LOGINPoint de Vue : Elara Vannucci
La villa, autrefois mon sanctuaire, ressemblait désormais à un échiquier où chaque pièce avait été déplacée à mon insu. Guylana s'était installée dans l'aile Est avec une aisance déconcertante. Elle ne demandait rien, elle prenait. Ses dossiers, ses écrans et son parfum froid de gardénia semblaient imprégner les murs. Pire encore était le silence de Damian. Il me croisait dans les couloirs comme si j'étais un spectre, un vestige d'un passé auquel il ne faisait plus confiance. La Première Leçon : Je montai à l'étage, vers la bibliothèque où Guylana donnait son premier "cours" à Alessandro. Je m'arrêtai derrière la porte entrouverte, le cœur battant. — ... et donc, Alessandro, pourquoi penses-tu que le roi aux échecs est la pièce la plus faible ? demandait Guylana d'une voix posée. — Parce qu'il ne peut bouger que d'une case à la fois ? répondit mon fils, concentré. — C'est ce qu'on enseigne aux amateurs. La vérité, c'est que le roi est faible parce qu'il est le seul à ne pas pouvoir se sacrifier. Tout le monde meurt pour lui, mais lui ne meurt pour personne. C'est une prison. Pour être vraiment puissant, il faut être comme la Reine. Elle est partout. Elle est l'arme. Mais sais-tu ce qui arrive à une Reine qui cache ses mouvements à son propre camp ? Alessandro marqua une pause. Je retins mon souffle. — Elle finit par jouer seule contre tous, murmura-t-il. — Exactement. Et quand on joue seule, on finit toujours par perdre, même si on est la plus brillante. Je poussai la porte, incapable d'en entendre davantage. — La leçon est terminée pour aujourd'hui, Guylana, dis-je d'un ton qui ne souffrait aucune discussion. Alessandro, Vincenzo t'attend pour ton entraînement physique. Mon fils me regarda, puis regarda Guylana. Pour la première fois, j'y vis une hésitation. Il ne m'obéit pas immédiatement. Il attendit un signe de tête de Guylana. Lorsqu'elle sourit, il rangea ses affaires et sortit sans dire un mot. Le Duel de Regards : Une fois seule avec elle, je m'avançai jusqu'à la table. — Ne t'approche pas de son esprit, Guylana. Tu es ici pour les finances, pas pour l'éducation de mon fils. Elle se leva lentement, rangeant son stylo en argent dans sa mallette. — Tu as peur, Elara. Tu as peur qu'il voie en moi ce que tu t'efforces de lui cacher : la réalité de ce monde. Tu veux en faire un prince de cristal dans un monde de loups. Je lui apprends à mordre avant qu'on ne le dévore. — Je sais qui tu es, Guylana Petrovic, lâchai-je, espérant une réaction. Elle ne cilla pas. Elle s'approcha de moi, si près que je pouvais voir le reflet de ma propre angoisse dans ses prunelles d'acier. — Petrovic... Un nom qui sent la poudre et la neige, n'est-ce pas ? Mon père était un serviteur fidèle de Matteo Vannucci. Un serviteur que ton mari a laissé mourir dans une cave à Moscou pour couvrir une erreur de livraison. Tu penses que je suis ici pour racheter tes actions ? Non, Elara. Je suis ici pour récupérer ce qui nous a été volé : le respect et l'avenir. — Damian ne te laissera jamais faire. — Damian est déjà en train de se demander s'il ne devrait pas te livrer aux autorités pour sauver son fils du scandale financier que je m'apprête à déclencher. Entre toi et l'héritier, qui penses-tu qu'il choisira à la fin ? La Contre-Attaque de l'Ombre : Elle sortit de la pièce avec une grâce de prédateur. Je restai là, tremblante de rage. Elle jouait sur tous les tableaux : la trahison financière, la vengeance familiale et la manipulation de mon enfant. Je savais ce qu'il me restait à faire. Je descendis au sous-sol, vers le local technique de Vincenzo. — Vincenzo, ferme la porte, ordonnai-je. L'homme s'exécuta, inquiet. — Signora, le Capo m'a ordonné de ne plus vous donner accès aux journaux de sécurité privés... — Je me fiche de ce que le Capo a ordonné. Tu sais ce qui est en jeu. Guylana n'est pas une consultante, c'est une bombe à retardement. Je veux que tu installes un traceur passif dans sa mallette. Pas sur son téléphone, elle le verrait. Dans la doublure de sa mallette en titane. Vincenzo hésita. Trahir Damian était un risque mortel. — Elle s'appelle Petrovic, Vincenzo. Elle est la fille de l'homme que Damian a éliminé à Moscou. Elle ne partira pas avant d'avoir tout brûlé. Vincenzo hocha la tête, la mâchoire serrée. — Je le ferai ce soir, pendant le dîner. Mais si le Capo l'apprend... — Si elle gagne, il n'y aura plus de Capo à qui rendre des comptes. Le soir même, alors que nous dînions dans un silence glacial sous le regard satisfait de Guylana, je savais que le pion était placé. J'allais découvrir qui elle rencontrait en secret. Car une femme comme elle n'agit jamais seule. Elle avait un commanditaire. Et ce commanditaire était le véritable monstre tapis dans l'ombre.Point de Vue : Elara VannucciLa côte corse apparut comme une mâchoire de granit sombre déchirant la brume du petit matin. Ce n'était pas la Corse des cartes postales, mais celle des falaises escarpées et du maquis impénétrable. Nous avions ramé jusqu'à l'épuisement, nos mains brûlées par le sel et le frottement des rames.Damian dirigea le canot vers une crique étroite, la Cala di l'Oru. Dès que la coque heurta le galet, il sauta à l'eau pour nous tirer à terre. Alessandro, encore ensommeillé, grelottait.— On ne peut pas rester sur la plage, dit Damian, sa voix rauque de fatigue. Les caméras thermiques des drones de surveillance balaient la côte toutes les deux heures.Nous montâmes à travers les sentiers de chèvres, une ascension brutale où chaque pas dans le maquis nous griffait les jambes. Guylana fermait la marche, sa tablette serrée contre elle. Elle n'avait pas dit un mot depuis la mention du "Patriarche". La terreur avait remplacé son arrogance habituel
Point de Vue : Elara VannucciL’eau était d’un froid mordant, une morsure glaciale qui s'insinuait sous ma peau et engourdissait mes membres. Autour de moi, la mer n'était plus que débris calcinés et nappes de mazout. Le brasier de La Fenice projetait des ombres dansantes sur les vagues, un soleil noir qui s'éteignait lentement dans un sifflement de vapeur.— Damian ! criai-je, ma voix étouffée par le bruit des vagues.Une main puissante jaillit de l'eau et agrippa mon épaule. Damian émergea, recrachant de l'eau salée, son visage une grimace de douleur et de détermination.— Je suis là, Elara. Ne lâche pas.À quelques dizaines de mètres, le canot de sauvetage manoeuvrait avec difficulté au milieu des décombres flottants. Je vis la silhouette de Guylana penchée sur le bord, scrutant la surface.— Par ici ! hurla-t-elle.Elle nous aida à monter à bord. Alessandro se jeta contre moi, tremblant de tous ses membres, ses petits doigts crispés sur mon pu
Point de Vue : Elara VannucciBianca Vannucci était l'image même de la folie élégante. Le sang sur son visage n'altérait en rien son port de reine. Dans sa main droite, le détonateur brillait sous les néons de la cabine ; dans sa main gauche, un revolver dont le canon fumait encore.— Damian... où est-il ? demandai-je, ma voix n'étant plus qu'un fil de soie prêt à rompre.— Mon frère a toujours été trop sentimental, Elara. Il a cru qu'il pouvait me désarmer avec des mots sur "l'honneur de la famille". Il gît sur le pont, contemplant les étoiles une dernière fois.Le monde vacilla autour de moi. Alessandro serra ma jambe si fort que j'en perdis presque l'équilibre. Guylana, prostrée dans son coin, ne bougeait plus.— Menteuse, crachai-je. Si Damian était mort, tu ne serais pas descendue ici. Tu aurais fait sauter ce bateau depuis le quai. Tu as besoin de nous pour valider la phase finale du transfert.Bianca s'approcha, ses yeux bleus fixés sur la table
Point de Vue : Elara VannucciLe port de Cassis, avec ses façades colorées et ses eaux turquoise, semblait ignorer le drame qui se jouait à ses pieds. La Fenice flottait avec une insolence royale, ses moteurs ronronnant doucement, prête à prendre le large.Damian ne perdit pas une seconde. Il ne chercha pas l'infiltration discrète ; il chercha l'impact. Il neutralisa le garde au pied de la passerelle d'un coup de crosse précis avant que l'homme ne puisse toucher sa radio.— Elara, dès qu'on est à bord, tu te diriges vers les cabines inférieures. Guylana l'aura caché là-bas, loin du bruit des moteurs. Moi, je monte au pont supérieur pour m'occuper de Bianca.— Fais attention, Damian. Elle t'attend.— C'est ce que j'espère, cracha-t-il avant de bondir sur le pont.L'Assaut :À peine avions-nous posé le pied sur le teck immaculé que l'alerte fut donnée. Deux hommes en costume gris surgirent du salon principal. Damian ne leur laissa pas le temps de vi
Point de Vue : Elara VannucciLe moteur de la berline volée hurlait sous les coups d'accélérateur brutaux de Damian. Nous filions le long de la Corniche Kennedy, le littoral marseillais défilant comme un ruban de bitume et d'écume. À notre droite, la Méditerranée scintillait, cachant quelque part dans son immensité le yacht de Bianca et mon fils.Damian conduisait avec une précision suicidaire. Il ne me regardait pas. Son profil, sculpté par la lumière crue du matin, était une déclaration de guerre.— Ils se dirigent vers Monaco, dis-je en fixant l'écran du terminal que j'avais récupéré. Bianca pense que là-bas, ses appuis diplomatiques la protégeront.— Elle peut aller en enfer, Monaco ne l'aidera pas quand je lui arracherai le cœur, répondit Damian, sa voix n'étant plus qu'un grondement de métal.L'Intervention du Syndicat :Soudain, un choc violent fit s'écarter notre voiture. Une berline noire aux vitres teintées venait de nous percuter sur l'aile
Point de Vue : Elara VannucciLe silence de l'appartement était plus lourd que le vacarme du port. Je m'assis sur le sol, le dos contre la porte, attendant l'inévitable. Les minutes s'étiraient comme des heures. Sur le canapé, Damian commença à bouger. Un gémissement étouffé, puis le bruit de sa respiration qui s'accélérait.Il ouvrit les yeux. Pendant quelques secondes, ils étaient vitreux, errant sur le plafond fissuré. Puis, la lucidité revint comme une décharge électrique. Il se redressa d'un coup, sa main cherchant instinctivement son arme. Elle était là, sur la table, mais il n'avait pas la force de la saisir immédiatement.— Elara ? grogna-t-il, sa voix brisée par le sédatif. Qu'est-ce qui... Où est Alessandro ?Je ne répondis pas tout de suite. Les mots étaient coincés dans ma gorge, des pierres tranchantes prêtes à m'égorger.— Où est mon fils, Elara ! rugit-il en tombant du canapé, ses jambes encore instables.— Elle l'a pris, Damian. Bianca







