LOGINGabrielJe n'ai pas dormi de la nuit. C'est la troisième fois cette semaine, et ce n'est plus une insomnie ordinaire, ce n'est plus ce genre de nuit blanche qu'on attribue au stress, au travail, aux soucis d'argent. C'est une insomnie qui a un nom, un visage, une démarche. Ève Castellane. Je me lève à cinq heures, je fais du café que je ne bois pas, et je reste debout devant la baie vitrée de mon bureau, à regarder la ville s'allumer par plaques, quartier par quartier, comme une carte qu'on colorie. Les lumières s'allument une à une, dans un ordre que je connais par cœur, les gratte-ciel du centre d'abord, puis les rues résidentielles, puis les banlieues lointaines, et quelque part là-bas, dans une tour que je ne connais pas encore, elle dort. Ou elle ne dort pas. Je ne sais rien d'elle. C'est précisément le problème.Je ne sais rien d'elle, et pourtant je pense à elle du matin au soir. Je ne sais rien d'elle, et pourtant son visage s'impose à moi quand j
DianeÀ soixante-huit ans, en fauteuil depuis cinq ans, on ne va plus aux galas pour s'amuser. On y va parce qu'une Tremblay doit être vue, et parce que mon fauteuil, placé près des colonnes, est le meilleur poste d'observation de la salle. Les gens oublient une vieille dame en fauteuil. Ils parlent devant elle comme devant une plante. C'est ainsi que j'ai appris, ces dernières années, presque tout ce qui compte.Ce soir, je regarde la scène qui se joue près des colonnes, Gabriel, la Lambert, et l'inconnue en bordeaux, et je sens quelque chose remuer en moi que je croyais mort depuis longtemps.D'abord, la scène elle-même. Sabrina attaque, publiquement, avec cette douceur de scalpel que je lui ai moi-même apprise. J'étais jeune et bête quand je croyais qu'elle serait une bonne bru, et ma bêtise a coûté des vies. L'inconnue répond. Une phrase sur La Rosey et le chauffeur, parfaite, chirurgicale, et le petit rire étouffé dans l'assistance, et le vi
GabrielIl y a un problème dans ma vie, et il s'appelle Ève Castellane, et je n'arrive pas à le formuler autrement.Professionnellement, elle est impeccable. C'est le mot que j'utilise avec mon conseil, impeccable, parce que c'est le seul mot admissible. Ses propositions sont les mieux construites que cette maison ait reçues depuis dix ans. Son équipe est rapide, ses chiffres sont justes, ses clauses sont dures et honnêtes. Renégocier notre dette avec elle plutôt qu'avec les fonds de Boston est, rationnellement, la meilleure décision disponible.Mais voilà : je ne pense pas à elle de façon rationnelle, et je le sais, et ça m'inquiète plus que la dette.C'est un détail qui a commencé.Au musée, devant le Riopelle : elle a porté sa coupe à ses lèvres, et il y a eu ce geste. Son petit doigt qui se replie. Pas qui se tend comme toutes ces femmes qui ont appris les bonnes manières dans des écoles, qui se replie vers la paume, di
Ève— Il te croise trop souvent pour que ce soit du hasard, me dit Simone au téléphone. Il calcule, ou il suit. Tu veux qu'on le fasse filer à notre tour ?— Non. Je souris dans la nuit de ma terrasse. Laisse-le. C'est exactement le plan.Le plan, en l'occurrence, s'appelle la théorie des rencontres, et je la dois aux soirées de cheminée de ma grand-mère. Un homme comme Gabriel Tremblay ne se séduit pas, m'a-t-elle appris. Il s'obsède. La séduction demande qu'il regarde, l'obsession demande qu'il cherche. Tout ce que tu as à faire, c'est d'être introuvable aux moments où il regarde, et inévitable aux moments où il cherche.Alors je suis inévitable.Le vernissage au Musée des beaux-arts où la fondation est mécène, il est là, bien sûr, Tremblay Corp donne depuis vingt ans, et je savais qu'il viendrait. La table au Beaver Club que ma secrétaire réserve les mêmes jeudis que la sienne, un détail que Simone a acheté à une maîtresse d'
ÈveLe rendez-vous est fixé à onze heures, dans la salle du conseil de Tremblay Corp, trente-quatrième étage de leur tour. Officiellement : Tour d'horizon des opportunités d'investissement, Castellane Investments / Tremblay Corp. Officieusement : le premier contact.J'arrive à dix heures cinquante-huit. Pas en avance, en avance, c'est l'anxiété. Pas en retard, en retard, c'est le mépris calculé, et il est trop tôt pour le mépris. À l'heure exacte, comme une femme pour qui le temps des autres compte autant que le sien.L'ascenseur monte. Trente-quatre étages. Chaque étage est une seconde de plus. Chaque seconde est un battement de cœur. Je respire. Je vérifie mon reflet dans la paroi de verre : le tailleur sombre, les cheveux tirés, le visage neutre. Ève Castellane. Pas Amélie. Ève. Je répète mon nom dans ma tête comme un mantra, comme une incantation, comme une prière. Ève. Ève Castellane. La femme que j'ai construite, la femme que j'ai forgée, l
ÈveOn ne s'attaque pas à Tremblay Corp de front. On s'installe dans ses fondations, silencieusement, comme l'eau.Le montage que nous avons construit depuis Vancouver tient en une phrase : personne ne doit pouvoir relier un seul achat à Castellane Investments. À travers les fonds de pension de l'Alberta, la société luxembourgeoise et les holdings panaméennes, je rachète les parts de Tremblay Corp que le marché laisse filer. Et le marché en laisse filer, parce que la division technologies saigne et que deux fonds de Boston, inquiets, allègent leurs positions. Ils vendent. Ils ont peur. Ils ne voient pas ce que je vois : une entreprise solide, attaquée sur un seul front, et un homme à sa tête qui n'a plus la lucidité nécessaire pour la défendre.Chaque semaine, Priya me présente les flux du marché sans savoir ce qu'elle me sert. Chaque semaine, mes écrans avalent un peu plus. C'est un travail de fourmi, patient, méticuleux. Chaque pourcentage comp







