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L'ÉPOUSE INTERDITE DU PRINCE ENNEMI
L'ÉPOUSE INTERDITE DU PRINCE ENNEMI
作者: Dledition

Chapitre 1 — Les cendres d'Astravale

作者: Dledition
last update publish date: 2026-08-17 00:40:10

Lyra

La fumée monte des remparts comme une bête noire qui dévore le ciel. Je la vois depuis la tour est, celle où père m'a ordonné de me réfugier il y a trois heures, quand les premières catapultes ont commencé à frapper les murailles. Trois heures. Une éternité et un souffle à la fois. Mes mains sont crispées sur la pierre froide, mes ongles s'y enfoncent jusqu'à la douleur, et je ne peux pas détacher mes yeux du spectacle qui se déroule sous moi. Astravale brûle. Ma maison brûle. Tout ce que j'ai connu, tout ce que j'ai aimé, tout ce qui m'a construite part en cendres sous les assauts de l'armée de Kaelthorn.

Le fracas des machines de guerre résonne dans ma poitrine comme un second cœur, un cœur de fer et de haine qui bat au rythme des pierres qui s'effondrent. Les soldats en contrebas courent dans toutes les directions, fourmis affolées dont la citadelle est la fourmilière. Certains portent des seaux d'eau, dérisoires contre les incendies qui se propagent de toit en toit. D'autres bandent des arcs, tirent sur des ennemis que je ne distingue même pas à travers le voile de fumée. Les cris montent jusqu'à moi, déchirants, indistincts, un chœur de désespoir qui ne semble jamais devoir s'arrêter. Et au milieu de ce chaos, je reste figée, impuissante, enfermée dans cette tour comme un oiseau dont on a coupé les ailes avant même qu'il apprenne à voler.

Père m'a ordonné de me cacher dans la chapelle avec les autres femmes. La chapelle. Ce refuge de pierre et de vitraux où ma mère venait prier avant de mourir en me mettant au monde. Mais je n'ai pas obéi. Pas tout de suite. J'ai couru jusqu'à la tour est, la plus haute, celle qui offre une vue imprenable sur la plaine. J'ai couru parce que je voulais voir. Voir l'ennemi. Voir la guerre dont père parlait chaque soir à table, la voix grave, les yeux fixés sur la carte des frontières. Voir ce que signifiait réellement cette menace qui planait sur notre famille depuis des mois. Et maintenant je vois. Et je voudrais ne jamais avoir ouvert les yeux.

— Lyra !

La voix de Mira, ma servante, ma seule véritable amie depuis que la guerre a vidé le château de ses habitants, monte de l'escalier en colimaçon. Elle est essoufflée, terrifiée, et je sais avant même de la voir qu'elle vient me chercher, m'arracher à ce balcon de malheur pour me traîner jusqu'à la chapelle où je serai censée attendre la fin. Attendre que les soldats de Kaelthorn enfoncent les portes. Attendre qu'ils décident de notre sort. Attendre, comme si attendre était une stratégie, comme si attendre pouvait nous sauver.

Je me retourne lentement. Mira apparaît dans l'embrasure de la porte, le visage rouge, les cheveux en désordre, sa robe de grosse laine tachée de suie. Elle me regarde avec un mélange de soulagement et de reproche.

— Le seigneur votre père vous cherche partout, dit-elle d'une voix hachée par la course. Il faut descendre, maintenant.

Je secoue la tête. Je ne veux pas descendre. Je ne veux pas me cacher. Je veux rester ici, voir, comprendre, même si comprendre ne change rien à l'issue du combat. Mais Mira insiste, s'approche, me prend le bras avec une fermeté que je ne lui connaissais pas.

— S'il vous trouve ici, il sera furieux. Et s'il est furieux, il commettra une imprudence. Vous savez comment il est.

Je le sais. Père est un homme de devoir, un homme d'honneur, un homme qui ne recule jamais, même quand reculer serait la seule chose intelligente à faire. La guerre l'a usé, mais elle ne l'a pas brisé. Il se bat depuis que j'ai l'âge de me souvenir, contre les incursions des voisins, contre les rébellions, contre tout ce qui menace l'indépendance du duché d'Astravale. Et maintenant, contre le royaume de Kaelthorn, cette puissance avide qui a décidé d'étendre ses frontières vers l'ouest, vers nos terres, vers nos vies.

Je me laisse entraîner par Mira dans l'escalier sombre. Les marches sont étroites, usées par des générations de sentinelles, et mes pas résonnent comme des coups de tambour funèbre. Nous descendons en silence, pressées l'une contre l'autre, et je sens le tremblement de ses épaules sous ma main. Elle a peur. Moi aussi. Mais je refuse de le montrer. Je refuse de m'effondrer. Pas maintenant. Pas devant elle. Pas devant les autres femmes qui attendent dans la chapelle, recroquevillées comme des souris dans une grange en feu.

Au détour d'un couloir, nous croisons un groupe de soldats qui montent vers les remparts. Leurs visages sont noirs de suie, leurs armures cabossées, leurs regards vides. L'un d'eux, un jeune homme à peine plus âgé que moi, me reconnaît et s'arrête une fraction de seconde. Il veut dire quelque chose, je le vois à sa bouche qui s'ouvre, à ses yeux qui se plissent. Mais un de ses camarades le tire par l'épaule, et il repart sans un mot. Ce silence me glace davantage que tous les cris du monde. Ils savent. Ils savent que la bataille est perdue. Ils se battent encore parce que c'est leur devoir, parce que père le leur a ordonné, parce qu'un soldat d'Astravale ne rend pas les armes. Mais au fond, ils ont déjà capitulé. Je le lis dans leur regard. Je le sens dans l'air chargé de cendres.

La chapelle se dresse au bout du couloir, massive, silencieuse. Ses portes de chêne sont fermées, mais pas verrouillées. Mira les pousse doucement, et nous nous glissons à l'intérieur. L'odeur de l'encens me saisit aussitôt, mélange âcre et sucré qui me rappelle les cérémonies de mon enfance, les messes où ma mère me tenait la main, où mon frère riait des cantiques. Mon frère. Cette pensée me traverse comme une lame. Il est mort il y a trois ans, lors d'une escarmouche à la frontière. Père ne s'en est jamais remis. Moi non plus. Et maintenant, je me retrouve dans cette chapelle où nous venions ensemble, sans lui, sans elle, au milieu des ruines d'un monde qui s'effondre.

Les autres femmes sont là, rassemblées près de l'autel. Des servantes, des cuisinières, des femmes de chambre, des épouses de soldats. Elles prient, certaines à voix haute, d'autres en silence, les mains jointes, les yeux fermés. Une vieille femme que je reconnais à peine, la nourrice de mon enfance, pleure doucement dans un coin. Elle me voit entrer et esquisse un geste vers moi, comme si elle voulait me prendre dans ses bras. Mais je reste à distance. Je ne peux pas. Je ne peux pas me laisser consoler alors que tout brûle autour de moi.

Je m'assois sur un banc de pierre, près des fonts baptismaux. L'eau bénite tremble légèrement au rythme des impacts de catapultes. Je fixe cette eau, ce petit bassin de calme dans un océan de chaos, et je me demande combien de temps nous avons. Combien de temps avant que les portes de la citadelle ne cèdent. Combien de temps avant que les soldats de Kaelthorn n'envahissent les couloirs, les salles, les chapelles. Combien de temps avant que tout soit fini.

Une explosion retentit, plus proche que les précédentes. Le sol tremble sous mes pieds. Des morceaux de plâtre tombent du plafond. Une femme hurle. Mira se serre contre moi, et je sens son cœur battre à tout rompre contre mon bras. Je lui prends la main. Sa peau est moite, froide, et je la serre fort, comme si ce simple geste pouvait nous sauver toutes les deux.

— Tout va bien, je murmure, sans y croire une seule seconde. Tout va bien.

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