Élodie resta clouée au sol, les paumes à plat contre le carrelage dont le froid remontait jusqu'à sa poitrine.
Camille s'avança, une couverture en cachemire négligemment posée sur ses épaules frêles. Elle affichait ce sourire de façade, ce masque de "douceur" qui masquait une lame de rasoir. Derrière elle, la silhouette massive de Raphaël se dessinait, immobile, impériale.
— Élodie... murmura Camille d'une voix mielleuse, en posant une main hésitante sur l'épaule de Raphaël. Regarde-la. C'est déchirant. Elle est prête à tout pour cet argent, même à mettre en scène une tragédie pareille. Mais... au fond, Raph, c'est peut-être une opportunité ?
Raphaël fronça les sourcils, ses yeux de jais fixés sur sa femme à terre comme s'il analysait un bug informatique particulièrement irritant.
— Que veux-tu dire ?
— Le vieux Monsieur Dunois... reprit Camille en s'approchant d'Élodie, ses yeux plongeant dans les siens avec une cruauté jubilatoire. Il ne signera jamais l'acquisition Skynet si on ne flatte pas son ego d'esthète. Il a toujours eu un faible pour le « génie » d'Élodie, tu le sais. Puisqu'elle réclame cinquante mille euros pour ses... problèmes familiaux... pourquoi ne pas lui suggérer de les gagner ? Un dîner privé avec Dunois ce soir. Juste eux deux. S'il signe, tu lui donnes son chèque.
Élodie sentit un haut-le-cœur lui soulever l'estomac. Elle leva les yeux vers Raphaël, cherchant une étincelle de révolte, un sursaut d'honneur dans ce regard qu'elle avait tant aimé.
— Raphaël... tu ne vas pas l'écouter ! Tu ne peux pas me demander ça...
Raphaël resta silencieux. La suggestion de Camille s'insinuait dans son esprit avec une logique comptable. Pour lui, tout était transaction. Si Élodie voulait une telle somme, elle devait fournir une valeur équivalente.
— Camille a raison, lâcha-t-il enfin, sa voix résonnant comme un couperet dans le couloir vide. Dunois est la clé. Sois... aimable avec lui ce soir. S'il signe avant minuit, l'argent sera sur le compte de l'hôpital dans la foulée. C'est un échange équitable, Élodie.
— Un échange ? hurla-t-elle en se relevant d'un bond, la rage lui rendant ses forces. Tu me vends à un vieillard libidineux pour clore un contrat ? Je suis ta femme, Raphaël ! Pas une monnaie d'échange !
Elle tenta de le bousculer pour s'enfuir vers l'ascenseur, mais Raphaël fut plus rapide. D'un mouvement sec, il saisit ses poignets et la plaqua violemment contre le mur de marbre du couloir. Le choc lui coupa le souffle. Il l'écrasa de tout son poids, ses mains d'acier s'ancrant au-dessus de sa tête, l'immobilisant totalement.
— Ta place, Élodie, siffla-t-il, son visage à quelques centimètres du sien, exhalant cette odeur de cèdre et de mépris. Apprends à connaître ta place. Tu n'es rien sans ce nom que je t'ai donné. Tu veux sauver ton père ? Alors cesse de jouer les saintes. Tu as passé cinq ans à te vendre à mon entreprise, qu'est-ce qu'une soirée de plus ?
— Je te déteste... murmura-t-elle, ses larmes brûlant ses joues. Tiens ! Prends-la, ta liberté !
D'une main tremblante, elle sortit de sa poche l'accord de divorce qu'elle gardait sur elle depuis le matin, froissé, humide de sa sueur. Elle le lui plaqua contre le torse.
Raphaël jeta un coup d'œil au document. Un rire sec, dénué de toute joie, s'échappa de ses lèvres. Il lâcha un de ses poignets, saisit le papier et, d'un geste lent, méthodique, il le déchira en deux, puis en quatre. Les lambeaux tombèrent sur le sol comme une pluie d'insultes.
— Le divorce ? répéta-t-il avec une cruauté souveraine.
Il referma sa main libre sur son menton, ses doigts s'enfonçant dans sa chair, forçant son regard à affronter le sien.
— Regarde-moi bien. Tant que je n'en ai pas décidé autrement, tu m'appartiens. Tu n'as pas le droit de partir. Tu n'as même pas le droit de l'espérer. Sans ma signature, tu n'es qu'une ombre. Tu n'as même pas la qualification requise pour divorcer de moi.
Sa voix descendit d'un octave, vibrante d'une possessivité obscure qui ne ressemblait plus en rien à de l'amour.
— Tu iras à ce dîner. Tu feras signer Dunois. Et si ton père doit mourir pour que tu comprennes que je suis ton seul maître, alors qu'il en soit ainsi. Tu n'iras nulle part, Élodie. Jamais.
Il la lâcha brusquement. Élodie glissa contre le mur, son corps secoué de tremblements incontrôlables. Raphaël réajusta les manches de sa chemise avec une élégance glaciale, tandis que Camille, derrière lui, affichait un sourire de victoire absolue.
— Marc t'apportera une tenue à 19 heures, conclut-il sans lui jeter un dernier regard. Ne sois pas en retard. L'hôpital attend son virement.
La porte de la suite se referma. Élodie resta seule parmi les lambeaux de papier blanc éparpillés sur le tapis VIP. Elle ne pleurait plus. Ses yeux étaient secs, brûlés par une résolution nouvelle. Elle regarda ses mains, celles qui avaient tant créé pour cet homme.
Elle sortit son téléphone, puis composa un numéro qu'elle n'avait pas utilisé depuis cinq ans.