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CHAPITRE 8 — La première concession

Author: L'encre
last update Petsa ng paglalathala: 2026-09-28 14:16:01

Les mots de Camille résonnaient encore dans l’esprit de Nina, des semaines après la fin des festivités. Tu ne sais rien de lui. Cette phrase s’était accrochée à elle comme une ombre, une dissonance au milieu de la perfection étouffante de sa nouvelle vie.

L’appartement parisien qu’Adrian avait acheté pour eux était un chef-d’œuvre de marbre froid et de baies vitrées gigantesques surplombant la ville. C’était sublime. C’était immense. Et c’était désespérément silencieux.

Assise sur le bord du lit king-size, Nina serrait les rubans de ses chaussons de pointe autour de ses chevilles. L’Opéra reprenait dans quelques jours, et son corps, engourdi par l’oisiveté de leur lune de miel, réclamait la brûlure de l’effort. Elle s’apprêtait à se lever lorsqu’elle sentit la présence d’Adrian dans l’encadrement de la porte.

Il portait sa chemise blanche, col ouvert, une tasse de café fumante à la main. Son regard noir glissa sur la tenue de danse de sa femme, et son sourire, d’ordinaire si chaleureux, se figea imperceptiblement. Il s’approcha à pas lents, posa sa tasse sur la table de chevet, et s’agenouilla devant elle avec la souplesse d’un fauve.

Ses grandes mains vinrent recouvrir celles de Nina, arrêtant net son geste.

— Qu’est-ce que tu fais, mon amour ? murmura-t-il, la voix caressante, presque affligée.

— Je retourne au studio d’échauffement, répondit-elle, une pointe d’hésitation dans la voix. La saison commence bientôt, je dois retrouver mon niveau.

Le pouce d’Adrian caressa la soie de ses chaussons, puis remonta lentement le long de son mollet nu, frôlant un vieux bleu de répétition. Son expression se tordit d’une douleur spectaculaire. Il baissa la tête, comme vaincu par un poids invisible, avant d’ancrer ses yeux brillants dans les siens.

— Je ne supporte plus de te voir t’infliger ça, souffla-t-il. Regarde tes pieds, Nina. Regarde ton épuisement. Ces gens te consument, ils exigent ton sang et tes larmes pour quelques applaudissements éphémères…

— C’est ma vie, Adrian. C’est ce que je suis…

— Tu es ma femme, la coupa-t-il doucement, resserrant son étreinte. Tu n’as plus rien à prouver à personne. Je peux t’offrir le monde entier, Nina. Tout ce que je bâtis, c’est pour toi. Mais j’ai besoin de toi ici, avec moi. Quand tu t’épuises dans ces théâtres, quand tu rentres brisée au milieu de la nuit... le noir revient me hanter. J’ai l’impression de te perdre.

Le piège se refermait, huilé par la culpabilité. Adrian ne lui interdisait rien. Il la suppliait. Il se plaçait en victime de sa propre absence, jouant sur cette corde sensible qu’il connaissait par cœur. Le fantôme d’Élise, la peur de le voir sombrer à nouveau, tout se mélangea dans l’esprit de Nina. L’empathie la dévora tout entière. Elle baissa les yeux, dénoua lentement le premier ruban, puis le second.

Adrian ferma les yeux, poussant un long soupir de soulagement avant d’embrasser passionnément ses genoux. Elle venait de céder la première parcelle de son âme.

Loin de cet appartement de verre, dans l’arrière-salle enfumée d’un bistrot de banlieue, Inès fixait la table en Formica avec une terreur absolue.

Face à elle, Marc, le détective privé, venait de poser un dossier cartonné usé. Il n’avait pas touché à son café.

— Tu avais raison, Inès, lâcha-t-il, la voix rendue rauque par la fatigue. Cet homme n’est pas seulement un manipulateur. C’est un horloger. Tout est calibré.

Il ouvrit le dossier. Deux photos glissèrent sur la table. L’une montrait Élise, le violon coincé sous le menton, irradiant de bonheur. L’autre montrait Camille, quelques années plus tôt, posant fièrement devant une galerie d’art contemporain.

— J’ai épluché leur passé professionnel, expliqua Marc en tapotant les clichés. Élise était pressentie pour devenir premier violon à l’Orchestre National. Trois mois après son mariage avec de Villiers, elle a démissionné. Du jour au lendemain. Plus un seul concert.

Inès sentit son cœur cogner douloureusement contre ses côtes.

— Et Camille ? souffla-t-elle.

— Camille dirigeait l’une des galeries les plus en vue du Marais. Une étoile montante. Six semaines après lui avoir dit oui à l’autel, elle a vendu ses parts à perte et fermé la porte.

Marc se pencha en avant, son regard sérieux ancré dans celui d’Inès.

— Il ne les épouse pas par amour. Il repère des femmes brillantes, au sommet de leur art. Et sa première étape, à chaque fois, sans exception... c’est de leur faire abandonner leur passion.

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