LOGINLe vendredi et le samedi passèrent comme passent les longs jours de deuil que l’on refuse obstinément de nommer : dans une activité frénétique, minutieuse et presque maladive. C'était cette façon bien humaine de remplir chaque seconde de vide pour empêcher la réalité de s'infiltrer par les fissures du quotidien.
Alice n'avait pas dormi plus de quelques heures d'affilée depuis les confidences dévast
Sa mère.Kelma regarda l’écran une seconde de trop avant de décrocher. Étienne dormait encore. Elle se glissa hors du lit sans faire de bruit, attrapa son peignoir et sortit dans le couloir.— Maman.— Kelma. — La voix de Nadia Demeïderos avait cette qualité particulière des femmes qui avaient grandi dans les protocoles et qui ne les avaient jamais vraiment quittés — nette, posée, avec ce fond de reproche permanent qui ne se formulait jamais directement mais qui était là dans chaque intonation. — Je t’appelle depuis ce matin.— Il est tôt maman.— Il est neuf heures passées. Ton père a parlé à Édouard De Souza cette semaine.Kelma alla dans la cuisine. Ouvrit un placard. Chercha du café.— Je t’écoute, dit-elle.— Il paraît qu’il y aurait des bruits de divorce. Ton père voulait que je t’appelle pour savoir ce qu’il en est exactement.— Papa ne pouvait pas m’appeler lui-même ?— Kelma.— C’est une question simple maman.Un silence — ce silence que Nadia Demeïderos avait eu toute la vie
La portière s’ouvrit.Kelma ne bougea pas.Elle reconnut la voiture avant de reconnaître l’homme — cette berline sombre, cette silhouette dans la lumière des réverbères. Étienne sortit lentement, referma la portière derrière lui avec ce claquement discret des voitures suffisamment chères pour que même leurs portières ne fassent jamais de bruit inutile.Il la regarda.Elle le regarda.— Tu viens d’atterrir, dit-elle.— Il y a deux heures.— Et tu es directement là.— Oui.Kelma le regarda. Les messages dans la journée — cette photo de Lisbonne, ce tu vois, ce bonne soirée envoyé depuis trente mille pieds d’altitude pendant qu’elle bouclait ses dossiers. Elle avait su à ce moment-là, sans se l’avouer tout à fait, qu’il rentrait. Qu’il revenait.Il s’avança vers elle — cette façon tranquille qu’il avait de bouger, comme si le temps était de son côté.— Le bouquet était démesuré, dit-elle.— C’est l’idée.— Il ne rentre pas dans mon vase habituel.— J’ai demandé le plus grand vase du fleu
La journée avait filé.Étienne avait envoyé trois messages — rien d’urgent, rien de lourd, juste cette façon de maintenir un fil sans l’alourdir. D’abord à treize heures — bien mangé ? — auquel elle avait répondu oui. Puis vers seize heures une photo — une ruelle de Lisbonne depuis une fenêtre, juste cette légende : tu vois. Elle avait regardé la photo longtemps. Puis à dix-huit heures trente, alors qu’elle bouclait ses dossiers : bonne soirée.Elle avait éteint son écran. Pris son sac.Le taxi la déposa devant le Clarence à vingt heures moins cinq.Émilie était déjà là — évidemment. Installée dans le meilleur angle de la me
Kelma posa le vase sur le buffet du salon — le seul endroit qui pouvait contenir ce bouquet démesuré sans déséquilibrer la pièce. Elle recula d’un pas. Ajusta légèrement vers la gauche.Bien.Elle alla s’habiller.Tailleur gris perle, chemisier blanc, talons noirs. Ces gestes du matin qu’elle faisait dans un ordre précis depuis des années — d’abord le chemisier, puis la jupe, puis la veste, puis les chaussures, puis les bijoux. Fond de teint, poudre, mascara. Rouge à lèvres bordeaux — celui du vendredi, pas le nude des lundis de réunions importantes.Elle se regarda dans le miroir une seconde.Prit son sac.Sortit.Marc frappa à la porte de son bureau à onze heures pile.— Kelma. Merci de me recevoir.Elle leva les yeux de son dossier.— C’est mon bureau Marc. Asseyez-vous.Il s’installa en face d’elle avec ses dossiers, son ordinateur, ce café qu’il prenait toujours trop chaud et qu’il soufflait dessus pendant dix minutes avant d’y toucher. Marc — quarante ans, efficace, fidèle à Chr
La machine à café émit son bruit habituel — ce gargouillement satisfaisant qui précédait le filet sombre et odorant dans la tasse en porcelaine blanche.Kelma était en peignoir.Vendredi matin, huit heures passées, et elle n’avait aucune raison de se presser. Pas de réunion avant onze heures. Pas de Marc qui appelait toutes les demi-heures. Pas de Christian dans le bureau du fond avec ses dossiers et cette façon d’occuper l’espace même quand il ne disait rien.Elle prit sa tasse et alla s’installer sur le canapé du salon.L’appartement du seizième était silencieux.Tout y était à sa place — comme toujours, comme elle l’avait toujours voulu. Les coussins alignés, les surfaces dégagées, ces fleurs blanches fraîches qu’elle faisait livrer chaque lundi dans ce vase en verre soufflé qui trônait sur le buffet. Kelma ne supportait pas le désordre. Chaque chose avait son endroit, chaque endroit avait sa logique. C’était ainsi depuis toujours — dans sa façon de travailler, dans sa façon de viv
L’appartement des Arcades sentait encore le parfum de Chantal.Alice s’en rendit compte en posant ses clés sur la console de l’entrée — cette fragrance sucrée et entêtante que sa sœur mettait depuis l’adolescence et qui s’accrochait aux tissus des jours après son passage. Elle remarqua le châle oublié sur le bras du canapé, un pot de crème sur le bord de la salle de bain, une paire de tongs glissée sous le meuble à chaussures.Chantal.Trois semaines à squatter l’appartement, à envahir le salon avec sa télévision et ses affaires éparpillées, à promettre une explication qui n’était jamais venue. Et puis un matin, plus rien. Le lit fait proprement dans la chambre d’amis, un petit mot laissé sur la table de cuisine — merci pour tout, je t’appelle — et le silence depuis.Alice ramassa le châle, le plia machinalement, le posa sur la chaise. Elle récupéra les tongs, les rangea dans le placard de l’entrée. Ces gestes automatiques de quelqu’un qui remettait de l’ordre dans un espace qui avait
Alice avait vingt-deux ans, et à cet âge-là elle n’avait pas encore appris que certaines intensités portent en elles leur propre fin.Elle était allongée contre lui, le souffle encore irrégulier, la peau parcourue de cette chaleur lente qui ne s’éteint jamais complètement, tandis que les doigts de
Christian nouait sa cravate pour la troisième fois.Pas parce qu'elle était de travers. Ses mains avaient simplement besoin de faire quelque chose pendant que sa tête faisait le reste.Dans le miroir, il voyait un homme prêt pour un dîner. Costume sombre, expression maîtrisée, la surface parfaite d
Une bouffée de colère mêlée d’amertume envahit Alice si brutalement qu’elle sentit tout son corps se tendre. Elle rejeta la tête en arrière, incapable de contenir plus longtemps ce qui montait en elle depuis que cette femme était sortie de la voiture.— Qu’est-ce que tu me veux ? lança-t-elle d’une
La voiture derrière elle accéléra brusquement, comme si une décision venait d’être prise. En quelques secondes à peine, elle combla la distance, se déporta sur la voie opposée et la dépassa sans hésitation. Alice n’eut même pas le temps de comprendre ce qui se passait que le véhicule se rabattait d







