LOGINChapitre 2
Isabella
Mon père me regarde comme on regarde une marchandise qu'on s'apprête à vendre, et je comprends, dans la fulgurance glaciale de cet instant, que je n'ai jamais été sa fille. J'ai toujours été une monnaie d'échange. Je n'attendais que le moment où il faudrait dépenser.
La résidence Vargas est silencieuse. Les domestiques ont disparu, les gardes se tiennent à l'extérieur, et dans le grand salon aux murs couverts de tapisseries flamandes, il n'y a que nous deux : mon père, Don Emilio Vargas, assis dans son fauteuil en cuir vert, et moi, debout devant lui comme une accusée devant son juge. J'ai vingt-trois ans. Je viens de rentrer de Mexico, où j'étudiais l'histoire de l'art, où je vivais une vie que j'aimais, loin des trafics, des assassinats, des nuits blanches à attendre que mon père rentre vivant. Je suis revenue pour l'enterrement de sa sœur, ma tante Carlotta, morte d'un cancer qu'on a caché jusqu'à la fin. Et je suis tombée dans un piège.
— Assieds-toi, Isabella, dit mon père.
Sa voix est fatiguée, presque douce, et c'est ce qui me fait le plus peur. Don Emilio Vargas n'est pas un homme doux. C'est un roc, un mur, une forteresse. Quand il parle, les hommes tremblent. Quand il ordonne, on obéit. Mais ce soir, sa voix a la consistance de la cendre, et ses yeux, autrefois noirs comme du jais, semblent s'être délavés.
Je ne m'assieds pas.
— Pourquoi m'as-tu fait revenir ? je demande, ma voix plus ferme que je ne le sens.
Mon père baisse les yeux sur ses mains. Ses doigts sont épais, jaunis par le tabac, les jointures déformées par l'arthrite. Il a soixante-deux ans, mais il en paraît quatre-vingts. La mort de sa sœur, la guerre imminente, et peut-être autre chose, quelque chose qu'il ne me dit pas, l'ont brisé plus que toutes les années de crime et de violence.
— Damian Reyes a envoyé un ultimatum, dit-il enfin.
Le nom claque dans l'air comme une balle. Damian Reyes. Le fils de l'homme que les Vargas ont abattu. Je l'ai vu une fois, lors d'une trêve, il y a cinq ans. Il portait un costume gris, une cravate bleu foncé, et il n'avait pas souri une seule fois de toute la soirée. Ses yeux, derrière ses lunettes noires, étaient deux puits sans fond. J'avais eu peur de lui, cette nuit-là. Une peur viscérale, animale, que je n'avais jamais ressentie devant aucun homme.
— Quel ultimatum ? je demande, même si je connais déjà la réponse. Je l'ai lue dans ses yeux avant qu'il n'ouvre la bouche.
Mon père se lève, lentement, en s'appuyant sur sa canne. Il traverse le salon jusqu'à la fenêtre, écarte le rideau de velours, et regarde le jardin plongé dans la nuit. Les lampadaires éclairent les allées de gravier, les buissons de lauriers, la fontaine où une statue de marbre représente un ange aux ailes brisées.
— Il veut toi, Isabella. Il veut que tu deviennes sa femme. Pour éviter une guerre.
Le vertige me saisit. Je mords l'intérieur de ma joue, si fort que je goûte le sang. Ma main droite agrippe le dossier d'un fauteuil, et mes jointures blanchissent. Je ne tombe pas. Je ne tomberai pas.
— Une guerre ? répété-je. Il nous déclare la guerre si je ne me livre pas ?
— Si tu ne deviens pas sa femme.
Mon père se retourne. Son visage est un masque de pierre, mais ses yeux, ses pauvres yeux fatigués, laissent filtrer quelque chose qui ressemble à de la honte.
— Tu as quarante-huit heures pour décider.
— Décider ? je ricane, et le son est si amer qu'il me brûle les lèvres. Il n'y a rien à décider. Tu m'as déjà vendue. Tu as signé le contrat dans ta tête avant même de m'appeler.
— Isabella…
— Non. Ne prononce pas mon nom avec cette voix. Tu n'as pas le droit.
Je sens les larmes monter, brûlantes, au bord de mes cils. Je les retiens. Je me suis juré, il y a longtemps, que je ne pleurerais jamais devant mon père. Qu'il ne verrait jamais ma faiblesse. Qu'il ne saurait jamais à quel point, chaque jour, il me brisait un peu plus.
Mon père s'approche de moi. Sa main se lève, comme pour caresser ma joue, mais je recule d'un pas. Il laisse retomber son bras.
— C'est ton devoir, dit-il.
Le devoir. Le mot est une lame. Je l'ai entendu toute ma vie. Le devoir envers la famille. Le devoir envers le clan. Le devoir envers le nom Vargas. On m'a appris à me taire, à obéir, à accepter. On m'a appris que ma vie ne m'appartenait pas, qu'elle était une propriété de la famille, à utiliser comme bon lui semble.
— Pourquoi moi ? je demande, la voix plus basse. Pourquoi pas Camila ? Elle a vingt ans, elle est plus docile, elle ne posera pas de questions.
— Parce que tu es l'aînée. Parce que Damian Reyes a demandé toi. Parce que ton nom est sur la lettre.
Mon nom. Isabella Vargas. Une marchandise. Une monnaie. Un trophée que l'ennemi veut exposer dans sa vitrine.
Je recule encore d'un pas, puis d'un autre, jusqu'à sentir le mur froid contre mon dos. Le papier peint à motifs de fleurs défraîchies gratte mes omoplates. Je ferme les yeux, et je respire. Lentement. Profondément. Comme on m'a appris à le faire quand la panique menace de m'emporter.
— Si j'accepte, dis-je sans rouvrir les yeux, tu me promets que personne d'autre ne souffrira ? Que la guerre n'aura pas lieu ?
— Je te le promets.
Je ris. Un rire court, sans joie, qui ressemble à un sanglot étranglé.
— Tes promesses, padre, elles ne valent pas le papier sur lequel elles sont écrites.
Il ne répond pas. Il sait que j'ai raison.
Je rouvre les yeux. Mon père est toujours là, immobile, sa canne plantée dans le tapis comme une épée dans un cadavre. Il attend ma réponse. Il a toujours attendu ma réponse, comme si j'avais le choix, comme si je n'étais pas déjà enchaînée.
— J'accepte, dis-je.
Le mot sort de ma bouche comme un crachat. Mon père hoche la tête, une seule fois, et je vois ses épaules s'affaisser, comme si un poids immense venait de quitter son dos pour s'abattre sur le mien.
— Je vais prévenir Damian, dit-il. Tu partiras demain soir pour le domaine Reyes.
— Demain soir.
— Les femmes de la maison t'aideront à préparer tes affaires.
Mes affaires. Une valise. Une vie qui tient dans une valise.
Mon père se dirige vers la porte. Sa canne frappe le parquet à chaque pas, un bruit sourd, régulier, qui martèle mon crâne. Au seuil, il s'arrête, se retourne à demi, et dit sans me regarder :
— Je suis désolé, Isabella.
Puis il sort.
Je reste seule dans le grand salon aux tapisseries flamandes, à regarder la porte qui s'est refermée sur lui. Le silence est écrasant. Les aiguilles de l'horloge grand-père tournent, indifférentes, emportant les secondes qui me séparent encore de ma prison.
Je ne pleure pas. Je ne pleurerai pas.
Je traverse le salon, mon reflet glissant sur les miroirs anciens accrochés aux murs. Une jeune femme brune aux yeux noirs, le visage trop pâle, les lèvres trop serrées. Une femme qui porte une robe de lin blanc et qui ressemble à une mariée, déjà, sans le savoir.
Damian Reyes. Il m'a choisie. Il m'a voulue. Il croit que je serai son trophée, sa prisonnière, la preuve vivante de sa victoire. Il croit que je vais me taire, obéir, baisser la tête. Il croit que je vais souffrir en silence, loin de ma famille, loin de ma vie.
Il ne me connaît pas.
Je monte dans ma chambre, et je ferme la porte à clé. Mon sac de Mexico est encore posé sur le lit, à moitié défait. Des vêtements, des livres, un carnet à couverture rouge. Je prends le carnet, je l'ouvre à la première page, et je lis les mots que j'ai écrits il y a des années, la nuit où j'ai compris que mon père me vendrait un jour.
« Ils m'ont pris ma vie. Je prendrai la leur. »
Je prends un stylo, et sous ces mots, j'écris un nom.
Damian Reyes.
Puis un autre.
Vengeance.
Je referme le carnet, et je le serre contre ma poitrine. Demain, je quitterai cette maison. Demain, j'entrerai dans la gueule du loup. Mais ce n'est pas une prisonnière qui arrivera au domaine Reyes. C'est une ennemie. C'est un poison. C'est la fille que Damian Reyes aurait dû craindre.
Je ne pleure pas. Je prépare ma vengeance.
Et quand je l'aurai détruit, quand il ne lui restera plus rien de son empire, alors peut-être que j'oublierai le goût du sang sur ma langue.
Je m'assieds sur le bord du lit, les mains posées sur le carnet, et j'attends que le soleil se lève sur ma dernière nuit de liberté.
Chapitre 73DamianLe hall du domaine Reyes s'est vidé, et le silence qui s'installe après le départ d'Esteban est un silence nouveau, un silence de paix, un silence de fin, comme si les murs eux-mêmes, les pierres elles-mêmes, les portraits des ancêtres eux-mêmes retenaient leur souffle pour savourer l'instant. Les gardes ont refermé les lourdes portes de chêne derrière le banni, et le bruit sourd des verrous qu'on pousse a résonné dans le hall comme le point final d'une phrase qui a mis des décennies à s'écrire. Mon oncle est parti, il ne reviendra pas, et la menace qui planait sur nous depuis des semaines, depuis des années, depuis avant ma naissance peut-être, s'est dissipée comme une fumée dans le vent du matin. Je me tiens au centre du hall, les bras ballants, le cœur étrangement léger, et j
Chapitre 72IsabellaJe me tiens dans le grand hall du domaine Reyes, près de la porte qui s'ouvre sur le perron de marbre, et je regarde la scène qui se déroule devant moi comme on regarde un tableau en mouvement, une fresque historique qui se peint sous mes yeux avec des couleurs de deuil et de justice. Esteban Reyes est debout au centre du hall, entouré de gardes armés, les mains liées devant lui, le visage creusé par la fatigue et la défaite, et il attend la sentence que Damian s'apprête à prononcer. Le soleil du matin entre à flots par les hautes fenêtres, illumine les dalles de marbre, fait briller les dorures des portraits d'ancêtres, et cette lumière crue, impitoyable, semble souligner chaque ride du visage du condamné, chaque trace de sueur sur son front, chaque tremblement de ses doigts. Les domestiques se sont rassemblés da
Chapitre 71DamianLes gardes ont emmené Esteban, mais son rire résonne encore dans ma tête, ce rire sinistre, ce rire de dément, ce rire qui contenait toute la haine et toute la folie d'un homme qui a passé sa vie à détruire les autres pour assouvir son ambition. La salle du conseil se vide lentement, les lieutenants se retirent en silence, le visage grave, les épaules lourdes, comme s'ils venaient d'assister à un enterrement plutôt qu'à un jugement. Isabella est restée à mes côtés, sa main posée sur mon bras, sa présence silencieuse qui me soutient, qui me retient, qui m'empêche de m'effondrer ou d'exploser. Mais je ne peux pas en rester là, je ne peux pas laisser Esteban s'enfermer dans sa cellule sans comprendre, sans savoir, sans lui arracher les derniers lambeaux de vérité. Il a avoué, ou
Chapitre 70IsabellaLa salle du conseil est pleine, plus pleine que je ne l'ai jamais vue, et l'air y est lourd, chargé d'une tension si épaisse qu'on pourrait la couper au couteau, la respirer comme une fumée toxique, la sentir peser sur les épaules comme un manteau de plomb. Les lieutenants du cartel sont assis autour de la longue table en acajou, leurs visages fermés, leurs costumes sombres, leurs regards fixés sur l'homme qui se tient au centre de la pièce, enchaîné, encadré par deux gardes armés, le visage défait, les cheveux en désordre, les vêtements froissés. Esteban Reyes n'a plus rien du patriarche arrogant qui m'a menacée dans le grand hall, il y a quelques jours à peine. Il n'a plus rien du stratège calculateur qui a manipulé son neveu pendant des années, qui a assassiné son frèr
Chapitre 69DamianTrois jours. Trois jours de patience, de tension, de silence, trois jours passés à attendre que le piège se referme, que le serpent morde à l'hameçon, que mon oncle commette enfin l'erreur qui le perdra. Trois jours pendant lesquels j'ai dû jouer la comédie, afficher une confiance que je ne ressentais pas, faire croire à mes lieutenants que tout était sous contrôle, que le témoin était en sécurité, que le procès d'Esteban n'était plus qu'une question de formalités. Trois jours pendant lesquels Isabella est restée confinée dans ses appartements, protégée par Rafael et ses hommes, goûtant à peine à ses repas, dormant mal, les nerfs à vif, mais ne se plaignant jamais, ne faiblissant jamais, restant cette alliée précieuse, cette partenaire ind&
Chapitre 68IsabellaLe salon est plongé dans une semi-pénombre, éclairé seulement par les flammes dansantes de la cheminée et par la lueur tremblotante d'une lampe à huile posée sur la table basse, et Damian est assis en face de moi, les coudes posés sur les genoux, les mains jointes, les yeux fixés sur le feu avec une intensité qui me fait comprendre, avant même qu'il n'ouvre la bouche, que ce qu'il s'apprête à me dire est grave, important, décisif. Il est arrivé il y a quelques minutes, après des heures passées dans la bibliothèque avec Rafael, après des heures passées à arpenter les couloirs, à donner des ordres, à préparer quelque chose que je sens peser sur ses épaules comme un manteau de plomb. Son visage est pâle, ses traits sont tirés, ses cernes se
Chapitre 9DamianLe couloir est long, silencieux, et chacun de mes pas sur le marbre résonne comme un coup de gong dans le vide de ce domaine trop grand pour moi. Isabella marche à mes côtés, non, pas à mes côtés, elle marche un pas en arrière, délibérément, et ce décalage infime est un message qu
Chapitre 8IsabellaLa porte de la chambre nuptiale se referme derrière nous avec un bruit sourd, un bruit de prison qu'on verrouille, et je sens mon cœur s'arrêter une seconde avant de repartir, plus fort, plus vite, comme un oiseau qui se cogne contre les barreaux de sa cage.La pièce est immense
Chapitre 7DamianLa chapelle est froide, et l'encens me pique les yeux.J'attends au pied de l'autel, les mains croisées devant moi, le dos raide, le regard fixé sur le crucifix en bois noir qui domine le chœur. Les cierges projettent des ombres dansantes sur les murs de pierre, et leurs flammes v
Chapitre 6IsabellaLe domaine Reyes surgit devant moi comme une bête de pierre endormie sous le soleil de plomb, et je retiens mon souffle malgré moi.La berline noire franchit le portail en fer forgé, et soudain, l'allée de gravier s'ouvre sur une perspective qui écrase tout, une immensité si aus







