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CHAPITRE 4

Author: Léo
last update publish date: 2026-03-20 01:45:46

La voiture s'arrêta devant l'hôtel particulier des Vernon.

Élise mit quelques secondes à bouger. Ses larmes avaient séché sur son visage, laissant des traces invisibles. Elle se regarda dans le rétroviseur de courtoisie – les yeux rouges, le maquillage légèrement coulé. Elle sortit une lingette de son sac, effaça les dégâts, se recomposa un visage.

Personne ne devait voir.

Personne ne devait savoir.

Pierre ouvrit la portière.

— Bonne nuit, mademoiselle.

— Bonne nuit, Pierre. Merci.

Elle traversa le jardin, poussa la lourde porte en bois, gravit l'escalier sans faire de bruit. La maison était silencieuse. Son père n'était pas encore rentré – ses rendez-vous du soir duraient souvent tard. Tant mieux. Elle n'aurait pas à lui faire face.

Sa chambre était au bout du couloir du premier étage. La porte refermée derrière elle, elle s'y adossa une seconde, ferma les yeux, inspira profondément.

Puis elle se laissa glisser le long de la porte, jusqu'à se retrouver assise par terre, les genoux remontés contre elle, les bras autour.

Les larmes revinrent.

Pas des sanglots bruyants. Non. Des larmes silencieuses, pires que tout, qui coulaient sans qu'elle puisse les arrêter. Elle pleurait sa vie volée, sa liberté confisquée, ce mariage qu'on lui imposait comme on impose une peine.

Elle pleurait sa mère, aussi. La seule qui l'aurait comprise. La seule qui se serait battue pour elle.

— Élise ?

La voix traversa la porte, douce, inquiète.

Elle ne répondit pas. Ne put pas répondre.

La porte s'ouvrit doucement.

Solène entra.

Elle était en robe de chambre, ses cheveux gris défaits sur les épaules. Elle devait être déjà couchée quand elle avait entendu la voiture. Elle avait attendu, écouté les pas dans l'escalier, senti que quelque chose n'allait pas.

Elle vit sa nièce par terre, adossée à la porte, le visage ruisselant de larmes.

— Ma pauvre petite...

Elle s'agenouilla près d'elle, écarta doucement ses bras pour la prendre contre elle. Élise s'abandonna contre sa tante, laissa enfin tomber toutes les défenses qu'elle avait dressées depuis le matin.

— Je sais, murmura Solène en lui caressant les cheveux. Je sais. J'ai appris.

— Comment ? hoqueta Élise entre deux sanglots.

— Henri a appelé ce soir. Il était tout fier. Il a dit que le dîner s'était bien passé, que les Deverell étaient satisfaits. Que tout était en ordre pour le mariage.

Elle serra sa nièce plus fort.

— Je n'ai pas pu dormir après ça. Je t'ai attendue.

Élise se releva un peu, s'essuya le visage du revers de la main.

— C'est un monstre, murmura-t-elle. Le père. Maxime. Il m'a regardée comme... comme si j'étais un objet. Un meuble. Une marchandise.

— Je sais le genre d'homme que c'est, dit Solène d'une voix amère. Je l'ai connu, il y a longtemps. Dans un autre contexte.

Elle aida Élise à se relever, la guida jusqu'au lit. Toutes deux s'assirent côte à côte, comme quand Élise était petite et qu'elle avait fait un cauchemar.

— Tu veux en parler ? demanda Solène.

Élise secoua la tête, puis la hocha. Elle ne savait pas. Elle ne savait plus rien.

— Il a dit que son fils aussi était forcé, finit-elle par articuler. Mathias. Il a dit qu'il râlait, mais qu'il finirait par obéir. Comme moi.

Solène resta silencieuse un moment.

— Tu sais, commença-t-elle doucement, moi aussi j'ai failli être mariée de force. Il y a trente ans.

Élise tourna la tête vers elle, surprise. Sa tante ne parlait jamais de son passé.

— Mon père – ton grand-père – avait arrangé un mariage avec un homme d'affaires lyonnais. Plus vieux, riche, influent. Je devais l'épouser dans les six mois.

— Et alors ?

— Alors j'ai refusé. J'ai tenu tête, j'ai crié, j'ai supplié. Et finalement, j'ai gagné.

— Mais comment ?

Solène eut un sourire triste.

— Parce que ma mère – ta grand-mère – s'est battue pour moi. Elle a menacé de quitter mon père si il me forçait. Elle a fait un scandale. À l'époque, c'était impensable. Mais elle l'a fait. Pour moi.

Elle prit la main d'Élise dans la sienne.

— Et aujourd'hui, je voudrais pouvoir faire la même chose pour toi. Mais ton père... il est pire que le mien. Et je n'ai plus le même poids.

— Alors je suis condamnée ? souffla Élise.

— Non. Écoute-moi.

Solène se tourna vers elle, planta ses yeux dans les siens. Des yeux doux, mais fermes. Des yeux qui avaient vu la vie, la douleur, et qui avaient choisi de continuer à espérer malgré tout.

— Tu ne peux pas empêcher ce mariage. Pas toute seule. Ton père est trop déterminé, les enjeux sont trop gros. Mais tu peux au moins préparer le terrain.

— Comment ?

— Enquête sur lui. Sur Mathias. Apprends à le connaître vraiment. Pas à travers les dossiers de détectives commandés par ton père, mais par toi-même. Observe-le. Découvre qui il est, ce qu'il aime, ce qu'il craint, ce qu'il espère.

Élise fronça les sourcils.

— Pour quoi faire ? Pour mieux subir ?

— Pour mieux te défendre. Parfois, l'ennemi qu'on nous impose n'en est pas un. Parfois, c'est un allié qu'on ne connaît pas encore. Et même si c'est un ennemi, mieux vaut le connaître que d'aller vers lui les yeux fermés.

— Tu crois que... qu'il pourrait être comme moi ? Forcé, lui aussi ?

Solène haussa les épaules.

— Je ne sais pas. Mais il y a une façon de le découvrir.

Elle se leva, alla jusqu'au petit bureau d'Élise, en revint avec un carnet et un stylo.

— Tiens. Note tout. Tout ce que tu apprends sur lui. Ses habitudes, ses faiblesses, ses forces. Si un jour tu dois te battre contre lui, tu auras des armes. Et si un jour vous devez vous allier, tu sauras comment lui parler.

Élise prit le carnet, le tourna entre ses doigts.

— Tu crois vraiment que ça peut servir ?

— Je crois que se préparer sert toujours. Et je crois aussi...

Elle s'interrompit, hésita.

— Quoi ?

— Je crois que parfois, les mariages arrangés finissent par... comment dire... par devenir autre chose. Pas toujours. Pas souvent. Mais parfois.

Élise la regarda, interdite.

— Tu veux dire que je pourrais finir par...

— Je ne dis rien, l'interrompit Solène avec un sourire. Je dis juste que le destin a parfois des surprises. Et que connaître l'homme qui partagera ta vie, même si tu ne l'as pas choisi, c'est mieux que de l'ignorer.

Elle se pencha, embrassa sa nièce sur le front.

— Maintenant, repose-toi. Demain est un autre jour. Et tu as du travail.

— Du travail ?

— Enquêter, ça demande du temps et de l'énergie. Alors dors. On en reparle demain.

Elle se dirigea vers la porte, se retourna une dernière fois.

— Élise ?

— Oui ?

— Tu es plus forte que tu ne le crois. Ne l'oublie jamais.

La porte se referma doucement.

Élise resta assise sur son lit, le carnet entre les mains. Elle le feuilleta, page après page. Vide. Blanc. Plein de possibilités.

Elle repensa aux paroles de sa tante.

Enquête sur lui. Apprends à le connaître. Parfois, l'ennemi qu'on nous impose n'en est pas un.

Et si c'était vrai ? Et si Mathias Deverell n'était pas le monstre qu'on décrivait ?

Elle ouvrit le carnet à la première page, prit le stylo.

Et elle écrivit :

Mathias Deverell – À découvrir.

Pour la première fois de la journée, Élise sentit une infime lueur d'espoir.

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