LOGINPoint de Vue : Elara Vannucci
Minuit. La villa était plongée dans un calme artificiel, celui des forteresses qui attendent l'assaut. Damian dormait toujours dans l'aile opposée, un gouffre de silence nous séparant. Vincenzo m'avait envoyé un signal court sur mon canal crypté : Le colis est marqué. Je m'assis devant mon terminal dans l'obscurité, la lumière bleue de l'écran soulignant les cernes sous mes yeux. Sur la carte satellite, un point rouge clignotait. Guylana venait de quitter la villa. — Où vas-tu, petite louve ? murmurai-je. Elle ne prenait pas de chauffeur. Elle conduisait elle-même une berline discrète. Le point rouge se déplaçait avec une précision chirurgicale à travers les rues sinueuses de Palerme, évitant les grands axes. Elle se dirigeait vers la zone portuaire, là où les vieux entrepôts de la Famille, ceux que nous avions délaissés pour le numérique, tombaient en ruine. La Filature Numérique : Le point s'immobilisa devant l'entrepôt 42. Un frisson me parcourut. C'était l'endroit même où, huit ans plus tôt, Matteo avait été "jugé". Un lieu chargé de sang et de secrets. J'activai les micros directionnels que Vincenzo avait dissimulés dans le traceur de la mallette. Le son était haché, parasité par le vent marin, mais je reconnus le bruit d'une porte métallique qui grince. Puis, des pas. — Vous êtes en retard, dit une voix d'homme. Une voix rauque, avec un accent que je ne parvenais pas à identifier immédiatement. — La sécurité des Vannucci est devenue une paranoïa obsessionnelle, répondit la voix froide de Guylana. Elara commence à poser des questions. Elle a découvert le nom de Petrovic. — Ça n'a plus d'importance. Les fonds sont prêts à être basculés. Le gamin ? — Alessandro est réceptif. Il a l'esprit de sa mère, mais la soif de son père. Il commence à douter de la "légitimité" de ses parents. Encore quelques semaines, et il verra en nous sa seule issue. Je serrai les poings si fort que mes ongles s'enfoncèrent dans ma paume. Ils ne voulaient pas seulement notre argent ; ils voulaient l'âme de mon fils. — Et Damian ? demanda l'homme. — Damian est un lion édenté qui croit qu'un costume sur mesure peut effacer son passé. Il ne verra rien venir. Quand il réalisera que sa femme l'a trahi financièrement, il fera le travail pour nous. Il la détruira, et l'empire s'effondrera de l'intérieur. Le Visage de l'Ombre : Le bruit d'un briquet retentit. Puis, l'homme reprit : — N'oublie pas qui finance cette opération, Guylana. Le Syndicat ne tolérera pas d'échec. Nous voulons la Sicile propre, sans les Vannucci pour faire de l'ombre à nos investissements. Le Syndicat. Le nom résonna comme un glas. Ce n'était plus de la mafia, c'était une organisation transnationale, une pieuvre dont les tentacules touchaient les gouvernements. Soudain, un bruit de friture envahit mes oreilles. — Qu'est-ce que c'est ? demanda Guylana à travers l'audio. — Quoi ? — Ce signal... Il y a une interférence de fréquence 2.4 gigahertz dans ma mallette. Mon cœur s'arrêta. Elle avait un détecteur de signaux passifs. — Elara... murmura-t-elle, et je jurerais qu'elle souriait derrière l'appareil. Tu es devenue prévisible. Le son se coupa brusquement. Le point rouge disparut de ma carte. Elle venait de détruire le traceur. La Confrontation Nocturne : Je restai figée, fixant l'écran noir. Quelques secondes plus tard, la porte de mon bureau s'ouvrit lentement. Ce n'était pas Guylana. C'était Damian. Il se tenait dans l'encadrement, ses yeux fixés sur mon terminal. Il ne portait pas sa veste, sa chemise était ouverte, révélant la cicatrice qu'il portait depuis notre fuite du Tome 1. — Tu l'as suivie, n'est-ce pas ? dit-il d'une voix sourde. — Damian, j'ai entendu... Elle n'est pas seule. Elle travaille pour le Syndicat. Ils veulent Alessandro. Il s'approcha lentement, et je vis l'éclair de trahison dans son regard. — Vincenzo m'a tout dit, Elara. Il ne pouvait plus supporter de te voir lui demander de me trahir. Je me levai, terrifiée. — Vincenzo a fait son devoir, Damian ! Il a essayé de nous protéger ! — Non. Toi, tu as essayé de jouer à la Reine sans ton Roi. Encore une fois. Tu as utilisé un traceur, tu as déclenché une alerte, et maintenant ils savent que nous sommes au courant. Tu as précipité l'attaque, Elara. Il posa ses mains sur mon bureau, se penchant vers moi. — Demain, je l'expulse. Par la force s'il le faut. — Si tu fais ça, elle publiera les preuves de l'argent de Matteo ! Tu finiras en prison, l'empire sera saisi, et Alessandro sera placé par l'État ! C'est ce qu'elle attend ! Damian me regarda avec une tristesse infinie. — Peut-être que la prison est le seul endroit où je ne serai plus hanté par tes mensonges. Il tourna les talons et sortit, me laissant seule avec le vide. Guylana avait réussi. Elle n'avait même pas eu besoin d'attaquer. Elle avait simplement laissé nos propres secrets nous déchirer. Le lendemain matin, à l'aube, Guylana était déjà à la table du petit-déjeuner, servant tranquillement du jus d'orange à un Alessandro admiratif, comme si de rien n'était.Dix ans ont passé depuis l'explosion de Babel-X. Le monde a changé, et les noms qui ont fait trembler les serveurs du Syndicat sont entrés dans l'Histoire. Voici ce qu'il est advenu des acteurs de cette épopée.LES GARDIENS DU PRÉSENTELARA VANNUCCI : La Matriarche d'ArgentAprès la victoire, Elara n'est jamais retournée en Europe. Elle est devenue la directrice de la Réserve Intégrale du Dja, transformant ce sanctuaire en un modèle mondial de conservation alliant sagesse ancestrale et haute technologie. Ses mains portent toujours les marques argentées de Yamoussoukro, qui brillent désormais d'une lueur douce. Elle est respectée comme la "Mère du Réseau", celle qui a rappelé au monde que la technologie sans âme n'est que ruine.ALESSANDRO VANNUCCI : L'Architecte de la LumièreÀ 17 ans, Alessandro est devenu une figure presque mythique. Il n'a pas cherché la célébrité, mais son génie a permis de finaliser le "Moabi-Net", un internet décentralisé et incorrupt
◽Le Banquet des Guerriers (Réserve du Dja, Cameroun) Le crépuscule sur la réserve du Dja possède une couleur que l'on ne trouve nulle part ailleurs : un mélange d'or liquide et de pourpre profond qui semble couler directement des feuilles du Moabi. Six mois après la chute de Babel-X, le silence est redevenu le maître des lieux, mais c'est un silence habité, vivant. Sous l'ombre protectrice du grand arbre, une table immense a été dressée. Les bruits de la forêt, le cri des calaos, le bruissement des singes, se mêlent aux rires et au cliquetis des couverts. Samuel Eto'o se lève, un verre de jus de fruit local à la main. Il regarde la tablée avec cette intensité qui faisait trembler les défenseurs sur le terrain. — « On m'a souvent demandé ce que l'on ressent quand on voit son pays soulever une Coupe du Monde, » dit-il, sa voix portant jusqu'aux premières lignes de la jungle. « Je répondais que c'était le sommet. Mais aujourd'hui, en vous voyant ici, je réalise q
La plateforme pétrolière "Babel-X" émergeait des eaux tumultueuses du Golfe de Guinée comme une araignée de métal rouillé. Mais sous sa carapace décrépite se cachait le serveur le plus sophistiqué jamais conçu par le Syndicat Petrovic. C'était ici que le compte à rebours final de Janus égrenait ses dernières secondes, menaçant d'effacer les identités numériques, les épargnes et les infrastructures de communication de la planète entière.POINT DE VUE : DAMIAN VANNUCCIL'approche s'est faite en silence, à bord d'un sous-marin de poche fourni par les contacts nigérians de Didier. Je suis sorti de l'eau tel un spectre, grimpant le long des structures métalliques sous une pluie battante. À mes côtés, Elara, dont les marques d'argent brillaient d'une intensité fixe. Elle n'était plus la femme terrifiée du début ; elle était la guerrière que le destin avait forgée.— « Damian, les traqueurs sont au niveau 4, » murmura-t-elle. Elle n'avait pas besoin de radio. Sa connexion a
Le silence de la Basilique était si profond qu'on pouvait entendre les pulsations du quartz dans la valise de Matteo. Elara s'était allongée près d'Alessandro sur les dalles de marbre froid, au centre exact du transept. Guylana, les mains tremblantes, avait relié les tempes de la mère et du fils via une interface neuronale directe, alimentée par la batterie de secours de l'ambulance.POINT DE VUE : ELARAJe ferme les yeux à Yamoussoukro pour les ouvrir dans un enfer de néons. Je ne suis plus dans la forêt d'argent du Dja. Je suis dans une version distordue de Paris et de Genève. Les gratte-ciels sont faits de serveurs noirs qui crachent des flammes binaires.— « Alessandro ! » criai-je dans ce vide numérique.Un rugissement fit trembler le sol de données. Devant moi, une créature immense se matérialisa. Le Lion Noir. Il n'était plus une icône sur un écran, mais un monstre de métal liquide, ses yeux rouges brûlant d'une haine algorithmique. Dans sa gueule, il ten
L'autoroute du Nord s'étirait comme un ruban de bitume sous un ciel d'ébène. Le convoi, protégé par la garde rapprochée de Didier Drogba, fonçait vers Yamoussoukro. Dans l'ambulance blindée, le silence était seulement rompu par le bip irrégulier des moniteurs cardiaques. Alessandro était plongé dans une transe glaciale, son corps tressaillant au rythme des attaques internes du Lion Noir.POINT DE VUE : ELARAJe tiens la main de mon fils, mais je ne sens plus sa chaleur habituelle. Sa peau est parcourue de petits flashs bleutés, comme si des circuits intégrés tentaient de percer sa chair. Le Lion Noir est en train de réécrire son code génétique.— « On y est presque, » murmura Didier depuis le siège passager. « La Basilique de Notre-Dame de la Paix. C'est le seul endroit où Matteo a fait installer un dôme de plomb et de cuivre capable de bloquer toute intrusion satellite. Là-bas, le Syndicat sera aveugle. »Je levai les yeux. À l'horizon, le dôme monumental surgi
Le soleil de l'après-midi plombait le port de San-Pédro, mais la chaleur n'étouffait pas l'excitation. Sur un terrain de fortune sablonneux, à quelques centaines de mètres des quais industriels, Didier Drogba venait de donner le coup d'envoi d'un match de gala improvisé. La foule, compacte, hurlait à chaque dribble, créant un mur sonore impénétrable.POINT DE VUE : DAMIAN VANNUCCISous la surface de l'eau trouble du port, le monde était différent. Le silence n'était troublé que par le sifflement de mon recycleur d'oxygène. Grâce à la diversion de Didier, les patrouilles de surface du Syndicat étaient focalisées sur la gestion de la foule.Je nageais vers la coque du Volga-Deep, le navire-mère du Syndicat. Un câble blindé de la taille d'un tronc d'arbre s'en échappait pour plonger vers les abysses. C'était la colonne vertébrale de leur nouveau réseau. Je sortis mes charges de découpe thermique.— « Guylana, je suis sur l'objectif, » murmurai-je dans mon micro de







