Damon
Elle me défie. Malgré sa faiblesse, malgré sa peur, je vois cette lueur dans ses yeux – celle d’une louve qui refuse de s’abandonner complètement. C’est ce qui m’attire chez elle. Sa fragilité dissimule une force brute, une étincelle qu’aucune humiliation n’a réussi à éteindre.
Je la ramène dans mon domaine, traversant la forêt d’un pas sûr. Mes hommes se tiennent en retrait, observant l’ombre qui glisse à travers les arbres. Ils savent mieux que de s’approcher lorsque je suis dans cet état. Je ne suis pas d’humeur à discuter. Pas après la chasse.
Les grandes grilles en fer s’ouvrent devant moi et je pénètre dans le territoire protégé de ma meute. Mon domaine s’étend sur plusieurs hectares, un manoir imposant dominant le cœur de la forêt. Les pierres sombres et les grandes fenêtres noires créent une atmosphère froide, impénétrable – à mon image.
Les portes du manoir s’ouvrent avant même que je n’atteigne le perron. Élias, mon second, m’attend à l’entrée, son regard sombre et perçant glissant immédiatement sur Alina.
— Alors c’est elle ? demande-t-il d’un ton neutre.
Je ne réponds pas. Je franchis le seuil du manoir, Alina toujours dans mes bras. Je sens son souffle chaud contre ma gorge, sa petite main crispée sur mon épaule. Même inconsciente, son corps cherche instinctivement ma protection.
Je monte les marches jusqu’au premier étage, Élias me suivant de près.
— Tu es sûr que c’est une bonne idée ? continue-t-il. Elle est faible. Trop fragile pour survivre à ce que tu es.
Je le fusille du regard.
— Ce n’est pas ton problème.
— Mais ça le deviendra quand elle n’arrivera pas à supporter ta marque.
Mes crocs se dévoilent dans un grondement sourd.
— Elle supportera.
Je pousse la porte de ma chambre et dépose Alina sur le lit immense recouvert de draps noirs. Elle gémit faiblement, ses longs cils frémissant sur sa joue pâle. Sa robe est déchirée, dévoilant la peau laiteuse de son épaule et la marque rouge laissée par mes griffes lorsque je l’ai attrapée dans la forêt. Je ressens un pincement de culpabilité, mais je l’ignore.
Élias s’appuie contre le chambranle de la porte, les bras croisés.
— Si elle meurt, ce sera une perte inutile.
Je m’approche lentement d’Alina, effleurant sa joue du bout des doigts.
— Elle ne mourra pas.
— Tu es certain ? Parce qu’elle est en train de trembler, et je ne suis pas sûr que ce soit de froid.
Je me tourne vers lui, mes yeux flamboyants.
— Elle est mienne. Ce n’est pas une option.
Élias soupire, mais il sait qu’il n’a pas son mot à dire. Il se redresse et quitte la pièce, me laissant seul avec elle.
Je m’assieds sur le bord du lit, mes yeux parcourant son visage endormi. Elle est belle – trop belle. Ses cheveux blonds encadrent son visage en cascade soyeuse, et sa bouche rose s’entrouvre légèrement alors qu’elle respire de manière saccadée. Je tends la main, repoussant une mèche de cheveux derrière son oreille. Elle gémit faiblement, sa tête s’inclinant inconsciemment vers ma main.
Un sourire effleure mes lèvres.
— Tu ressens déjà l’appel, n’est-ce pas ?
Mon loup gronde en moi, impatient. Il la réclame, exige de la marquer, de la posséder entièrement. Mais je ne suis pas un animal sans contrôle. Pas encore.
Soudain, les yeux d’Alina s’ouvrent.
Ses prunelles dorées s’écarquillent lorsqu’elle me voit. Elle tente immédiatement de reculer, son corps se pressant contre la tête du lit.
— Ne me touche pas.
Je ris doucement.
— C’est un peu tard pour ça, petite louve.
Elle serre les dents, son regard brillant de peur et de défi.
— Lâche-moi !
Je me penche vers elle, mes mains de chaque côté de sa tête, l’emprisonnant contre le lit.
— Je t’ai sauvée. Tu es à moi maintenant.
— Je ne suis pas à toi ! crache-t-elle.
Mon regard se durcit.
— Vraiment ?
D’un geste fluide, je frôle son cou du bout des doigts. Son souffle se coupe. Je sens la tension parcourir son corps lorsqu’elle sent la chaleur de mon contact.
— Explique-moi pourquoi tu ne me repousses pas alors.
Son regard se trouble, un mélange de peur et de désir s’y reflétant. Je glisse mes lèvres près de son oreille, ma voix sombre et tranchante.
— Ton corps me réclame déjà. Tu ne peux pas le nier.
Elle tremble sous moi, et je sais que j’ai raison. Elle lutte contre l’attirance, mais c’est une bataille qu’elle a déjà perdue. Le lien est là, naissant, fragile, mais réel.
Elle me pousse faiblement, ses mains frêles contre mon torse.
— Tu ne peux pas me forcer.
Mon sourire s’élargit.
— Je n’aurai pas besoin de te forcer. Tu viendras à moi de ton plein gré.
Je recule lentement, mon regard brûlant ancré au sien. Elle me déteste en cet instant, mais sous cette colère se cache une vérité plus sombre : elle me désire. Elle le sent. Son corps le sent.
Je me redresse et me détourne d’elle, la laissant haletante et tremblante sur le lit.
— Repose-toi, Alina, dis-je en me dirigeant vers la porte. Tu auras besoin de tes forces.
— Pourquoi ? souffle-t-elle.
Je jette un dernier regard par-dessus mon épaule, mes yeux brillants dans l'obscurité.
— Parce que demain… je commence à te briser.
Je referme la porte derrière moi, un sourire cruel naissant sur mes lèvres. Mon loup hurle de satisfaction. Le jeu vient tout juste de commencer.
AlinaLe soleil se lève doucement, et je sens la lumière effleurer ma peau.Elle traverse les rideaux, se faufile jusqu’à mon visage, et j’ouvre les yeux à peine, laissant le monde entrer par fragments.Damon dort encore à mes côtés, son souffle régulier contre ma nuque.Je passe une main sur son torse, doucement, comme pour vérifier qu’il est bien là, qu’il ne disparaîtra pas dans le tumulte qui nous attend.Mes doigts glissent jusqu’au ventre.Je sens le frémissement léger, timide, mais réel.Un battement qui ne m’appartient pas entièrement et pourtant, il fait désormais partie de nous.Je me tourne légèrement pour le regarder.Il est paisible, les traits détendus, mais je lis dans son regard clos la vigilance, la peur, l’amour tout en même temps.Je souris, un sourire tendre, parce que je sais qu’il s’inquiète encore.Pour moi. Pour lui. Pour ce qui grandit en moi.Je me blottis un peu plus contre lui, mes bras autour de son torse, et je sens la chaleur de son corps qui m’ancre, qu
DamonLa chambre est silencieuse.Ou plutôt… le silence y est différent.Pas celui lourd et tendu du Conseil, ni celui saturé de présages dans les rues.Celui-ci est tiède, presque liquide, comme une eau calme qui nous enveloppe, nous sépare du reste du monde pour quelques heures encore.La lampe diffuse une lumière douce, vacillante.Elle caresse les murs d’une lueur ambrée et découpe sur la peau d’Alina des reflets mouvants qui jouent sur ses épaules, le long de sa nuque.Elle est allongée contre moi, la tête nichée dans le creux de mon épaule.Ses doigts dessinent de lents cercles sur mon torse, des gestes minuscules mais essentiels, comme s’ils tenaient en place les morceaux de moi qui risqueraient de se détacher.Chaque tracé semble murmurer reste ici, comme si elle craignait que je disparaisse dans le tumulte qui nous attend.Je la regarde.Pas seulement elle nous.Nous trois.Ma main glisse jusqu’à son ventre.Sous mes doigts, ce léger arrondi que je commence à connaître mais q
DamonNous ne quittons pas la salle depuis ce moment.Mais dehors, le monde commence déjà à nous répondre.Je le sens d’abord dans la pierre.Un frémissement infime, presque un soupir.Sous mes pieds, une vibration ténue, régulière, comme le battement d’un cœur lointain qui cherche peu à peu son rythme.Elle remonte par mes jambes, s’attarde dans ma poitrine, puis se perd dans ma gorge.Je jette un coup d’œil autour de moi : personne ne réagit.Peut-être qu’ils ne sentent rien. Ou peut-être qu’ils refusent d’y croire.Yssandra retourne s’asseoir. Son corps paraît immobile, mais ses yeux sont rivés sur un point invisible, quelque part au-delà des murs.Kelor s’approche de deux autres Maîtres. Ils parlent si bas que leurs lèvres bougent à peine, penchés l’un vers l’autre comme s’ils partageaient un secret brûlant qui pourrait consumer tout ce qui l’entend.Le temps se distend.Il n’y a plus que le silence, ce silence épais qui colle aux peaux.Puis, soudain, la grande porte s’ouvre dans
DamonLe silence qui suit la lumière n’est pas vide.Il a une texture, un poids.Il s’installe dans la salle comme une marée qui monte, glisse sous les portes et remplit chaque espace, jusqu’à étouffer nos respirations.Personne ne parle.Personne n’ose bouger.C’est comme si nos corps avaient compris, avant même notre esprit, que briser ce silence serait un sacrilège.Je vois les Anciens relever la tête lentement, très lentement, comme des voyageurs qui sortent d’une caverne pour voir un ciel inconnu.Certains clignent des yeux, comme pour chasser un éblouissement qui n’a pourtant plus lieu.D’autres restent figés, pétrifiés par ce qu’ils ont vu.Maître Kelor est toujours à genoux. Ses mains tremblent.Pas de peur. Pas même d’émotion.Non… de la reconnaissance.La reconnaissance pure, brute, de celui qui se sait témoin d’un instant qui ne se reproduira jamais.Puis, dans le cercle, une autre voix s’élève.Une voix si vieille qu’elle semble provenir de plus loin que le corps qui la po
DamonLa salle du Conseil est plus vaste que dans mes souvenirs.Peut-être que c’est moi qui ai changé.Ou alors, c’est ce qui m’accompagne aujourd’hui qui rend chaque pierre plus grande, chaque souffle plus lourd.Les murs circulaires s’élèvent haut, jusqu’aux verrières incrustées de motifs anciens, laissant entrer un jour pâle et froid. Au centre, le sol de marbre poli miroite comme une eau immobile, et tout autour, les gradins de pierre accueillent les Anciens. Drapés de manteaux aux couleurs profondes rouge sombre, bleu nuit, or terni ils nous suivent du regard avec une attention tranchante.Ce ne sont pas des hommes et des femmes ordinaires. Chacun d’eux porte sur ses traits le poids d’années de décisions irréversibles, de pactes et de serments. Et pourtant, aujourd’hui, je sens… une inquiétude qu’ils s’efforcent de dissimuler.Alina marche à mes côtés. Ce n’est pas elle qui avance, pas vraiment. Ses pas sont guidés par quelque chose de plus vaste, de plus ancien qu’elle.Elle es
DamonNous ne parlons pas.Ce n’est pas un silence ordinaire, pas celui qui s’installe parfois entre deux êtres fatigués ou concentrés. C’est un silence qui pèse, qui se dilate, qui s’insinue jusque dans nos respirations. Plus lourd que n’importe quelle phrase, plus vaste que la pièce où nous nous trouvons.Alina garde les yeux fixés sur la ligne sombre à l’horizon. Elle la fixe comme si le moindre battement de cils pouvait la dissoudre. Moi, je ne la regarde pas pas encore. Je préfère écouter. J’écoute le souffle d’Alina, et j’écoute autre chose, derrière, dessous : ce battement qui persiste encore dans l’air.Un rythme étranger. Pas le sien, pas le mien. Un pouls venu d’ailleurs, et qui s’est accroché à nous pendant la nuit comme une ombre refuse de lâcher celui qui marche sous le soleil.— Tu ne dors plus depuis longtemps, dis-je doucement.Elle hoche la tête, toujours sans détourner les yeux.— Je n’ai pas osé fermer les paupières.— Par peur ?Un long silence. Puis :— Par certit