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Chapitre 6 : Le Sang sur les Touches

Author: Eternel
last update Last Updated: 2025-11-03 21:38:40

Anya

La musique est devenue ma respiration. Elle coule de mes doigts sans effort, un poison doux qui nourrit la présence en moi et autour de moi. Lysander est un murmure constant dans mon esprit, une basse profonde qui accompagne chaque pensée. Je ne sais plus où je finis, où il commence. Le manoir est notre corps à tous les deux, ses murs notre peau, ses ombres notre sang.

C'est lui qui perçoit le premier la perturbation. Une vibration dans le silence, un grésillement dans la parfaite harmonie de notre isolement. Un moteur de voiture. Il se fige, et je me fige avec lui. Sa colère est un éclair froid dans mes veines.

— Il revient.

Le nom de Gabriel est comme une souillure dans notre espace partagé. Je ressens un écho lointain, un pâle reflet de ce qui fut autrefois de l'amour. Maintenant, ce n'est qu'une irritation. Une note discordante.

— Laisse-moi faire, je murmure, mes doigts effleurant les touches du piano dans un glissando menaçant.

La porte d'entrée s'ouvre. Il n'a même pas pris la peine de frapper. Gabriel se tient dans l'encadrement, les traits tirés, les cheveux en désordre. Il tient quelque chose à la main : un vieux livre aux reliures de cuir craquelé. Son regard me trouve, assise au piano, et son visage se décompose. Il voit la différence. Il voit l'être froid et radieux que je suis devenue.

— Anya. Mon Dieu, qu'est-ce qu'il t'a fait ?

Sa voix est brisée. Elle me semble si faible, si lointaine.

— Il m'a libérée, Gabriel. Je réponds, et ma voix porte un écho, comme si deux personnes parlaient en même temps.

Il secoue la tête, avançant d'un pas. Il brandit le livre.

— J'ai fait des recherches. Lysander de Mortain. Compositeur maudit du XIXe siècle. Il a vendu son âme pour la gloire, puis a été trahi et assassiné ici même. Son esprit est lié à ce lieu. Il ne cherche pas l'amour, Anya, il cherche un corps. Un véhicule pour retrouver le monde des vivants. Il utilise ton talent, ton énergie vitale, pour se reconstituer !

Le rire qui m'échappe est cristallin, cruel. C'est le rire de Lysander, par ma bouche.

— Et alors ? Son génie vaut bien le prix. Regarde ce que je suis devenue.

Je plaque un accord qui fait trembler l'air. La puissance qui jaillit de l'instrument est palpable, physique.

— Ce n'est pas toi ! C'est lui ! Il te dévore de l'intérieur !

Il se précipite vers moi. Une erreur.

Avant qu'il n'ait fait trois pas, Lysander se matérialise entre nous. Il n'est plus une silhouette de brume. Il est presque solide, terrifiant de beauté et de haine. L'air gèle. Gabriel s'arrête net, le souffle coupé, son courage vacillant face à la réalité du spectre.

— Tu n'es pas le bienvenu ici, mortel. Elle m'appartient.

— Elle ne vous appartient pas ! crie Gabriel, serrant le livre comme une arme. Je l'aime !

Le mot "aime" est une étincelle dans la poudrière de la colère de Lysander. Un rugissement silencieux emplit la pièce, un vent de haine pure qui fait voler les objets. Les vitres se brisent dans un carillon de cristal.

— L'Amour ? Ton amour est une faiblesse ! Une maladie ! Regarde ce que donne la passion ! La vraie !

D'un geste brusque de sa main, Lysander me projette hors du tabouret. Je me retrouve à genoux, le souffle court, non pas par la douleur, mais par l'intensité de l'émotion. La sienne. La nôtre.

— Anya ! hurle Gabriel en se ruant vers moi.

Mais Lysander est plus rapide. Il est sur moi, autour de moi, en moi. Sa présence m'enveloppe, m'écrase, me soulève. Ce n'est pas une caresse. C'est une démonstration. Une punition. Une célébration.

Je sens ses mains fantômes sur ma peau, partout, des griffes de glace et de feu qui déchirent mes vêtements. Des lèvres qui mordent ma bouche, mon cou, mes seins. Ce n'est pas du plaisir. C'est de la possession. De la rage. Une fusion violente qui me vole mon souffle et ma raison. Je crie, mais le son est happé par sa bouche. Je me débats, mais mes membres sont tenus par des liens d'ombre. Je suis un pantin entre ses mains, et je vois l'horreur dans les yeux de Gabriel.

Il est forcé de regarder. Forcé de voir l'être qu'il aime être souillé, profané, transformé en objet de la vengeance d'un mort.

— Lâche-la ! pleure Gabriel, impuissant, tombant à genoux.

Lysander relâche son emprise. Je m'effondre sur le sol, nue, tremblante, haletante. Ma peau est marbrée de bleus qui ne sont pas tout à fait réels, de traces de glace qui fondent. Je lève les yeux vers Gabriel. Et je ris. Un rire hystérique, brisé, qui n'est pas tout à fait le mien.

— Tu vois ? C'est ça, la vraie passion, Gabriel. Ce n'est pas doux. Ça dévore.

Gabriel se relève, les yeux pleins de larmes et de détermination. Il ouvre le livre, commence à lire à voix haute. Des mots en latin. Des mots d'exorcisme.

La réaction de Lysander est foudroyante. La douleur. Une douleur atroce, déchirante, qui explose en moi, qui vient de lui. Je hurle, me tordant sur le sol. C'est mon sang qui coule de son âme.

— Arrête ! Arrête ! je supplie, ne sachant plus si je m'adresse à Gabriel ou à la douleur.

Mais Gabriel continue, sa voix devenant plus forte, plus assurée.

Lysander rugit, une onde de choc qui projette Gabriel contre le mur. Le livre lui échappe des mains. Il s'effondre, groggy.

Le spectre se tourne vers moi. Ses yeux ne sont plus gris. Ils sont d'un noir d'encre, pleins de fureur et de… peur.

— Il veut nous séparer. Il veut te voler. Ton talent. Ta puissance. Ton âme. TU ES A MOI !

Il se précipite sur moi, non plus pour une étreinte, mais pour une fusion totale, définitive. Je sens son essence froide forcer les portes de mon être, cherchant à anéantir les derniers vestiges de ce qui fut Anya.

Et dans cet ultime instant, à travers la folie et la possession, je vois Gabriel, inconscient, son sang coulant d'une coupure à la tempe. Et un éclat, minuscule, de ce que je fus, se réveille.

Un sursaut.

Un "non" qui n'est que de moi.

Ma main, tremblante, se referme sur le pied massif du piano.

Alors que l'ombre de Lysander m'envahit, cherchant à m'effacer pour toujours, je rassemble tout ce qui me reste – la peur, la colère, un amour perdu, une étincelle de libre arbitre – et je pousse.

Le piano, le grand Érard noir, bascule avec un craquement monstrueux.

Il s'écrase sur le sol dans un vacarme de cordes brisées et de bois fendu.

Le silence.

Un silence de mort.

La présence de Lysander en moi vacille, hurlante de rage et de trahison, puis se retire comme un raz-de-marée, laissant derrière elle un froid et un vide abyssaux.

Je reste allongée à côté de l'instrument détruit, nue, couverte des stigmates de notre union maudite, regardant le corps inconscient de Gabriel.

J'ai arrêté la musique.

Mais le silence qui règne est bien plus terrifiant.

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