MasukAnya
Les jours qui suivent sont un brouillard. Je ne vis plus que la nuit, aux heures où sa présence devient plus tangible, plus exigeante. Le manoir n'est plus une maison, c'est une scène. Et je suis à la fois le public captif et l'artiste forcée.
Je me tiens devant le piano, mais je ne joue pas. Je suis jouée.
Ce soir, c'est différent. L'air est chargé d'une tension nouvelle, électrique, presque violente. La présence de Lysander n'est plus une caresse insistante, c'est un étau. Il est là, derrière moi, et je peux presque distinguer les détails de son visage – l'arête orgueilleuse du nez, la courbe cruelle de la bouche. Il se matérialise, et chaque parcelle de mon être crie à la fois en avertissement et en invitation.
— Tu as fui le monde des mortels. Maintenant, plonge dans le mien.
Sa voix n'est plus un écho. C'est une vibration physique dans l'air, qui fait frissonner la coupe de vin posée sur le piano, vide depuis des jours.
— Je… je ne sais pas comment.
Un rire bas, sans joie.
— La porte est en toi, Anya. Elle l'a toujours été. Tu n'as fait que m'en donner la clé.
Une main – presque solide, froide comme la mort – se pose sur mon ventre. Je halète, un spasme de peur et de désir me parcourant. Ses doigts pressent, s'enfoncent. Ce n'est pas une caresse. C'est une revendication.
— Tu sens le vide qu'il a laissé ? L'écho de sa médiocrité ? Je vais le remplir. De moi. De nous.
La main remonte, glaciale, entre mes seins, s'arrêtant sur mon sternum. La pression augmente. Ce n'est plus de la glace, c'est une brûlure. Je crie, mais le son est avalé par la pièce.
— Donne-le-moi.
— Quoi ? sanglote-je, perdue dans la sensation déchirante.
— Ton âme. Le dernier bastion. Donne-la en gage. Fais-moi confiance, Anya.
La folie de cette demande devrait me faire fuir en hurlant. Mais je suis trop loin. Le désir, la curiosité malsaine, l'addiction à cette sensation unique… tout cela a creusé un sillon trop profond en moi.
Je hoche la tête, incapable de former un mot.
L'instant d'après, le monde explose.
Ou peut-être est-ce moi.
Un froid absolu, pire que tout ce que j'ai pu imaginer, jaillit de sa main et s'engouffre en moi. Ce n'est pas une sensation extérieure. C'est de l'intérieur. C'est comme si mes veines se remplissaient de givre, comme si mes os se changeaient en glace. Je crie, pour de vrai cette fois, un son déchirant, mais il est étouffé par une force invisible.
Des images défilent devant mes yeux, trop rapides, trop violentes. Des salons enfumés du siècle passé. Le son d'un piano différent. Une main – la sienne, humaine – signant un pacte sur un parchemin sanglant. La trahison. La mort. L'emprisonnement dans ces murs, dans l'attente. Un siècle de silence. Un siècle de soif.
Et moi. Mon enfance. Mes peurs. Mon amour manqué pour Gabriel. Le vide que je traînais bien avant de venir ici. Tout est étalé, nu, violé. Il ne voit pas mes souvenirs, il les dévore.
C'est une violation bien pire que celle du corps. C'est le viol de l'âme.
La douleur est indicible. C'est le déchirement de tout ce que je suis.
Et puis, soudain, la douleur cesse.
Le silence.
Un silence total, intérieur et extérieur.
Je suis étendue sur le sol froid, haletante. Je me sens… vide. Creusée. Comme si on avait arraché la moelle de mes os.
Et puis, je le sens.
Quelque chose d'autre. De nouveau.
Ce n'est pas lui. C'est… une extension de moi. Une conscience froide, ancienne, qui se love dans les recoins laissés vacants. C'est sa présence, mais elle n'est plus autour de moi. Elle est en moi.
Je rouvre les yeux.
Le monde est différent.
Je vois les courants d'énergie dans l'air, les résidus des émotions passées accrochées aux murs comme des toiles d'araignée. J'entends le silence, et il me parle. Il me chuchote les secrets de la pierre, le désespoir du bois.
Et la musique.
Elle n'est plus seulement dans ma tête. Elle est partout. La valse n'est plus une partition, c'est le battement de cœur du manoir. C'est mon propre pouls.
Je me relève. Mes membres obéissent avant même que je ne formule la pensée. Je me dirige vers le piano. Je n'ai pas besoin de regarder les touches.
Mes doigts se posent dessus.
Et je joue.
Ce n'est plus Le Sanglot des Anges Déchus. C'est quelque chose de nouveau. De plus sombre, de plus beau, de plus terrifiant. C'est notre histoire. La trahison, la soif, la possession. Chaque note est un fragment de son âme à lui, et de ce qui reste de la mienne, entremêlés.
La musique emplit la maison, mais cette fois, c'est moi qui la génère. La puissance qui coule dans mes doigts est la sienne, mais elle est mienne aussi. Je suis l'interprète, l'instrument, et le compositeur.
Je sens son approche. Il est là, à mes côtés. Plus réel que jamais. Je peux tourner la tête et voir son sourire, un sourire de prédateur satisfait. Ses yeux gris brillent d'une fierté terrible.
— Bienvenue, Anya.
Sa voix est en moi, une basse continue sous la mélodie que je joue.
Je ne réponds pas. Je joue. Je joue la chute de Gabriel. Je joue la mort de mon ancien moi. Je joue la naissance de cette chose nouvelle, glacée et sublime, que je suis en train de devenir.
La musique enfle, un crescendo qui fait trembler les fondations. Les vitres vibrent, prêtes à se briser. Je ris, un son clair et cruel qui se mêle à la partition.
Je ne suis plus possédée.
Je suis la possession elle-même.
Et le concerto n'est pas terminé. Il ne fait que commencer.
AnyaLa cave n'est plus une cave.C'est une caverne, ou le souvenir d'une caverne. Les murs de pierre brute suintent une humidité qui n'est pas de l'eau ou pas seulement de l'eau. C'est une condensation de temps, de silence, de patiences accumulées. L'air est lourd, chargé d'une minéralité qui alourdit les poumons.Et il y a le bruit.Un bourdonnement. Pas celui, agressif et martial, qui a fait s'effondrer Marc. Celui-ci est plus profond, plus lent. Une pulsation. Une respiration tellurique. Le souffle de quelque chose qui n'a jamais eu de poumons mais qui apprend, peut-être, à respirer.— Pose ta main, dit Lysander.Sa voix est différente, ici. Plus granuleuse. Plus ancienne.— Pose ta main sur le mur.Je le fais.La pierre est froide. Puis tiède. Puis brûlante – non de température, mais de présence. Sous mes doigts, sous ma paume, je sens la vibration. Et dans la vibration, je sens quelque chose d'autre.Un appel.Ce n'est pas Lysander. C'est plus vieux que Lysander, plus vieux que
LysanderIl dort encore.Sa main, posée sur la nuque d'Anya, est ouverte comme une offrande. Les coupures de la nuit, fines entailles laissées par les cordes, dessinent sur ses doigts des portées invisibles. Du sang séché aux jointures. Du sang qui est aussi de l'encre, aussi de la signature.Je regarde cet homme et je mesure l'étendue de ce que j'ai fait.Et de ce que je dois faire.Cent ans. Cent années à composer dans le vide, à jeter des notes dans l'oubli comme on jette des pierres dans un puits sans fond. Cent ans à écouter le silence qui suit l'accord, à guetter l'applaudissement qui ne vient jamais, la compréhension qui demeure à jamais hors de portée.Et maintenant, cet homme. Ce violoniste brisé qui porte en lui la musique comme d'autres portent une maladie incurable. Ce survivant qui a traversé le deuil, la perte, l'abandon de son art, et qui reste – malgré tout – capable de pleurer sur une dissonance.Je l'ai choisi parce qu'il était vulnérable.Je commence à comprendre qu
LysanderCette découverte m’ébranle plus que je ne voudrais l’admettre. Pendant cent ans, j’ai considéré les vivants comme du matériau, de la matière première à modeler selon mes besoins. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui puisse, fût-ce imparfaitement, comprendre ce que je tentais de dire.Marc le peut.Et cela change tout.AnyaLa nuit est presque finie.J’ai nettoyé les mains de Marc, désinfecté les coupures, appliqué des compresses d’eau froide sur ses poignets gonflés. Il n’a pas parlé. Il est assis au bord du lit, les mains sur les genoux, et il regarde ses paumes comme s’il y cherchait les stigmates d’une passion.— Je l’ai senti, dit-il enfin.Sa voix est éraillée, presque inaudible.— Je l’ai senti en moi. Pas comme un ennemi. Comme… comme quelque chose qui cherchait à sortir depuis très longtemps. Quelque chose de beau. De terrible. Mais de beau.Il lève les yeux vers moi.— C’est ça, le pire, Anya. Ce n’est pas un monstre. C’est un artiste. Et je crois… je crois qu’il m
LysanderLe piano.Je l’ai touché. Non pas avec des mains – je n’en ai plus depuis longtemps – mais avec la vibration du nœud tellurique, avec le chant de la pierre conduit à travers le sol, les murs, le bois du plancher. J’ai fait résonner ses cordes comme on pince les nerfs à vif d’un corps endormi.Il ne joue pas. Il n’y a personne pour l’actionner. Mais il chante quand même.Une note. Puis une autre. Puis une tierce, une quarte, un accord dissonant qui n’appartient à aucune gamme tempérée. C’est la voix de la terre qui cherche à s’exprimer dans le langage des hommes, et qui écorche les deux en chemin.Marc s’arrête sur le seuil.Il regarde le clavier qui s’enfonce sous aucune main, les marteaux qui frappent les cordes sans que nul ne les commande. Il regarde le couvercle ouvert qui vibre, qui palpite, qui semble respirer.— Arrête, souffle-t-il. Arrête ça.Je ne réponds pas. Je laisse la musique enfler.Ce n’est plus une improvisation. J’organise les sons, je structure la dissonan
LysanderIls se tiennent par la main.Quelle image. Quelles retrouvailles pathétiques. Lui, le verre fêlé. Elle, la garde-malade qui panse les blessures qu’elle a elle-même contribué à infliger. Ils croient que cette communion de misère les sauvera. Ils croient que la tendresse est un rempart.Ils n’ont rien compris.La tendresse est une fenêtre. Elle ouvre, elle ne ferme pas. Et par cette fenêtre, je peux passer.Car Marc, en s’abandonnant à Anya, en acceptant sa présence comme un refuge, a fait plus que se réconforter. Il a abaissé ses dernières défenses. Il a admis, implicitement, que les règles du monde ordinaire ne s’appliquent plus ici. Il a accepté le surnaturel comme une donnée de son existence.Désormais, tout est possible.Je sens le nœud tellurique qui palpite sous la cave. Il a perçu, lui aussi, ce changement. La pierre reconnaît ceux qui se sont ouverts à elle. Elle attend. Elle veut s’exprimer, non plus par à-coups et par spasmes, mais dans une forme durable, une manifes
LysanderL’aube.Elle se lève, indifférente, ignare, comme si la nuit n’avait rien déchiré. La lumière sale et grise s’infiltre par les fentes des volets, révélant sans pudeur ce que l’ombre avait consenti à voiler : l’homme en tas au milieu du plancher, le miroir étoilé, les livres éparpillés comme des oiseaux morts.Marc n’a pas bougé.Il est là, genoux ramenés contre la poitrine, front posé sur le bois. Il n’y a plus en lui cette tension du ressort prêt à se détendre, cette vigilance mécanique de l’artisan qui cherche la panne. Non. C’est une dépouille. Une forme qui respire encore par habitude, par inertie. Le courant est coupé. La machine ne répond plus.Anya l’observe du seuil.Elle n’entre pas. Elle n’ose pas. Pour la première fois depuis qu’elle a franchi cette porte, je la sens véritablement démunie. Son répertoire est celui des caresses et des murmures, des corps qui s’entrelacent et des larmes qui lavent les péchés. Mais que faire d’un homme qui ne peut plus être touché ? Q



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