Mag-log in— RafaeleLe troisième jour, elle ouvre les yeux ; je le vois, je le vois avant qu'elle ne me voie, je vois ses paupières qui bougent, je vois ses doigts qui remuent sur le drap, je vois sa gorge qui avale ; et je me lève, je me penche, je la regarde, et je ne dis rien, parce que je ne peux pas, parce que les mots ne viennent pas, parce qu'il n'y a rien à dire qui soit à la hauteur de ce que je ressens.Elle me regarde ; elle met un moment à me reconnaître, à accommoder, à comprendre où elle est ; et dans ses yeux, je vois cette chose qui cherche, cette chose qui revient, cette chose qui se pose sur moi ; et elle ouvre la bouche, et sa voix est rauque, elle gratte, elle sort comme si elle avait oublié le chemin.— Tu as une tête affreuse.— C'est ta faute.— Je sais.Je prends sa main ; je la serre ; et dans la chambre, dans la lumière du matin, dans le bruit du moniteur, je sens ses doigts qui se referment sur les miens, faibles, fragiles, vivants
— RafaeleElle est là, derrière la vitre, elle est branchée à des machines qui clignotent et qui bipent, et je la regarde, et je me dis qu'elle est en train de mourir, qu'elle est en train de mourir sans le dire, qu'elle est en train de mourir comme elle fait tout, en silence ; et je m'assois sur la chaise, je pose mes coudes sur mes genoux, je pose ma tête dans mes mains, et je ne bouge plus.Les heures passent ; je ne les compte pas ; les infirmières viennent, me parlent, je ne réponds pas ; les médecins viennent, me disent des choses sur les balles, sur les os, sur les nerfs, sur les risques, je hoche la tête, je ne comprends rien, je ne veux rien comprendre ; et dans la chambre, dans la lumière blanche, dans le bruit régulier du moniteur, je me dis que je ne savais pas, que je ne savais pas que c'était comme ça, que je ne savais pas qu'on pouvait avoir si peur, qu'on pouvait avoir si mal, qu'on pouvait se sentir si vide.Je prie ; et c'est ridicule, parce q
— RafaeleJe pousse la porte de sa maison sans frapper ; il est là, dans le salon, assis, un verre à la main, et il ne se lève pas, il ne fuit pas, il ne fait pas semblant ; et je me dis qu'il savait que je viendrais, qu'il m'attendait, qu'il a préparé son visage et ses mots ; et je traverse la pièce, et je m'arrête devant lui, et je le regarde, et je me dis que je vais le tuer, que je vais le tuer de mes mains, que je vais le tuer comme j'ai tué les autres.— C'est toi.Il ne répond pas tout de suite ; il pose son verre sur la table ; il me regarde ; et dans ses yeux, je vois cette chose qui ne nie pas, cette chose qui ne ment pas, cette chose qui me fait mal.— C'est moi.— Pourquoi ?— Tu le sais.— Dis-le-moi.— Elle va te détruire, frère. Je te protège.Je le frappe ; il tombe ; il se relève ; et je le frappe encore, et il tombe encore, et je me penche sur lui, et je le tiens par le col, et je le regarde dans les yeux, et je sens ma
Je presse ma main sur la plaie ; elle crie ; elle crie comme une bête ; et dans la rue, dans le bruit, dans le sang qui me remplit la paume, je me dis que je vais la perdre, que je vais la perdre ici, sur ce trottoir, devant cette pharmacie, au milieu des gens qui regardent ; et je la serre contre moi, et je pose ma bouche sur son front, et je lui parle, et je ne sais même pas ce que je dis.— Ne meurs pas. Tu m'entends ? Ne meurs pas. Je te l'interdis.— Tu n'es pas mon patron.Sa voix est faible, elle part, elle s'en va, mais elle est là, elle est encore là, elle est encore en train de me répondre, et c'est tout ce qui compte, c'est tout ce que j'ai, c'est tout ce que je serai jamais.— Si.— Tu n'as pas le droit de me donner des ordres.— Si. Je te donne des ordres. Je te donnerai tous les ordres que je veux. Et tu obéiras. Tu obéiras parce que tu me dois trois vies et que tu n'as pas le droit de mourir avant de les avoir payées.Elle rit ; le rire se
Il y a un autre silence ; plus long ; et dans ce silence, j'entends le briquet, j'entends la première bouffée, j'entends le souffle de la fumée qui sort entre ses dents ; et je me dis qu'elle a déjà décidé, qu'elle a décidé avant même que je l'appelle, qu'elle attendait juste l'occasion, et que je suis l'occasion, que j'ai toujours été l'occasion, que je ne suis rien d'autre qu'un homme qui ouvre des portes pour les autres.— Alors on va la détruire d'abord.Je ferme les yeux ; je m'appuie contre le dossier du fauteuil ; et dans le noir derrière mes paupières, je vois mon frère, je le vois petit, je le vois rire, je le vois courir dans le jardin avec ses genoux écorchés, je le vois tomber et se relever et courir encore ; et je me dis que je suis en train de tuer cette image, que je suis en train de la déchirer, que je suis en train de la brûler, et que quand il saura, quand il comprendra, il ne me regardera plus jamais comme avant, il ne me regardera plus du tout, il me rega
— MatteoJe repose le combiné et je regarde mes mains ; elles ne tremblent pas, et c'est ça le pire, c'est qu'elles ne tremblent pas, c'est qu'elles sont calmes, posées à plat sur le bureau comme deux bêtes assoupies qui viennent de tuer et qui s'en souviennent à peine ; et dans la pièce, dans la lumière jaune de la lampe qui fait des taches sur le bois, dans le silence de cette maison où j'ai grandi et où je n'ai jamais rien pu être, je me dis que je viens de le faire, que je viens de prononcer le mot, que le mot est sorti de ma bouche et qu'il est en route maintenant, qu'il marche sur des jambes que je n'ai pas vues, qu'il respire avec un souffle que je n'ai jamais entendu, et qu'il ne reviendra pas, qu'un mot ne revient jamais, qu'un mot c'est comme une balle, ça part et ça ne s'arrête plus.Je me lève ; mes genoux craquent ; je marche jusqu'à la fenêtre ; la nuit est épaisse dehors, la mer est noire, elle bat contre les rochers avec ce bruit qui ne change jamai







