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CHAPITRE 10 — Les vitamines

Author: L'encre
last update publish date: 2026-09-28 19:38:57

Le rituel s’installa avec une douceur terrifiante. Chaque matin, avant même que la lumière grise de Paris ne perce les lourds rideaux de la chambre, Adrian se glissait hors des draps. Il revenait quelques minutes plus tard, un plateau entre les mains, le visage illuminé par ce sourire tendre qui faisait fondre toutes les résistances de sa femme.

Au centre de la soucoupe en porcelaine, à côté d’un café fumant, reposait la petite pilule blanche.

— Pour te redonner tes couleurs, mon ange, murmurait-il invariablement en s’asseyant sur le bord du lit.

Il lui caressait les cheveux, dégageait son front avec une infinie délicatesse, et lui tendait un verre d’eau. Nina avalait la pilule sans la moindre hésitation. L’eau glissait dans sa gorge, emportant avec elle ses derniers doutes, ses dernières peurs. En regardant le visage soucieux et aimant de son mari, elle se sentait coupable d’avoir un instant écouté les avertissements d’Inès.

Comment un homme capable d’une telle dévotion pouvait-il être un bourreau ? Il veillait sur elle comme sur un trésor inestimable. Il s’inquiétait de son sommeil, de sa fatigue. Il était son refuge.

Les jours s’étiraient, longs, cotonneux, et désespérément silencieux. L’Opéra lui manquait d’une manière viscérale. Parfois, au détour d’une musique à la radio, son corps entier se tendait, ses muscles se contractaient par pur réflexe, prêts à bondir, prêts à danser. Mais l’élan s’éteignait aussi vite qu’il était apparu. Elle se rappelait qu’elle avait choisi de renoncer. Elle avait choisi cette nouvelle vie. Et chaque matin, cette petite pilule immaculée venait sceller ce pacte silencieux. C’était la preuve tangible qu’elle était choyée, protégée du monde extérieur et de sa propre sœur qui refusait de répondre à ses appels.

Nina s’abandonnait à cette tendresse étouffante. Elle fermait les yeux, se laissant dévorer par l’amour exclusif d’Adrian, persuadée qu’il guérissait ses blessures alors qu’il était en train d’en creuser la tombe.

Un matin, après l’avoir regardée avaler sa dose quotidienne et enfouir son visage dans l’oreiller pour prolonger sa nuit, Adrian ramassa le verre vide. Il déposa un baiser léger sur son épaule dénudée, puis quitta la chambre à pas de loup.

Dès que la porte se referma derrière lui, le masque de l’époux transi tomba.

Son visage se figea dans une expression d’une froideur minérale. Ses traits se durcirent, ses yeux noirs se vidèrent de toute affection pour retrouver la précision clinique d’un chasseur. Il traversa le long couloir de marbre et s’enferma dans son bureau personnel. Il verrouilla la porte d’un double tour sec, dont le cliquetis résonna dans le silence de la pièce.

Il s’avança vers la lourde corbeille en métal dissimulée sous son bureau en acajou. De la poche intérieure de son gilet sur mesure, il sortit un morceau de papier soigneusement plié en quatre. L’étiquette autocollante originale. Celle qu’il avait minutieusement décollée du flacon ambré avec la lame d’un scalpel avant de la cacher.

Il déplia le papier, le lissant entre son pouce et son index avec une lenteur calculée, une satisfaction absolue.

Son regard s’attarda sur les lettres imprimées en majuscules noires. Le nom du laboratoire. Le dosage hormonal précis. Et cette mention implacable qu’il venait d’effacer de la réalité de Nina.

Contraceptif oral.

Un sourire mince, dénué de la moindre humanité, étira ses lèvres. Il déchira l’étiquette en minuscules morceaux, réduisant en confettis le droit de sa femme à devenir mère, et les laissa tomber dans la corbeille.

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