FAZER LOGINLe lendemain matin, Élise se réveilla avec le carnet toujours serré contre sa poitrine.
Elle l'avait regardé longtemps avant de s'endormir, tournant et retournant les mots de Solène dans sa tête. Enquête sur lui. Apprends à le connaître. C'était peu, c'était dérisoire face à l'énormité de ce qui l'attendait. Mais c'était mieux que rien. Mieux que subir sans comprendre.
Elle prit une douche, s'habilla, descendit pour le déjeuner familial.
Dans la salle à manger, la table était dressée comme pour un petit dimanche ordinaire. Nappe blanche, argenterie, fleurs fraîches. Sa tante Solène était déjà là, installée près de la fenêtre avec une tasse de thé. Elle lui adressa un sourire discret, complice.
— Bien dormi, ma chérie ?
— Pas trop, avoua Élise en s'asseyant à côté d'elle. Mais ça va.
— Tu as pensé à ce dont on a parlé ?
— Oui. Je vais essayer.
Solène allait répondre quand la porte s'ouvrit brusquement.
Nicolas entra comme une tornade.
Il était grand, un peu trop beau, un peu trop sûr de lui. Vingt-huit ans, des cheveux bruns coiffés avec soin, un costume décontracté qui coûtait plus cher que le loyer mensuel de la plupart des Français. Il avait ce sourire permanent de ceux qui pensent que la vie leur doit tout.
— Élise ! s'exclama-t-il en la voyant. Ma cousine préférée !
Il traversa la pièce à grandes enjambées et lui planta deux bises sur les joues avant qu'elle ait pu reculer.
— Félicitations ! J'ai appris la nouvelle ! Quel honneur pour la famille !
Élise le regarda, méfiante. Nicolas n'était jamais aussi enthousiaste sans raison. Leur relation avait toujours été... comment dire... distante. Lui, fils unique d'une branche cadette des Vernon, avait passé son enfance à regarder Élise avec une jalousie à peine dissimulée. Elle était l'héritière directe. Lui, un simple cousin, destiné à rester dans l'ombre.
Mais aujourd'hui, il rayonnait.
— Félicitations pour quoi, exactement ? demanda-t-elle froidement.
— Pour ton mariage, voyons ! Tu épouses Mathias Deverell ! Le golden boy des affaires ! Toute la presse en parle déjà, tu sais ?
Il s'assit en face d'elle, attrapa une viennoiserie dans la corbeille.
— Enfin, tu vas nous quitter. Prendre ton envol. Laisser un peu de place aux autres.
Il y avait quelque chose dans sa voix. Une note trop joyeuse. Une lueur dans ses yeux qu'Élise n'aimait pas.
— Qu'est-ce que tu veux dire par "laisser de la place" ? demanda Solène d'une voix calme, mais ses doigts s'étaient serrés sur sa tasse.
Nicolas haussa les épaules avec un air faussement innocent.
— Ben, tu vois... Avec Élise mariée, elle va vivre chez les Deverell, non ? Elle quittera la maison. Et puis, dans la succession... Enfin, vous comprenez.
Il mordit dans sa viennoiserie, satisfait.
Le silence tomba sur la table.
Élise le regarda, les yeux écarquillés.
— L'héritage, dit-elle lentement. Tu parles de l'héritage.
— Ben oui, quoi. Faut bien être réaliste. Avec toi partie, je deviens... comment dire... le principal bénéficiaire. C'est mathématique.
Il dit ça comme on annonce la météo. Comme si c'était une évidence. Comme si le malheur d'Élise n'était qu'une variable dans une équation.
— Nicolas ! s'emporta Solène en posant brutalement sa tasse. Tu pourrais au moins faire semblant !
— Faire semblant de quoi ? demanda-t-il, sincèrement surpris. C'est une bonne nouvelle pour tout le monde ! Élise épouse un milliardaire, elle sera heureuse, riche, célèbre. Moi, je peux enfin envisager l'avenir sans être éternellement le deuxième choix. Tout le monde est gagnant !
— Tout le monde sauf moi, murmura Élise.
Nicolas la regarda, haussa les épaules.
— Toi ? Mais tu vas être Madame Deverell ! Tu auras tout ce que tu veux ! Des voitures, des voyages, des robes... Qu'est-ce que tu veux de plus ?
— La liberté, souffla-t-elle. Le choix.
Nicolas éclata de rire. Un rire franc, joyeux, qui résonna dans la salle à manger comme une insulte.
— La liberté ? Mais tu es une Vernon, ma pauvre fille. La liberté, ça n'existe pas pour nous. On est nés avec des responsabilités, un nom, une réputation. Tu crois que j'ai le choix, moi ? Je passe ma vie à attendre que les autres décident pour moi. Au moins, toi, tu sors de l'attente. Tu passes à autre chose.
— Autre chose, répéta Élise d'une voix blanche. Un mariage forcé, c'est ça, autre chose ?
— C'est la vie, cousine. C'est la vie.
Il se leva, attrapa une deuxième viennoiserie.
— Moi, je trouve ça formidable. Et puis, entre nous, tu vas peut-être même t'amuser. Mathias Deverell, c'est pas n'importe qui. Beau, riche, puissant... Y a pire comme prison, non ?
Il lui adressa un clin d'œil et sortit de la pièce, aussi vite qu'il était entré, laissant derrière lui un silence de mort.
Solène serrait sa tasse si fort qu'Élise crut qu'elle allait la briser.
— Cet enfant est un monstre, dit-elle entre ses dents. Un petit monstre égoïste.
— Il dit ce que les autres pensent, murmura Élise. C'est juste le seul assez stupide pour le dire à voix haute.
Elle repoussa son assiette. Elle n'avait plus faim.
— Tu sais, tante Solène, je crois que je viens de comprendre quelque chose.
— Quoi donc, ma chérie ?
Élise regarda par la fenêtre. Le jardin s'étendait, magnifique, impeccable, taillé au cordeau. Un jardin de riches. Un jardin de prison.
— Pour certains, mon malheur est une bénédiction. Nicolas est content que je parte. Mon père est content que je serve ses intérêts. Les Deverell sont contents d'avoir une fille "au bon profil". Tout le monde est content.
— Sauf toi, acheva Solène doucement.
— Sauf moi.
Elle se leva, prit sa tasse, la porta à l'évier.
— Mais je vais suivre ton conseil, tante Solène. Je vais enquêter. Je vais apprendre à connaître Mathias Deverell. Parce que si je dois être prisonnière, au moins je saurai qui est mon geôlier.
— Et s'il n'est pas un geôlier ?
Élise se retourna.
— Alors ce sera encore pire. Parce que ça voudra dire qu'on m'a volé quelque chose qui aurait pu être beau.
Elle quitta la pièce, laissant Solène seule avec ses pensées.
Dans sa chambre, elle ouvrit le carnet à la première page.
Elle ajouta une ligne sous le nom de Mathias :
Nicolas, mon cousin, se réjouit de mon départ. Il attend mon mariage comme une promotion. Pour lui, je ne suis qu'un obstacle à éliminer.
Elle relut la phrase.
Puis elle ajouta :
Pour combien d'autres suis-je un obstacle ?
Elle venait de comprendre que pour certains, son malheur était une bénédiction.
Le lendemain, Élise quitta le bureau plus tôt que d'habitude.Elle avait passé la journée à regarder l'heure, à compter les minutes, à revoir le visage de Chloé derrière ses paupières closes. Les dossiers s'empilaient sur son bureau. Elle ne les avait pas touchés.À dix-sept heures, elle rassembla ses affaires et descendit.La voiture l'attendait. Pierre ouvrit la portière.— À la maison, mademoiselle ?— Pas tout de suite, Pierre. Déposez-moi rue de Rivoli. Je veux marcher un peu.Il la regarda dans le rétroviseur, étonné. Elle ne marchait jamais. Elle n'allait jamais nulle part sans être conduite, accompagnée, surveillée.— Comme vous voulez, mademoiselle.La voiture la déposa au coin de la rue de Rivoli et de la rue Saint-Honoré. Élise descendit, attendit que la voiture disparaisse au bout de l'avenue, puis tourna dans une petite rue, puis dans une autre. Elle marcha vite, le cœur battant, les mains enfoncées dans les poches de son manteau.Elle arriva au café par une ruelle adjace
La voiture s'arrêta devant l'hôtel particulier. Le soleil était haut. Il devait être dix heures, peut-être onze. Élise n'était pas sûre. Les heures s'étaient brouillées dans sa tête depuis qu'elle avait vu ce visage. Son visage. Celui de Chloé.Elle descendit, les jambes encore tremblantes. Elle traversa le jardin d'un pas mal assuré, le regard fixé sur le gravier, la tête encore pleine de cette image. Ses mains n'avaient pas cessé de trembler depuis le café. Elle les enfouit dans les poches de son pull.Elle ouvrit la porte, traversa le hall sans voir personne. Ses pas résonnaient sur le marbre, plus rapides que d'habitude. Elle voulait sa chambre. Le silence. Réfléchir.— Élise ?La voix de Solène l'arrêta net.Sa tante était assise dans le petit salon du rez-de-chaussée, un livre ouvert sur ses genoux. Mais elle ne lisait pas. Elle regardait sa nièce avec des yeux attentifs, inquiets. Ses sourcils se froncèrent en voyant les vêtements simples d'Élise, ses baskets, son visage sans m
Le monde s'était arrêté.Élise fixait la fille à la porte, et la fille la fixait, et rien d'autre n'existait plus.Ses mains se figèrent autour de sa tasse de thé. Son cœur cessa de battre une seconde, puis reprit, trop fort, trop vite, martelant ses côtes comme pour s'échapper. Ses doigts tremblèrent, faisant tinter la porcelaine contre la soucoupe.Je suis en train d'halluciner, pensa-t-elle. C'est le manque de sommeil. C'est le stress. C'est le mariage. Je perds la tête.Mais la fille ne disparaissait pas. Elle restait là, immobile sur le seuil, ses CV serrés contre sa poitrine, les yeux écarquillés. Ses lèvres étaient entrouvertes. Ses doigts tremblaient aussi. Et dans ses yeux, Élise vit la même stupeur. La même incrédulité. Le même vertige.La fille s'approcha.Ses mouvements étaient lents, mécaniques, comme si ses jambes avançaient sans que son cerveau ne les commande. Elle contourna une table sans la voir, faillit heurter une chaise, ne s'excusa pas. Ses yeux ne quittaient pas
Il était cinq heures et demie du matin quand Élise n'y tint plus.Les quatre murs de sa chambre étaient devenus une prison trop étroite. L'air était lourd, saturé de ses propres soupirs, de ses larmes séchées, de ses pensées qui tournaient en rond sans issue. Le plafond qu'elle fixait depuis des heures n'offrait aucune réponse. Juste du blanc. Du vide. Du rien.Elle se leva d'un bond, comme mue par un ressort.Sans allumer la lumière, elle traversa sa chambre à tâtons, ouvrit son armoire. Ses doigts coururent sur les cintres – robes de soie, tailleurs stricts, tenues de cocktail. Rien de tout cela ne lui correspondait. Rien de tout cela n'était elle.Au fond, caché derrière une veste qu'elle n'avait jamais portée, ses doigts rencontrèrent un jean. Un vieux jean, usé, trop large, qu'elle mettait des années plus tôt, avant que son père ne décide de sa garde-robe. Elle l'enfila, attrapa un pull informe au hasard, enfila des baskets.Dans la salle de bains, elle se regarda dans le miroir.
Trois jours avaient passé depuis la conversation avec Lucien.Trois jours pendant lesquels Mathias avait tenté de se convaincre que tout irait bien. Que ce mariage n'était qu'une formalité. Que trois ans passeraient vite. Que la vie continuerait, comme toujours, dans la froideur efficace qu'il s'était construite.Mais chaque nuit, il se réveillait en sursaut.Chaque nuit, il voyait le visage de son père. Il entendait ses mots : Sans moi, tu n'es rien.Et chaque nuit, une pensée grandissait, s'imposait, devenait impossible à ignorer.Je ne veux pas de cette vie.Ce n'était pas une révolte adolescente. Ce n'était pas un caprice d'enfant gâté. C'était une certitude profonde, viscérale, qui lui serrait la poitrine comme un étau.Il ne voulait pas finir ses jours comme son père. Seul, aigri, méprisé de tous, n'ayant pour seule compagnie que l'argent et le pouvoir.Il ne voulait pas épouser une inconnue par obligation.Il ne voulait pas sacrifier sa vie sur l'autel des ambitions paternelles
La porte du bureau d'Henri s'était refermée derrière Élise avec un bruit sourd.Elle était partie sans se retourner, sans un mot de plus, la tête haute malgré les jambes tremblantes. Dans le couloir, elle avait marché droit devant elle, le regard fixé sur l'ascenseur, sur la sortie, sur n'importe quoi qui n'était pas ce bureau, cet homme, ces mots.Ne me fais pas regretter de t'avoir gardée.La phrase résonnait encore dans sa tête, martelant ses tempes à chaque pas.L'ascenseur arriva. Elle entra. Les portes se refermèrent sur son reflet dans le miroir – une femme au visage figé, aux yeux vides, à la vie brisée.Elle ne vit pas, derrière elle, une porte s'ouvrir.Elle n'entendit pas les pas précipités dans le couloir.Elle ne sut pas que Solène avait tout entendu.---Solène était dans sa chambre, au premier étage, quand les voix avaient commencé à monter.Ce n'était pas la première fois que les murs de cette vieille maison laissaient passer les sons. Elle connaissait chaque grincemen







