LOGINChapitre 3
Damian
La cérémonie sera dans trois heures, et je n'ai toujours pas mis ma cravate.
Je suis debout devant le miroir en pied de ma chambre, au premier étage du domaine Reyes, et mon reflet me renvoie l'image d'un homme que je ne reconnais pas. Le costume noir est taillé sur mesure, le tissu italien épais et doux sous mes doigts, les boutons de manchette en or noir portant le blason de ma famille. Mes cheveux bruns sont coiffés en arrière, dégageant mon front large et mes yeux que je sais trop sombres en ce moment. J'ai vingt-huit ans. Je devrais être l'homme le plus puissant de Tierra Hueso. Au lieu de cela, je me sens comme un acteur qui répète un rôle qu'il n'a pas écrit.
La chambre est immense, au décor masculin et froid. Des murs couleur taupe, des rideaux en soie grise, un lit à baldaquin que je n'ai jamais partagé avec personne. Des livres de comptes sur la table de nuit, un revolver dans un tiroir fermé à clé, et sur la cheminée de marbre blanc, une photographie de ma mère, morte quand j'avais douze ans. Elle me regarde avec ses yeux clairs, son sourire doux, et je détourne le regard.
Elle n'aurait pas approuvé ce mariage. Elle n'aurait pas approuvé ce que je deviens.
On frappe à la porte. Trois coups brefs, impatients. Rafael.
— Entre, dis-je sans me retourner.
La porte s'ouvre, et Rafael entre dans la chambre comme un ouragan. Il porte son costume noir habituel, mais sa cravate est de travers, signe qu'il est nerveux. Il traverse la pièce en trois enjambées et s'arrête devant moi, ses bras croisés sur sa poitrine, son regard noir planté dans le mien.
— Tu es sûr de vouloir faire ça ? demande-t-il.
La question me poursuit depuis trois jours. Depuis que j'ai envoyé l'ultimatum. Depuis que les Vargas ont accepté. Depuis qu'Isabella a quitté Mexico pour venir s'enfermer dans ma prison dorée.
— On en a déjà parlé, Rafael, répondis-je en ajustant mes poignets.
— On en reparle. Parce que ce que tu fais, ce n'est pas de la justice, c'est de la barbarie.
Sa voix est plus dure que d'habitude, presque agressive. Rafael est mon ami, mon frère, mais il n'a jamais eu peur de me dire la vérité. C'est pour cela que je l'aime. C'est pour cela que, ce matin, sa colère me touche plus que je ne veux l'admettre.
— Tu veux qu'on appelle ça comment ? je demande en me tournant enfin vers lui. Tu veux que je lui fasse la cour ? Que je l'invite à dîner ? Que je lui envoie des fleurs ?
— Je veux que tu réfléchisses à ce que tu fais. Isabella Vargas n'a pas tué ton père. Elle n'a rien demandé. Elle arrive ici, chez l'ennemi, pour épouser un homme qu'elle ne connaît pas. C'est une prisonnière, Damian. Une otage. Et tu vas la traiter comme ta femme.
— Elle sera ma femme.
— Sur le papier. Pas dans sa tête. Pas dans son cœur. Et dans le tien non plus.
Je serre les mâchoires. Rafael a raison, et c'est ce qui me rend fou. Il a toujours raison. Depuis l'enfance, il est la voix de ma conscience, le rappel constant que je ne suis pas mon père, que je peux choisir une autre voie. Mais ce matin, je n'ai pas envie d'entendre la raison. J'ai envie de vengeance.
— Tu sais ce qu'ils m'ont pris, Rafael, dis-je, la voix plus basse. Mon père. Mon héritage. Mon droit de vivre sans avoir à regarder par-dessus mon épaule.
— Et Isabella, elle t'a pris quoi ? Rien. Parce qu'elle n'a jamais rien fait contre toi.
Je détourne le regard. Dans le miroir, mon reflet me fixe avec des yeux durs. Je ressemble à mon père. Le même port de tête, la même mâchoire, la même capacité à enfermer ses émotions dans une cage d'acier.
— C'est la justice, répété-je, mais les mots sonnent faux, même à mes oreilles.
— C'est de la barbarie, répond Rafael.
Le mot claque dans l'air comme un coup de feu. Il y a du dégoût dans sa voix, de la tristesse aussi, et quelque chose qui ressemble à de la pitié. Je ne veux pas de sa pitié. Je ne veux de la pitié de personne.
— Tu ferais mieux d'aller vérifier les préparatifs, dis-je en tournant le dos à Rafael pour fixer à nouveau le miroir.
Il reste immobile une seconde, deux, trois. Puis il se dirige vers la porte. Au seuil, il s'arrête et dit, sans se retourner :
— Tu vas faire souffrir une femme innocente, Damian. Et cette souffrance, elle restera sur ta conscience pour toujours. Même si tu gagnes la guerre, tu auras perdu quelque chose que tu ne pourras jamais racheter.
Il sort, refermant la porte derrière lui avec une douceur qui me fait plus mal qu'un claquement violent.
Je reste seul.
Mes mains tremblent. Je les regarde, incrédule. Damian Reyes ne tremble pas. Damian Reyes ne doute pas. Damian Reyes est un roc, un mur, une forteresse. Mais ce matin, devant ce miroir, face à ce costume de marié que je n'ai pas choisi, mes mains tremblent comme celles d'un vieillard.
Isabella Vargas.
J'ai vu sa photo. Je l'ai regardée longuement, trop longuement, pendant que mon père me parlait de la trêve, de l'importance de connaître ses ennemis. Elle était jeune, plus jeune que moi, avec des cheveux bruns qui tombaient en vagues sur ses épaules et des yeux si noirs qu'ils semblaient absorber toute lumière. Sur le cliché, elle ne souriait pas. Elle regardait l'objectif avec une défiance qui m'avait troublé. Comme si elle savait, déjà, que sa vie ne lui appartenait pas.
Aujourd'hui, elle va arriver. Elle va traverser le portail du domaine Reyes, vêtue d'une robe blanche qu'elle n'aura pas choisie. Elle va marcher vers l'autel que j'ai fait installer dans la chapelle du domaine. Elle va prononcer des mots que je ne mérite pas. Et elle deviendra ma femme.
Je n'ai jamais voulu me marier. Mon père m'avait promis de choisir une épouse pour moi, une fille de famille respectable, une alliance stratégique. J'avais accepté, parce que c'était mon devoir. Mais je n'avais jamais imaginé que ce devoir prendrait la forme d'une prisonnière, d'une otage, d'une femme que je devrais garder captive pour prouver ma puissance.
Rafael a raison. C'est de la barbarie.
Mais que puis-je faire d'autre ? Les Vargas ont tué mon père. Si je ne frappe pas, si je ne montre pas ma force, ils me dévoreront. Toute Tierra Hueso me regarde, attendant de voir si le fils est à la hauteur du père. Je ne peux pas faiblir. Je ne peux pas douter. Je ne peux pas être humain.
Alors j'enfile ma cravate, noire comme le deuil, et je me regarde une dernière fois dans le miroir.
Le marié. Le prédateur. Le bourreau.
Je descends l'escalier en marbre, mes pas résonnant dans le grand hall du domaine. Mes hommes sont alignés, en costume noir, leurs regards fixés sur moi. Rafael est en bas, à côté de la porte, les bras croisés, la mâchoire serrée. Il ne me regarde pas. Il regarde le sol, comme s'il ne supportait pas de voir mon visage.
— La voiture est partie la chercher, dis-je en m'arrêtant devant lui. Elle arrivera dans une heure.
— Je sais.
— Tu vas officier la cérémonie ?
— Je vais assister à un mariage forcé, Damian. Ce n'est pas la même chose.
Sa réponse me frappe en plein poitrine. Je n'ai rien à dire. Il a raison. Il a toujours raison.
La porte du domaine s'ouvre, et un souffle d'air frais entre, chargé d'odeurs de terre et de fleurs. Le jardin est en fleurs, ce printemps, comme si la nature se moquait de notre tragédie. Des roses blanches, des magnolias, du jasmin. Isabella marchera sur un tapis de pétales. Elle portera une robe blanche. Elle ressemblera à une mariée de magazine. Mais ses yeux, ses pauvres yeux noirs, seront pleins de haine.
Et moi, je serai là, au bout de l'allée, à l'attendre. Le prédateur. Le bourreau. Le mari.
Je sors sur le perron, et je regarde l'horizon. La route qui mène au domaine est déserte, mais bientôt, une berline noire apparaîtra, avec elle à l'intérieur. Elle viendra vers moi, vers sa prison, vers son destin.
Rafael me rejoint, se plante à côté de moi sans un mot. Nous restons là, côte à côte, à regarder le vide, et je sens son désaccord peser sur mes épaules comme une montagne.
— Je ne te pardonnerai pas ça, finit-il par dire.
— Je ne te demande pas de pardon.
— Non. Tu ne demandes jamais rien.
Le vent se lève, fait frémir les magnolias, et j'entends au loin le bruit d'un moteur.
Elle arrive.
Isabella Vargas.
Mon ennemie promise.
Ma femme.
Je redresse les épaules, je serre les mâchoires, et je deviens l'homme que je dois être. Mais au fond de moi, quelque chose se brise.
Et je sais que rien, jamais, ne sera plus comme avant.
Chapitre 35DamianLe microfilm est là, posé dans la paume ouverte d'Isabella, ce même microfilm qu'elle m'a montré tout à l'heure, ce même fragment de vérité qu'elle a extrait du pendentif sous mes yeux, et maintenant elle me le tend, elle me l'offre, elle me le donne. Ce n'est plus seulement une révélation qu'elle partage avec moi, c'est un transfert, un don, un abandon. Elle remet entre mes mains la seule preuve tangible de tout ce qu'elle vient de m'annoncer, l'unique copie des documents que sa mère a rassemblés pendant des années, et ce geste, ce simple geste, est le plus grand acte de confiance que quiconque m'ait jamais témoigné.Ma main tremble. Je ne veux pas qu'elle tremble, je ne veux pas montrer ma faiblesse, je ne veux pas qu'elle voie à quel point cette vérité me terrifie, mais ma main
Chapitre 34IsabellaDamian me défie du regard, et je vois dans ses yeux gris toute la tempête qui fait rage en lui, le doute, la colère, la peur, l'espoir fragile qu'il n'ose pas nommer. Il a prononcé le mot mensonge comme on tire un coup de feu, et ce mot m'a frappée en pleine poitrine, mais je ne l'ai pas montré, je n'ai pas flanché, je n'ai pas reculé. Parce que je sais que j'ai raison. Parce que je détiens la vérité, cette vérité que ma mère m'a confiée sans le savoir, cette vérité que j'ai passé des jours à analyser, à recouper, à vérifier, cette vérité qui peut le libérer du poids de sa vengeance ou l'écraser définitivement.— J'ai des preuves, dis-je, et ma voix est ferme, plus ferme que je ne le sens, plus assurée
Chapitre 33DamianLes mots d'Isabella tournent dans ma tête comme un poison, et plus je les retourne, plus ils me brûlent, plus ils me rongent, plus ils détruisent tout ce que je croyais savoir. Mon père n'a pas ordonné l'assassinat. Cette phrase, cette simple phrase, est un séisme qui fait s'effondrer les fondations sur lesquelles j'ai bâti ma vengeance, ma guerre, mon mariage, ma vie tout entière. Si Emilio Vargas n'a pas ordonné l'assassinat de mon père, alors tout ce que j'ai fait depuis trois mois est une erreur. L'ultimatum, le mariage forcé, l'enfermement d'Isabella, la guerre qui menace, tout cela repose sur un mensonge, sur une fausse certitude, sur une accusation qui n'aurait jamais dû être prononcée.Je me lève du fauteuil où je m'étais effondré, et mes jambes sont lourdes, me
Chapitre 32IsabellaLa main de Damian tremble sous la mienne, et ce tremblement minuscule, presque imperceptible, est la chose la plus déchirante que j'aie jamais vue. L'homme qui se tient devant moi n'est plus le prédateur du perron, ni le bourreau de la chapelle, ni le geôlier qui m'a enfermée dans une cage dorée. C'est un enfant, un enfant de douze ans qui vient d'apprendre que son père a tué sa mère, un enfant qui porte le deuil depuis seize ans sans savoir que ce deuil était fondé sur un mensonge. Et c'est moi qui viens de briser son monde, moi qui viens de lui assener la vérité comme on assène un coup de hache, moi qui suis venue dans cette maison pour le détruire et qui suis en train de le faire, mais pas de la façon que j'avais prévue.Il s'écarte de moi, lentement, et sa main gliss
Chapitre 31DamianIsabella est figée devant moi, et son immobilité est plus éloquente que tous les mots qu'elle pourrait prononcer. Je vois ses doigts crispés sur le pendentif, je vois la veine qui bat sur sa tempe, je vois ses pupilles dilatées malgré la lumière des flambeaux, et chaque détail de son visage me crie ce qu'elle refuse de dire. Elle sait quelque chose. Elle sait quelque chose sur la mort de mon père, et elle ne veut pas me le dire, ou elle ne peut pas, ou elle hésite, et cette hésitation est pire qu'un mensonge, pire qu'un aveu, pire qu'une trahison.— Vous ne m'avez pas répondu, dis-je, et ma voix est plus dure que je ne le voudrais, plus tranchante, parce que la patience a des limites et que j'ai épuisé les miennes depuis longtemps. Je vous ai posé une question, Isabella. Une question simple, d
Chapitre 30IsabellaLa question de Damian tombe dans le silence comme une pierre dans un lac noir, et je sens les ondes de choc se propager en moi, de ma poitrine à mes doigts, de mes doigts à mes tempes, de mes tempes au creux de mes reins où la sueur perle, glacée, malgré la chaleur du feu qui crépite dans la cheminée. Que savez-vous sur la mort de mon père ? Les mots résonnent, tournent, se répètent, et je reste figée sur le fauteuil en cuir, les doigts suspendus au-dessus du pendentif ouvert, le cœur battant si fort que je suis certaine qu'il l'entend, qu'il le voit, qu'il lit dans le tremblement de mes mains toute la vérité que je ne peux pas lui dire.Pourquoi me demande-t-il cela ? Pourquoi maintenant ? Les documents que Rafael lui a remis sont étalés sur le bureau, je les vois, ces photographies de moi aux côtés de mon grand-père, ces transcriptions de conversations que je croyais secrètes, ces rapports qui détaillent mon rôle dans le clan Vargas. Il a découvert que je n'étai







