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LyraJe le regarde, assis sur ce banc de pierre, les épaules lourdes, les mains vides, et je sens une chose étrange se frayer un chemin dans ma poitrine. Ce n'est pas de l'amour, non, pas encore, pas tout à fait. C'est une reconnaissance. Une solidarité de deux naufragés sur le même radeau, de deux prisonniers dans la même geôle. Il a été victime de Veyne, comme moi. Il a été piégé, comme moi. Il a été brisé, comme moi. Et comme moi, il a dû choisir entre la vérité et la survie, entre l'honneur et la lâcheté, entre la vengeance et le silence.— Pourquoi ne le dénoncez-vous pas ? dis-je. Pourquoi ne pas tout révéler, publiquement ? Le chantage, le poison, la trahison ? Vous êtes le prince héritier. Vous avez le pouvoir de le faire tomber.Il secoue la tête, lentement.— Je n'ai aucune preuve matérielle. Juste des témoignages, des déductions, des fragments. Veyne a tout prévu. Il a brûlé les archives, il a fait disparaître les témoins, il
LyraLe lendemain, je le confronte. Pas dans ses appartements, pas dans les couloirs, pas dans les endroits où les murs ont des oreilles. Je l'emmène dans les jardins, sous le vieux saule pleureur, là où les branches touchent presque le sol, là où nous sommes à l'abri des regards, là où j'ai surpris sa douleur, il y a des semaines de cela. Il me suit sans un mot, et je vois dans ses yeux qu'il sait que quelque chose s'est brisé. Il sait que je l'ai vu. Il sait que je sais.— Que faisiez-vous chez Veyne ? dis-je, sans préambule.Il ne répond pas tout de suite. Il regarde le sol, les feuilles mortes, les reflets de la lumière sur l'eau du bassin. Puis il relève les yeux vers moi, et son visage est plus las que jamais, plus creusé, plus vieux.— Vous m'avez vu.— Je vous ai vu. Sortir de ses appartements, la nuit. En secret. Alors que vous me dites que vous voulez le faire tomber. Alors que vous me dites que vous êtes de mon côté.
LyraJe ne dors pas, cette nuit-là. Je reste assise dans ma chambre, les yeux ouverts, à repenser à la scène du salon de thé, au dépôt blanchâtre au fond de nos tasses, au sourire de Seraphine. Elle a essayé de m'empoisonner. Elle a essayé, devant témoins, dans une pièce de palais, en pleine nuit. Cela signifie deux choses. La première, c'est qu'elle se sent assez forte pour oser un meurtre à peine déguisé. La seconde, c'est qu'elle est assez stupide pour croire que je boirais. Elle me sous-estime. Elle me croit brisée, soumise, docile. Elle se trompe. Elle se trompe sur toute la ligne. Et cette erreur, je vais la lui faire payer.Je me lève, je m'habille de sombre, et je me glisse dans le passage secret. Je connais le chemin par cœur, maintenant. Je sais où se trouvent les appartements de Seraphine, je sais comment accéder à la galerie qui longe son salon, je sais où coller mon oreille aux cloisons pour entendre ce qui s'y dit. Je m'installe dans mon pos
LyraLe salon de thé est une pièce ronde, tendue de soie pâle, meublée de causeuses et de guéridons, où les dames de la cour viennent jacasser à l'abri des oreilles masculines. À cette heure tardive, les bougies sont allumées, et leur lumière chaude donne au lieu une fausse apparence de douceur. Seraphine est assise au centre, entourée de trois de ses suivantes, et lorsqu'elle me voit entrer, son visage s'éclaire d'un sourire qui ne monte pas jusqu'aux yeux.— Princesse, dit-elle en se levant. Comme c'est aimable à vous d'être venue. Je craignais que vous ne soyez… souffrante.— Je me porte bien, dis-je. Que me voulez-vous ?— Asseyez-vous donc. Un thé ? J'ai fait préparer un mélange de fleurs rares, qui vient des jardins du sud. On dit qu'il apaise les nerfs.Je m'assieds, mais je ne touche pas à la tasse qu'elle me tend. Je la regarde, je la regarde remplir ma tasse d'un liquide clair, parfumé, légèrement trouble, et je me sou
LyraNous rentrons au palais par les passages secrets, épuisés, courbaturés, livides. Rovan connaît les couloirs aussi bien que moi, maintenant, et nous avançons dans le noir, silencieux, nos pas étouffés par la poussière des siècles. La ville s'éveille derrière les murs, les cloches sonnent les heures, et je me demande combien de temps nous avons passé dans les toits, combien de temps le palais a mis à remarquer notre absence. Peut-être que personne ne l'a remarquée. Peut-être que Veyne, lui, sait déjà. Peut-être que tout est perdu. Je suis trop fatiguée pour penser. Je suis trop vivante pour penser.Nous débouchons derrière la tapisserie des appartements de Rovan, et je m'apprête à repartir vers les miens quand je le vois vaciller. Il porte la main à son épaule, et ses doigts reviennent rouges. Du sang. Du sang sombre, épais, qui coule entre ses doigts et tache sa manche. Je m'arrête net, et je sens mon cœur qui se serre.— Vous êtes blessé, dis-je.— Ce n'est rien.— Ce n'est pas r
LyraLe toit est une mer de tuiles glissantes, inégales, coupantes sous mes paumes. Je rampe, les doigts crispés sur les arêtes, les genoux écorchés par les aspérités de l'argile, et derrière moi, j'entends les pas de Rovan qui martèlent la pente avec une régularité de machine. En dessous, dans la rue, les cris des hommes armés montent comme une marée. Des torches dansent dans la nuit, projetant des lueurs orange sur les façades, et leurs reflets courent sur les tuiles comme des serpents de feu. Nous avons peut-être vingt pas d'avance. Peut-être moins. Le vent de la nuit me gifle le visage, chargé d'une odeur de suie et de pluie lointaine, et je sens la panique qui monte dans ma poitrine comme une nausée. Je ne dois pas paniquer. Je ne dois pas regarder en bas. Je ne dois pas penser à la hauteur, ni au vide, ni à la chute. Je dois ramper, encore et encore, et espérer que la nuit nous cache assez longtemps.— À droite, souffle Rovan derrière moi. Le parapet, là. Enjambez-le, et laissez







