FAZER LOGINÈveL'avion amorce sa descente sur Montréal par une fin d'après-midi dorée, et la ville s'étale sous mon hublot comme une carte que j'aurais étudiée toute ma vie et que je vois pour la première fois.Quelque part là-bas, au sud-ouest, il y a une route de campagne bordée d'arbres. Je ne la cherche pas. J'ai passé deux ans à la transformer en information, et l'information, comme dit Karl, ne dit jamais arrête.L'atterrissage est doux. À la sortie du terminal privé, les Castellane ne font pas la queue, trois personnes m'attendent : mon chauffeur, une assistante locale que Simone a recrutée, et un homme en costume gris qui se présente comme le directeur canadien de la banque partenaire de la fondation. Il est là pour une raison simple : le spectacle commence maintenant.— Madame Castellane. Bienvenue à Montréal. La presse financière a été discrètement informée de votre venue, comme convenu. Il y aura deux photographes à l'hôtel.— P
ÈveLe dernier jour à Vancouver commence à cinq heures du matin, dans une voiture banalisée qui roule vers l'intérieur des terres sous une pluie fine.C'est ma grand-mère qui a décidé, et elle a pesé chaque mot de sa décision pendant des semaines. Je la cite parce que j'ai appris par cœur la phrase : Tu ne peux pas partir faire la guerre sans avoir vu ton fils de tes yeux. Une mère qui se bat sur une photo se bat pour un fantôme. Tu le verras une fois. Une seule. Et il ne saura pas.Il ne saura pas. Voilà les termes. À trois ans, Léo ne doit rien savoir, parce qu'un secret confié à un enfant de trois ans n'est plus un secret, c'est une bombe à retardement dans les mains d'un ange.La propriété est une maison de ferme restaurée, à deux heures de la ville, entourée de vergers. La nounou s'appelle Claudette, une femme de cinquante ans aux épaules rassurantes, qui me reçoit comme on reçoit une dame de passage, c'est le rôle qu'on m'a assigné
ÈveLe bureau de la fondation Castellane occupe le dernier étage d'un immeuble de verre au centre-ville de Vancouver, et pendant six mois, c'est là que je fais la guerre. Une guerre silencieuse, menée en tailleur ivoire, avec des écrans pour artillerie.Ma grand-mère m'a donné un état-major : quatre analystes, un juriste, et une femme du nom de Simone que je prends d'abord pour une secrétaire et qui s'avère être la cheville ouvrière de tous les renseignements du clan depuis vingt ans. C'est Simone qui me tend, le premier matin, le dossier Tremblay Corp. Il fait quatre cents pages.— Tremblay Corp, résumé, dis-je à la salle. Trois générations. Immobilier commercial, logistique portuaire, et depuis six ans une division technologies qui saigne de l'argent. Capitalisation : deux milliards quatre. Gabriel Tremblay détient trente et un pour cent des parts. Le conseil est tenu par des amis de son grand-père. Dette obligataire : six cents millions, dont
ÈveDeux ans après mon réveil, je cesse officiellement d'exister sous le nom d'Amélie Desrosiers. Le monde l'a enterrée, il me reste à l'oublier.— Un nom n'est pas un déguisement, m'explique ma grand-mère le matin où tout commence. Un déguisement s'enlève. Un nom, tu le portes jusqu'à ce qu'il te porte. Tu ne joueras pas Ève Castellane. Tu deviendras Ève Castellane, et Amélie sera une femme que tu as connue autrefois, à qui tu dois beaucoup.Ève. Elle l'a choisi elle-même, ce prénom. Le premier prénom du monde, m'a-t-elle dit. Celui des commencements.La transformation est un projet d'entreprise, avec ses phases, ses budgets et ses échéances. Rien n'est laissé au hasard, parce que le hasard est le seul adversaire que le clan n'a jamais réussi à acheter.D'abord le visage. La chirurgie est entre les mains du docteur Sorel, un Genevois qui travaille pour la famille depuis trente ans et dont la clinique ne figure dans aucun annuai
Amélie Ma grand-mère ne m'a jamais rien raconté assise. Pour les vraies révélations, elle marche. Je la suis donc ce soir-là le long de la galerie vitrée qui donne sur le Pacifique, et l'océan est une nappe noire trouée de lune, et son ombre élancée avance devant moi au rythme de sa canne, un cliquetis régulier sur le parquet ciré qui ressemble à un métronome, à un compte à rebours, à quelque chose qui va finir par tomber. — Tu crois savoir ce qui s'est passé à l'hôpital de Montréal, commence-t-elle. Tu en connais la moitié. Ce soir, tu auras le reste. Elle s'arrête devant la grande baie. Elle ne se retourne pas, je comprendrai plus tard que c'est parce qu'elle a décidé, une fois, de me dire la vérité en entier, et que la vérité entière inclut sa propre part d'ombre. La lumière de la lune découpe son profil en deux : une moitié de vieille dame, une moitié de capitaine. Dehors, très loin, un cargo glisse sur l'horizon, sile
AmélieLe jour de mon premier anniversaire de réveil, ma grand-mère appelle ça ton deuxième anniversaire de naissance et tient à ce qu'il y ait un gâteau, le programme change. Le matin reste à Karl, à la course et à Vera, que je finis par mettre à terre une fois sur dix, puis une fois sur cinq. Mais les après-midi, désormais, appartiennent aux professeurs.L'académie Castellane n'existe sur aucune carte. Elle occupe l'aile est du domaine, quatre salles, une bibliothèque qui ferait pleurer un universitaire, et un corps professoral que ma grand-mère a recruté avec l'insouciance de celle qui peut payer des sommes indécentes à des gens brillants pour enseigner à une seule élève.Les langues d'abord. Mon anglais est déjà solide, il s'affine, devient celui des conseils d'administration, avec Mme Whitcombe, une Britannique secrètement tendre sous une carapace de cire. L'espagnol vient avec Elena, une Chilienne qui refuse de me parler français à partir du troisième mois et qui fait semblant d







