LOGINLa lumière d'octobre venait de poindre, lavée et fragile, quand Clara franchit la porte d'ArchiLine avec exactement sept minutes d'avance. Une hérésie pour elle, dont l'existence gérait chaque seconde avec la précision d'un métronome. D'habitude, elle calculait son temps de parcours au feu rouge près, effleurant le seuil de l'agence à l'heure pile, ni trop tôt pour ne pas respirer l'angoisse, ni trop
Thomas rentra à dix-sept heures trente, comme tous les vendredis.Bénédicte entendit le déclic de la clé dans la serrure, le claquement souple du vantail, puis ses pas dans le couloir — ce tempo vif et régulier qu'elle aurait repéré entre mille. Il y eut le bruit sourd de la valise qu'on pose contre le mur, le froissement de la veste qu'on balance sur la patère, et sa voix qui fusait déjà :— Bonsoir la compagnie !Éthan dévala l'escalier en hurlant « papa » avec la frénésie du vendredi soir, cette urgence des enfants qui savent que le week-end commence et que les interdits se suspendent. Thomas le réceptionna au vol, l'ébouriffa, le fit pivoter sur ses épaules et fit irruption dans la cuisine comme si sa semaine
Un mois.Elena posa sa tasse de café sur le rebord de la fenêtre et regarda la rue en bas sans vraiment la voir. Un mois que Léo et elle vivaient chez Camille. Un mois de petits déjeuners dans une cuisine qui n'était pas la sienne, de nuits dans un lit trop étroit, de mensonges inventés pour expliquer à un enfant de cinq ans pourquoi on n'était plus à la maison.— Maman, est-ce que papa il vient ce weekend ?La voix de Léo arriva depuis le couloir — ce ton mi-curieux mi-inquiet des enfants qui sentent qu'il se passe quelque chose sans pouvoir mettre les mots dessus.— On verra, mon cœur, répondit-elle sans se retourner.Elle entendit ses petits pas s'éloigner vers la chambre de Camille où il avait installé ses voitures depuis un mois avec ce
À dix-sept heures, Vincent envoya un message.Tu as fini tard ce soir ?Clara le lut entre deux annotations sur son plan de masse, posa le téléphone face contre le bureau et continua de travailler. Ce n'était pas de l'indifférence. C'était une décision qu'elle n'avait pas vraiment prise consciemment mais qui s'était imposée d'elle-même au fil de la journée, comme une évidence silencieuse : pour l'instant, Vincent ne pouvait pas entrer là-dedans.Elle répondit vingt minutes plus tard.Oui, chargée. Bonne soirée.Court. Poli. Sans ouverture.Elle rangea son téléphone dans son sac.Ce n'était pas la première fois depuis le Rétro qu'elle faisait ça.
Le dossier technique des Alizés occupait les trois quarts du bureau de Clara depuis le matin. Plans de masse, coupes géotechniques, calendrier prévisionnel des travaux, liste des intervenants sur le chantier de Porto Mina — elle avait tout imprimé, tout annoté au stylo rouge, tout classé dans un ordre qui lui permettrait de retrouver n'importe quel document en moins de dix secondes sur place. Elle partait jeudi. Il lui restait deux jours pour ne rien oublier.Marc passa la tête par la cloison.— J'ai confirmé l'hôtel pour jeudi et vendredi. Le Meridian, côté port, comme tu avais demandé. Et le rendez-vous avec le chef de chantier est calé à neuf heures vendredi matin directement sur site.— Parfait. Tu as les coordonnées du géotechnicien pour la question des fondations du bâtim
La lumière d'octobre venait de poindre, lavée et fragile, quand Clara franchit la porte d'ArchiLine avec exactement sept minutes d'avance. Une hérésie pour elle, dont l'existence gérait chaque seconde avec la précision d'un métronome. D'habitude, elle calculait son temps de parcours au feu rouge près, effleurant le seuil de l'agence à l'heure pile, ni trop tôt pour ne pas respirer l'angoisse, ni trop tard pour ne pas paraître désinvolte. Ce matin-là, ses jambes avaient marché plus vite que sa conscience, propulsées par un besoin viscéral de mouvement, comme si la course à pied valait mieux que le huis clos de son appartement et l'écho de ce silence qui lui rongeait les tempes depuis le retour du Rétro.Elle retira son trench-coat, le posa sur
La rue de la République était presque déserte à cette heure-là. Les derniers cafés tiraient leurs rideaux de fer dans un vacarme métallique, et les rares passants attardés marchaient vite, la tête rentrée dans les épaules sous la morsure de la nuit d'automne. Clara remonta le col de son trench-coat et poussa la porte du Rétro sans ralentir le pas.L'intérieur était exactement ce que son nom promettait. Des banquettes en skaï bordeaux élimé, un comptoir en zinc patiné par des décennies de coudes et de verres posés sans ménagement, une lumière jaunâtre et basse qui noyait les visages dans une douceur indulgente. Une poignée d'habitués occupaient les tabourets du bar sans se parler, le regard perdu dans leur verre ou dans un journal froissé. Personne ne leva les yeux à s







