'était plus qu'un liquide lourd et froid.— Silas ! Shana ! cria-t-il, sa voix s'enrouant.— Je suis là, répondit Shana dans l'obscurité. Mes lames... elles sont mortes. Mon armure pèse une tonne.— Ils ont verrouillé la fréquence, haleta Silas, tâtonnant pour trouver une lampe de secours chimique. Les Équarrisseurs ne nous combattent pas, Ngaba. Ils nous "désactivent". Pour eux, nous sommes un programme qui a cessé de répondre.Au-dessus d'eux, le monolithe noir descendait lentement, projetant une onde de déconstruction. Les murs du palais commen
Luxia ne vibrait plus de la haine de l'Archonte. La planète-cristal semblait respirer avec une lenteur apaisée, sa surface de mercure s'étant stabilisée en de vastes miroirs immobiles. Sur le balcon du Palais de Lumière, Ngaba contemplait l'horizon pourpre. L'Archonte, dépossédé de sa connexion vitale, n'était plus qu'une statue de sel grisâtre, enfermée dans une cellule de stase de résonance.— Les délégations des mondes périphériques arrivent, annonça Shana en rejoignant Ngaba. Les Xylos, les Nautiles, même les Nomades du Vide. Ils ne viennent pas pour nous remercier, Ngaba. Ils viennent pour savoir qui est le nouveau maître.— Il n'y a pas de nouveau maître, Shana. Il y a une alliance, ou il n'y a rien.Silas entra, l'air grave, tenant une sphère de données extraite des archives privées de l'Archonte.— Ngaba, j'ai réussi à décrypter les derniers journaux de bord. L'Archonte ne fuyait pas seulement l'Essaim. Il payait un tribut.— Un tribut à qui ?— À ce qu'ils appellent "Le
Le ciel de Luxia n'était plus qu'un tourbillon de métal liquide. Les mers de mercure s'élevaient en vagues de plusieurs kilomètres de haut, défiant la gravité, pour tenter de happer la flotte des Lions d'Ébène. Chaque impact sur les boucliers de résonance sonnait comme un coup de cloche cosmique.— Vanguard-1, ici le croiseur Kribi-3 ! On perd notre cohésion structurelle ! Le mercure... il ne frappe pas seulement, il s'infiltre !Ngaba vit sur ses moniteurs le mercure s'insinuer dans les moindres fissures du vaisseau allié, agissant comme un parasite qui court-circuitait les générateurs de cristal.— Shana, ordonne aux croiseurs de s'éloigner à 50 000 kilomètres ! cria Ngaba. Restez en appui feu. Seul le Vanguard peut s'approcher. Le Sang d'Ébène pur de notre noyau est le seul à pouvoir repousser cette mélasse.— Ngaba, tu ne peux pas affronter une planète seul ! protesta Shana, bien qu'elle transmette les ordres de repli.— Je ne suis pas seul. Oxane, conn
Le pont de commandement du Vanguard-1 était plongé dans une lumière rouge tamisée. Ngaba était debout, les mains posées sur le pupitre de commande central, sentant la vibration du Sang d'Ébène à travers la structure du vaisseau. Derrière lui, onze croiseurs massifs maintenaient leur formation orbitale au-dessus de la Terre.— Systèmes de saut à 100 %, annonça Silas, dont le visage était illuminé par des flux de données bleutés. Les résonateurs sont synchronisés. Ngaba, si nous faisons cela, il n'y a pas de retour rapide. On brûle notre pont derrière nous.— La Terre a besoin de ce pont pour devenir une forteresse, répondit Ngaba. Shana, état de la flotte ?— Les pilotes sont nerveux, mais leur lien avec le cristal est stable, dit Shana, son armure de combat brillant d'une lueur violette. Ils attendent ton ordre.Ngaba ferma les yeux. Grâce au lien neural, il ne voyait plus seulement le pont, il sentait les douze cœurs de résonance de la flotte battre comme un se
Le paysage industriel de la Terre avait radicalement changé en quelques mois. Le long du Grand Rift africain, des piliers de lumière ébène s'élevaient désormais vers l'espace, formant un ascenseur orbital massif alimenté par le cœur de la Citadelle. En orbite haute, les débris des anciennes stations du Conseil et du monolithe de l'Archonte étaient recyclés dans des fonderies solaires.Ngaba survolait les chantiers à bord d'un nouveau prototype de chasseur, le Vanguard-1. À ses côtés, l'interface holographique d'Oxane-Synthèse affichait des schémas de propulsion révolutionnaires.— Le moteur à résonance d'ébène est prêt pour les tests de saut, annonça Oxane. Contrairement aux moteurs de la Ligue qui plient l'espace, le nôtre "vibre" à travers la matière. Nous ne voyageons pas entre les points A et B, nous existons partout simultanément pendant une fraction de seconde.— Et la flotte ? demanda Ngaba.— Douze croiseurs de classe "Lion" sont en phase d'assemblage fi
La révélation d'Oxane changeait tout. Ngaba retourna dans la salle du sommet, mais son regard n'était plus celui d'un leader incertain. Il observait chaque émissaire avec une méfiance chirurgicale. L'émissaire bleu, qu'il nommait désormais l'Archonte, attendait sa réponse avec une impatience mal dissimulée.— L'Archonte prétend que la Ligue nous protégera, commença Ngaba en reprenant sa place. Mais j'aimerais poser une question : pourquoi une puissance aussi vaste que la vôtre aurait-elle besoin de l'énergie d'une espèce qui vient à peine de découvrir le voyage spatial ?L'Archonte changea de posture, ses articulations craquant comme du cristal.— La Terre possède une pureté que nous avons perdue, Héritier. Votre Sang d'Ébène est né d'une fusion entre la vie organique et la volonté pure. C'est une rareté.— Ou alors, rétorqua Ngaba, c'est parce que vos propres armées ont été décimées. Vous parlez de l'Essaim comme d'un prédateur mineur, mais ne sont-ils pas en ré