LOGINÈve Il vient le lendemain de la plainte. Je le sais, pour la plainte, Diane m'a appelée à midi, et sa vieille voix tremblait : « C'est fait. Il a tout donné au procureur. Le dossier entier. Il n'a pas négocié, il n'a pas cherché d'arrangement. Mon fils a fait quelque chose de bien, Amélie. Je ne pensais plus jamais dire cette phrase. » Il sonne à dix-neuf heures. J'hésite. Ma main reste sur le loquet une pleine minute, et j'ouvre, parce que je suis lasse de mes propres hésitations, et parce qu'il y a des conversations qu'on ne peut pas fuir indéfiniment. Il n'est pas bien. C'est la première chose que je vois : l'homme le plus contrôlé de Montréal est débraillé, les yeux creusés, sans cravate, et il tient à la main un dossier que je connais, je le connais, ce dossier, il est à moitié né dans mes propres archives. — Je sais tout, dit-il. Pas par déduction. Par preuve. L'enregistrement, les virements, Bérubé, l
GabrielCette nuit-là, je ne dors pas, et l'insomnie me ramène là où je n'ai jamais voulu retourner. Six ans en arrière. L'hôtel particulier. La suite nuptiale. La nuit que j'ai passé trois ans à nier et trois autres à regretter.On avait dit « mariage arrangé », et c'était vrai sur le papier. Mais le papier ne raconte pas tout : le papier ne raconte pas que, la première fois que je l'ai vue, le jour des fiançailles, dans le salon, en robe grise, avec cette façon de me regarder droit dans les yeux alors que toutes les filles de mon monde baissaient les leurs par stratégie, quelque chose en moi s'est arrêté de fonctionner pendant une seconde. Le papier ne raconte pas que j'avais vingt-six ans et que je ne savais rien faire de ce que je ressentais, que ma mère m'avait appris à tout contenir et Sabrina à tout méfier, et que j'étais un homme qui tombait amoureux sans posséder le vocabulaire pour le dire.La nuit de noces, elle est restée longtemps da
GabrielLe détective m'a remis l'enveloppe un jeudi matin, à huit heures, dans mon bureau encore désert. Pas de commentaire. Pas de mise en garde. Juste : « Écoutez ça seul, monsieur Tremblay. Et asseyez-vous d'abord. »J'attends qu'il soit parti. Je verrouille la porte. Je pose le téléphone sur le bureau comme on pose un explosif, et pendant un long moment, je ne fais rien. Je regarde le fleuve. Parce que je sais, depuis la nuit chez ma mère, depuis le dossier, depuis les yeux de l'enfant, que ce téléphone contient la dernière porte, et que de l'autre côté de la porte, il n'y a plus de retour possible vers la vie que j'ai menée.J'appuie.D'abord, des bruits de fond. Un restaurant, peut-être. Des verres. Et puis sa voix. Sabrina. Je la reconnaîtrais entre mille, vingt ans qu'elle me parle à l'oreille, et pourtant je ne la reconnais pas, parce que la voix de l'enregistrement n'a ni le miel ni la douceur. C'est une voix de travail. Une vo
GabrielJ'arrive chez elle à sept heures du matin. Elle m'ouvre en robe de soie, et elle est magnifique, et elle sourit, le sourire du matin après l'orage, le sourire de la femme qui croit que la nuit a tout lavé.— Gabriel. Tu es venu t'excuser. Entre, je vais faire du…— Je sais tout, Sabrina.Le sourire reste. C'est ça que je n'avais jamais vu : le sourire reste, mais il cesse d'être relié à quoi que ce soit. Comme une enseigne lumineuse après la fermeture du magasin.— Tout est un vaste domaine, dit-elle. Tu vas être plus précis ?Je pose le dossier sur sa table. Je n'ai pas dormi, je n'ai pas mangé, et je n'ai jamais été aussi calme de ma vie.— L'escalier de ma mère. L'appel téléphonique qui l'a fait monter. La marche huilée. La main entre ses omoplates. Bérubé et ses phares, la nuit de l'accident. L'interne de l'hôpital. Le formulaire du mort-né. Les versements de Lambert Consultants. Delacroix. Et hier,
Gabriel Je ne rentre pas chez moi. Je vais au bureau, parce que c'est le seul endroit où je sais qui je suis, enfin, où je savais, et je passe la nuit là-haut, trente-quatrième étage, au-dessus d'une ville qui ne sait rien, avec une bouteille que je n'ouvre pas. Pas d'alcool. Pas ce soir. Ce soir je veux tout sentir. Le dossier est sur mon bureau. Le dossier d'Ève, celui que j'ai posé chez elle et dont elle m'a renvoyé une copie, avec une note, un seul mot de son écriture : Lis. Je lis. Je relis. Chaque page est un coup, et je ne pare plus. Les douze documents que j'ai signés sans les lire, que Marc a fait circuler. Les transferts Caïmans. Le rapport de mon premier détective, celui d'avant le mariage annulé, je le ressors du coffre, et je le relis, et cette fois je comprends ce que je n'avais pas voulu comprendre : il disait tout. Il y avait tout. J'ai lu un rapport qui condamnait Sabrina, et j'ai annulé le mariage sans l'
Gabriel « Tout » prend trois heures. « Tout » remplit une table basse. Ma mère a travaillé. Pendant ses années de fauteuil, ses années dont je croyais qu'elles se passaient en thés et en romans, ma mère a mené une enquête, lente, patiente, de vieille dame qu'on ne surveille pas. Des bonnes qui parlent à une bonne. Un jardinier qui a vu une voiture inconnue le jour de la chute. Un ancien comptable de la maison qui se souvient de chèques étranges signés dans la période où Sabrina « aidait ». Et les documents. Mon enquêteur en avait apporté la moitié ; elle apporte l'autre, et les deux moitiés s'emboîtent avec un bruit que j'entends presque. — Les virements, dit-elle en poussant des relevés vers moi. Regarde les dates, Gabriel. Cette société écran, Lambert Consultants, elle n'a jamais consulté personne, a versé de l'argent à trois personnes. Une infirmière de l'hôpital, qui a quitté la profession deux mois aprè







