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Chapitre 2

last update Tanggal publikasi: 2026-05-21 16:43:23

Chapitre 2

Isabella

Mon père me regarde comme on regarde une marchandise qu'on s'apprête à vendre, et je comprends, dans la fulgurance glaciale de cet instant, que je n'ai jamais été sa fille. J'ai toujours été une monnaie d'échange. Je n'attendais que le moment où il faudrait dépenser.

La résidence Vargas est silencieuse. Les domestiques ont disparu, les gardes se tiennent à l'extérieur, et dans le grand salon aux murs couverts de tapisseries flamandes, il n'y a que nous deux : mon père, Don Emilio Vargas, assis dans son fauteuil en cuir vert, et moi, debout devant lui comme une accusée devant son juge. J'ai vingt-trois ans. Je viens de rentrer de Mexico, où j'étudiais l'histoire de l'art, où je vivais une vie que j'aimais, loin des trafics, des assassinats, des nuits blanches à attendre que mon père rentre vivant. Je suis revenue pour l'enterrement de sa sœur, ma tante Carlotta, morte d'un cancer qu'on a caché jusqu'à la fin. Et je suis tombée dans un piège.

— Assieds-toi, Isabella, dit mon père.

Sa voix est fatiguée, presque douce, et c'est ce qui me fait le plus peur. Don Emilio Vargas n'est pas un homme doux. C'est un roc, un mur, une forteresse. Quand il parle, les hommes tremblent. Quand il ordonne, on obéit. Mais ce soir, sa voix a la consistance de la cendre, et ses yeux, autrefois noirs comme du jais, semblent s'être délavés.

Je ne m'assieds pas.

— Pourquoi m'as-tu fait revenir ? je demande, ma voix plus ferme que je ne le sens.

Mon père baisse les yeux sur ses mains. Ses doigts sont épais, jaunis par le tabac, les jointures déformées par l'arthrite. Il a soixante-deux ans, mais il en paraît quatre-vingts. La mort de sa sœur, la guerre imminente, et peut-être autre chose, quelque chose qu'il ne me dit pas, l'ont brisé plus que toutes les années de crime et de violence.

— Damian Reyes a envoyé un ultimatum, dit-il enfin.

Le nom claque dans l'air comme une balle. Damian Reyes. Le fils de l'homme que les Vargas ont abattu. Je l'ai vu une fois, lors d'une trêve, il y a cinq ans. Il portait un costume gris, une cravate bleu foncé, et il n'avait pas souri une seule fois de toute la soirée. Ses yeux, derrière ses lunettes noires, étaient deux puits sans fond. J'avais eu peur de lui, cette nuit-là. Une peur viscérale, animale, que je n'avais jamais ressentie devant aucun homme.

— Quel ultimatum ? je demande, même si je connais déjà la réponse. Je l'ai lue dans ses yeux avant qu'il n'ouvre la bouche.

Mon père se lève, lentement, en s'appuyant sur sa canne. Il traverse le salon jusqu'à la fenêtre, écarte le rideau de velours, et regarde le jardin plongé dans la nuit. Les lampadaires éclairent les allées de gravier, les buissons de lauriers, la fontaine où une statue de marbre représente un ange aux ailes brisées.

— Il veut toi, Isabella. Il veut que tu deviennes sa femme. Pour éviter une guerre.

Le vertige me saisit. Je mords l'intérieur de ma joue, si fort que je goûte le sang. Ma main droite agrippe le dossier d'un fauteuil, et mes jointures blanchissent. Je ne tombe pas. Je ne tomberai pas.

— Une guerre ? répété-je. Il nous déclare la guerre si je ne me livre pas ?

— Si tu ne deviens pas sa femme.

Mon père se retourne. Son visage est un masque de pierre, mais ses yeux, ses pauvres yeux fatigués, laissent filtrer quelque chose qui ressemble à de la honte.

— Tu as quarante-huit heures pour décider.

— Décider ? je ricane, et le son est si amer qu'il me brûle les lèvres. Il n'y a rien à décider. Tu m'as déjà vendue. Tu as signé le contrat dans ta tête avant même de m'appeler.

— Isabella…

— Non. Ne prononce pas mon nom avec cette voix. Tu n'as pas le droit.

Je sens les larmes monter, brûlantes, au bord de mes cils. Je les retiens. Je me suis juré, il y a longtemps, que je ne pleurerais jamais devant mon père. Qu'il ne verrait jamais ma faiblesse. Qu'il ne saurait jamais à quel point, chaque jour, il me brisait un peu plus.

Mon père s'approche de moi. Sa main se lève, comme pour caresser ma joue, mais je recule d'un pas. Il laisse retomber son bras.

— C'est ton devoir, dit-il.

Le devoir. Le mot est une lame. Je l'ai entendu toute ma vie. Le devoir envers la famille. Le devoir envers le clan. Le devoir envers le nom Vargas. On m'a appris à me taire, à obéir, à accepter. On m'a appris que ma vie ne m'appartenait pas, qu'elle était une propriété de la famille, à utiliser comme bon lui semble.

— Pourquoi moi ? je demande, la voix plus basse. Pourquoi pas Camila ? Elle a vingt ans, elle est plus docile, elle ne posera pas de questions.

— Parce que tu es l'aînée. Parce que Damian Reyes a demandé toi. Parce que ton nom est sur la lettre.

Mon nom. Isabella Vargas. Une marchandise. Une monnaie. Un trophée que l'ennemi veut exposer dans sa vitrine.

Je recule encore d'un pas, puis d'un autre, jusqu'à sentir le mur froid contre mon dos. Le papier peint à motifs de fleurs défraîchies gratte mes omoplates. Je ferme les yeux, et je respire. Lentement. Profondément. Comme on m'a appris à le faire quand la panique menace de m'emporter.

— Si j'accepte, dis-je sans rouvrir les yeux, tu me promets que personne d'autre ne souffrira ? Que la guerre n'aura pas lieu ?

— Je te le promets.

Je ris. Un rire court, sans joie, qui ressemble à un sanglot étranglé.

— Tes promesses, padre, elles ne valent pas le papier sur lequel elles sont écrites.

Il ne répond pas. Il sait que j'ai raison.

Je rouvre les yeux. Mon père est toujours là, immobile, sa canne plantée dans le tapis comme une épée dans un cadavre. Il attend ma réponse. Il a toujours attendu ma réponse, comme si j'avais le choix, comme si je n'étais pas déjà enchaînée.

— J'accepte, dis-je.

Le mot sort de ma bouche comme un crachat. Mon père hoche la tête, une seule fois, et je vois ses épaules s'affaisser, comme si un poids immense venait de quitter son dos pour s'abattre sur le mien.

— Je vais prévenir Damian, dit-il. Tu partiras demain soir pour le domaine Reyes.

— Demain soir.

— Les femmes de la maison t'aideront à préparer tes affaires.

Mes affaires. Une valise. Une vie qui tient dans une valise.

Mon père se dirige vers la porte. Sa canne frappe le parquet à chaque pas, un bruit sourd, régulier, qui martèle mon crâne. Au seuil, il s'arrête, se retourne à demi, et dit sans me regarder :

— Je suis désolé, Isabella.

Puis il sort.

Je reste seule dans le grand salon aux tapisseries flamandes, à regarder la porte qui s'est refermée sur lui. Le silence est écrasant. Les aiguilles de l'horloge grand-père tournent, indifférentes, emportant les secondes qui me séparent encore de ma prison.

Je ne pleure pas. Je ne pleurerai pas.

Je traverse le salon, mon reflet glissant sur les miroirs anciens accrochés aux murs. Une jeune femme brune aux yeux noirs, le visage trop pâle, les lèvres trop serrées. Une femme qui porte une robe de lin blanc et qui ressemble à une mariée, déjà, sans le savoir.

Damian Reyes. Il m'a choisie. Il m'a voulue. Il croit que je serai son trophée, sa prisonnière, la preuve vivante de sa victoire. Il croit que je vais me taire, obéir, baisser la tête. Il croit que je vais souffrir en silence, loin de ma famille, loin de ma vie.

Il ne me connaît pas.

Je monte dans ma chambre, et je ferme la porte à clé. Mon sac de Mexico est encore posé sur le lit, à moitié défait. Des vêtements, des livres, un carnet à couverture rouge. Je prends le carnet, je l'ouvre à la première page, et je lis les mots que j'ai écrits il y a des années, la nuit où j'ai compris que mon père me vendrait un jour.

« Ils m'ont pris ma vie. Je prendrai la leur. »

Je prends un stylo, et sous ces mots, j'écris un nom.

Damian Reyes.

Puis un autre.

Vengeance.

Je referme le carnet, et je le serre contre ma poitrine. Demain, je quitterai cette maison. Demain, j'entrerai dans la gueule du loup. Mais ce n'est pas une prisonnière qui arrivera au domaine Reyes. C'est une ennemie. C'est un poison. C'est la fille que Damian Reyes aurait dû craindre.

Je ne pleure pas. Je prépare ma vengeance.

Et quand je l'aurai détruit, quand il ne lui restera plus rien de son empire, alors peut-être que j'oublierai le goût du sang sur ma langue.

Je m'assieds sur le bord du lit, les mains posées sur le carnet, et j'attends que le soleil se lève sur ma dernière nuit de liberté.

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