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CHAPITRE 6

Author: Léo
last update publish date: 2026-03-20 01:47:32

Trois jours passèrent.

Trois jours pendant lesquels Élise fit semblant. Semblant de travailler, semblant de sourire, semblant d'accepter ce destin qu'on lui tissait comme une toile d'araignée. Elle assistait aux réunions, signait les documents, répondait aux questions sans entendre les questions, sans savoir ce qu'elle signait.

Son père, satisfait, ne remarquait rien.

Nicolas, triomphant, l'évitait à peine.

Solène, seule, la regardait avec des yeux pleins d'inquiétude et d'espoir mêlés.

Le quatrième jour, Élise passa à l'action.

Elle appela l'agence de détectives privés que son père utilisait parfois pour ses affaires. Une voix professionnelle répondit, prit sa demande sans poser de questions. Contre une somme rondelette, ils acceptèrent de lui fournir un dossier complet sur Mathias Deverell.

"Complet", avait-elle insisté. "Tout. Sa vie, ses affaires, ses habitudes, ses faiblesses. Tout."

On lui promit une livraison sous quarante-huit heures.

Elle attendit.

---

Le samedi matin, un coursier sonna à la porte.

Élise descendit avant que quiconque n'ait le temps d'ouvrir. Elle signa le reçu, prit l'enveloppe – une grande enveloppe kraft, épaisse, lourde – et remonta dans sa chambre sans croiser personne.

La porte verrouillée derrière elle, elle s'assit sur son lit, l'enveloppe sur les genoux.

Son cœur battait trop fort.

Pourquoi cette nervosité ? C'était juste un dossier. Juste des informations sur l'homme qu'elle allait épouser. Rien de plus.

Mais ses mains tremblaient en décollant le rabat.

Elle ouvrit l'enveloppe, en fit glisser le contenu sur le lit.

Des photos d'abord. Une dizaine. Grand format, couleur, volées à son insu. Mathias Deverell dans toutes les positions : sortant de son bureau, marchant dans la rue, dînant dans un restaurant, assis à l'arrière d'une voiture.

Elle les regarda une par une, lentement.

Il était beau. Elle devait admettre ça. Grand, brun, des épaules larges, une mâchoire carrée. Mais ce n'était pas une beauté douce, accueillante. C'était une beauté dure, taillée à la serpe, comme celle d'une statue de guerrier.

Sur toutes les photos, il avait le même regard. Noir, perçant, fixé droit devant lui. Un regard qui ne souriait pas. Un regard qui évaluait, qui jugeait, qui intimidait.

La mâchoire serrée, comme s'il retenait quelque chose. De la colère ? De la douleur ? De la fatigue ?

Elle passa aux documents.

Mathias Deverell – 32 ans – Né le 14 mars 1994 à Paris 16e.

Fils unique de Maxime Deverell (homme d'affaires) et de Catherine Deverell (décédée en 2002).

Éducation : Lycée Louis-le-Grand, puis HEC Paris (major de promotion), puis MBA à Harvard.

Sa mère était morte. Comme la sienne. Élise marqua une pause, le stylo suspendu au-dessus du carnet que Solène lui avait donné. Elle nota : Mère décédée en 2002. Cancer, selon les sources.

Elle continua.

Carrière : Après Harvard, refuse d'entrer dans l'entreprise familiale. Fonde sa propre société, Deverell Corp., avec un prêt bancaire de 50 000 euros. En dix ans, transforme cette startup en empire multinational (immobilier de luxe, technologies, médias). Valeur estimée aujourd'hui : 3,5 milliards d'euros.

Surnom dans le milieu des affaires : "Le Requin". Réputation : n'a jamais perdu un contrat. N'a jamais échoué dans une négociation. Ses concurrents le craignent, ses employés le respectent, personne ne l'aime.

Elle tourna la page.

Vie personnelle : Aucune relation connue. Aucune femme n'a jamais été photographiée à son bras. Aucune rumeur de liaison, même avec des mannequins ou des célébrités. Les magazines people le surnomment "le célibataire de glace".

Habitudes : Se lève à 5h tous les matins. Court 10 kilomètres quel que soit le temps. Au bureau à 7h, en sort rarement avant 21h. Ne prend jamais de vacances. Dîne seul, chez lui ou dans des restaurants où il réserve une table pour une personne.

Réseau social : A un seul ami connu, Lucien Moreau, avocat d'affaires, qui travaille avec lui depuis le début. Pas de cercle d'amis, pas de soirées, pas de mondanités inutiles.

Propriétés : Un appartement dans le 16e, une maison à Deauville (jamais utilisée), un chalet à Courchevel (vendu sans avoir été visité).

Réputation générale : Impitoyable, froid, sans pitié. Ses adversaires le décrivent comme un homme sans émotion, incapable de faiblesse. Ses rares alliés disent de lui qu'il est loyal, mais distant. Personne ne prétend le connaître vraiment.

Élise reposa les feuilles.

Je vais épouser un monstre.

Les mots résonnaient dans sa tête, lourds, définitifs.

Un homme sans émotion. Incapable de faiblesse. Aucune relation, aucun ami, aucun amour. Juste du travail, de l'argent, du pouvoir.

Comment vivre avec quelqu'un comme ça ? Comment partager son lit, sa table, sa vie, avec un bloc de glace ?

Elle rassembla les photos, les feuillets, allait tout remettre dans l'enveloppe quand une image attira son attention.

C'était la dernière photo du lot. Mathias, seul, assis à la terrasse d'un café. Il ne regardait pas l'objectif. Il regardait au loin, vers quelque chose que la photo ne montrait pas. Et dans ses yeux...

Elle s'arrêta.

Dans ses yeux, il y avait quelque chose. Une fissure. Une infime faille dans la carapace de glace. Une lueur de... de quoi ? De tristesse ? De fatigue ? De solitude ?

Elle approcha la photo de son visage, l'étudia longuement.

Cet homme, sur cette image, n'était pas le requin impitoyable décrit dans les rapports. C'était quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui portait un masque, comme elle. Quelqu'un qui jouait un rôle, comme elle. Quelqu'un qui, peut-être, derrière la mâchoire serrée et le regard noir, cachait la même prison intérieure.

Ses yeux, pourtant durs, lui rappelèrent quelqu'un.

Elle-même.

Élise reposa la photo, le cœur battant.

Et si...

Elle n'acheva pas sa pensée. C'était trop tôt. Trop dangereux. Espérer, c'était s'exposer à être déçue.

Mais elle garda la photo. La glissa dans son carnet, entre deux pages, comme un secret.

Puis elle rangea le reste du dossier dans le tiroir de son bureau, sous une pile de vieux courriers.

Elle regarda par la fenêtre. Le jardin, impeccable, s'étendait sous le soleil pâle de mars.

Un monstre, avait-elle pensé.

Mais le monstre, sur cette photo, avait des yeux comme les siens.

Elle regarda la photo une dernière fois. Ses yeux, pourtant durs, lui rappelèrent quelqu'un. Elle-même.

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