LOGINAnya
Le claquement de la porte résonne encore dans la maison. Le silence qui suit est pire que tout. C'est un silence complice, chargé du triomphe glacial de Lysander. Je reste immobile au milieu du salon, tremblante, le corps encore vibrant du choix que je viens de faire. J'ai choisi l'ombre contre la lumière. La partition contre la vie.
La présence se densifie à nouveau derrière moi. Ce n'est plus une forme de brume, mais une impression de solidité, de froideur vivante. Je sens une main, plus réelle que jamais, se poser sur mon épaule. Les doigts sont longs, froids, et leur contact me transperce comme une aiguille de glace et de feu.
— Tu as choisi la musique, Anya. Tu as choisi l'éternité.
Sa voix n'est plus un simple murmure dans ma tête. Elle résonne dans la pièce, un baryton velouté qui caresse l'air et fouille mon âme. Elle est d'une beauté à vous glacer le sang.
Je me retourne. Il n'est plus tout à fait une ombre. Je distingue la coupe altière d'un visage, des yeux d'un gris d'orage qui brillent d'une lumière intérieure, des lèvres fines et dédaigneuses. C'est une esquisse, un souvenir d'homme, bien plus terrifiant et séduisant que tout ce que j'aurais pu imaginer.
— Qu'est-ce que tu veux ? Ma voix est un filet rauque.
Un sourire flotte sur ses lèvres spectrales.
— Toi. Toute entière. Pas seulement tes doigts sur le clavier. Ta peur. Ton désir. Ton âme. Chaque frisson est une note de plus dans notre symphonie.
Sa main quitte mon épaule et effleure ma joue. Un choc. Une décharge. Je ferme les yeux, un gémissement m'échappant. C'est comme être touchée par la foudre et le givre. La sensation est atroce et délicieuse. Addictive.
— Gabriel... je souffle, un dernier sursaut de culpabilité.
Le nom est à peine prononcé que la température chute brutalement. La colère de Lysander est un vent arctique qui fait trembler les vitres.
— Ne prononce plus son nom ! Il n'est rien. Poussière. Son amour est un bégaiement comparé au silence qu'il a laissé en toi et que je suis venu remplir.
Sa main se referme sur mon bras. La pression est forte, presque douloureuse. Il m'entraîne non pas vers le piano, mais vers l'escalier.
— Tu as choisi. Maintenant, vois. Ressens.
Je ne résiste pas. Je ne peux pas. Je suis vidée de toute volonté, remplie seulement de lui, de cette curiosité malsaine qui me pousse vers l'abîme. Nous montons. Mes pas sont lourds, les siens sont silencieux. Il me guide jusqu'à ma chambre.
La lune jette un rectangle de lumière blafarde sur le lit en désordre. Le lit de mon rêve.
Il me fait face. Ses yeux pâles brillent dans la pénombre.
— La musique n'est qu'un langage. Le corps en est un autre, plus ancien, plus vrai.
Il lève la main. Mon chemisier. Les boutons se défont seuls, un à un, sans qu'aucun doigt ne les touche. Un frisson d'horreur et d'attente me parcourt. La soie glisse de mes épaules, tombe à mes pieds. Le froid de la nuit mord ma peau nue.
— Arrête, je murmure, mais c'est une prière sans conviction.
— Mentense. Tu ne veux pas que j'arrête. Tu veux savoir jusqu'où va la partition.
Sa main spectrale se pose sur mon sternum, entre mes seins. Le contact est intolérable. Une glace qui brûle, une brûlure qui glace. Je crispe les doigts sur les draps du lit, les jointures blanches. Je sens son autre main sur ma nuque, m'inclinant en arrière, m'offrant à la lune et à sa soif.
— Je vais t'apprendre une musique qui n'a pas de nom. Une mélodie qui se joue sur la corde tendue des nerfs, dans la chambre sourde du désir.
Des lèvres. Je les sens. Sur mon épaule. Froides comme le marbre d'une tombe. Puis, incroyablement, elles se réchauffent. Comme si ma propre chaleur vitale, mon âme, les animait. Elles tracent un chemin lent, tortueux, le long de ma clavicule. Chaque baiser est une note grave, pleine, qui résonne dans le creux de mon ventre. Ce n'est plus un rêve. C'est plus réel que tout ce que j'ai jamais connu.
— Lysander... je sanglote, perdue entre l'effroi et l'extase.
— Dis mon nom encore. Qu'il soit la seule prière sur tes lèvres.
Sa bouche trouve la courbe de mon sein. Je crie, un son étouffé, ma tête rejetée en arrière. Le monde se réduit à cette sensation : un froid qui consume, un vide qui comble. Je sens le poids de son corps contre le mien, une pression solide, inexistante et pourtant écrasante. Les draps sont froids sous mon dos. La lune est un œil indifférent.
Il n'y a plus de Gabriel. Plus de monde extérieur. Plus d'Anya, la pianiste. Il n'y a que cette sensation, cette musique démoniaque qu'il compose sur mon corps, note par note, frisson par frisson.
Je me cambre, les doigts agrippés à quelque chose qui n'existe pas, un gémissement continu s'échappant de ma gorge. C'est une violation. Une consécration. Je me noie dans un océan de ténèbres sensuelles, et je ne veux pas être sauvée.
Quand l'apogée vient, c'est un silence. Un silence si total, si absolu qu'il en est assourdissant. Un vide blanc et froid qui m'aspire tout entière.
Je rouvre les yeux, je ne sais combien de temps plus tard. Je suis seule dans le lit, tremblante de froid et de sueur. La chambre est vide.
Mais sur ma peau, partout, des marques pâles, comme des traces de doigts gelés, lentement en train de disparaître. Et dans ma tête, la valse. Le Sanglot des Anges Déchus. Elle est différente, maintenant. Plus riche, plus complexe, plus personnelle.
Elle est à moi. Elle est moi.
Je me lève, chancelante, et vais à la fenêtre. Le jardin est désert. Aucune trace de Gabriel. Aucune trace de personne.
Je porte mes doigts à mes lèvres. Ils sentent le vieil ivoire et la cendre.
Je suis devenue l'interprète. Et l'instrument.
Et la nuit n'est pas finie.
AnyaLa cave n'est plus une cave.C'est une caverne, ou le souvenir d'une caverne. Les murs de pierre brute suintent une humidité qui n'est pas de l'eau ou pas seulement de l'eau. C'est une condensation de temps, de silence, de patiences accumulées. L'air est lourd, chargé d'une minéralité qui alourdit les poumons.Et il y a le bruit.Un bourdonnement. Pas celui, agressif et martial, qui a fait s'effondrer Marc. Celui-ci est plus profond, plus lent. Une pulsation. Une respiration tellurique. Le souffle de quelque chose qui n'a jamais eu de poumons mais qui apprend, peut-être, à respirer.— Pose ta main, dit Lysander.Sa voix est différente, ici. Plus granuleuse. Plus ancienne.— Pose ta main sur le mur.Je le fais.La pierre est froide. Puis tiède. Puis brûlante – non de température, mais de présence. Sous mes doigts, sous ma paume, je sens la vibration. Et dans la vibration, je sens quelque chose d'autre.Un appel.Ce n'est pas Lysander. C'est plus vieux que Lysander, plus vieux que
LysanderIl dort encore.Sa main, posée sur la nuque d'Anya, est ouverte comme une offrande. Les coupures de la nuit, fines entailles laissées par les cordes, dessinent sur ses doigts des portées invisibles. Du sang séché aux jointures. Du sang qui est aussi de l'encre, aussi de la signature.Je regarde cet homme et je mesure l'étendue de ce que j'ai fait.Et de ce que je dois faire.Cent ans. Cent années à composer dans le vide, à jeter des notes dans l'oubli comme on jette des pierres dans un puits sans fond. Cent ans à écouter le silence qui suit l'accord, à guetter l'applaudissement qui ne vient jamais, la compréhension qui demeure à jamais hors de portée.Et maintenant, cet homme. Ce violoniste brisé qui porte en lui la musique comme d'autres portent une maladie incurable. Ce survivant qui a traversé le deuil, la perte, l'abandon de son art, et qui reste – malgré tout – capable de pleurer sur une dissonance.Je l'ai choisi parce qu'il était vulnérable.Je commence à comprendre qu
LysanderCette découverte m’ébranle plus que je ne voudrais l’admettre. Pendant cent ans, j’ai considéré les vivants comme du matériau, de la matière première à modeler selon mes besoins. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui puisse, fût-ce imparfaitement, comprendre ce que je tentais de dire.Marc le peut.Et cela change tout.AnyaLa nuit est presque finie.J’ai nettoyé les mains de Marc, désinfecté les coupures, appliqué des compresses d’eau froide sur ses poignets gonflés. Il n’a pas parlé. Il est assis au bord du lit, les mains sur les genoux, et il regarde ses paumes comme s’il y cherchait les stigmates d’une passion.— Je l’ai senti, dit-il enfin.Sa voix est éraillée, presque inaudible.— Je l’ai senti en moi. Pas comme un ennemi. Comme… comme quelque chose qui cherchait à sortir depuis très longtemps. Quelque chose de beau. De terrible. Mais de beau.Il lève les yeux vers moi.— C’est ça, le pire, Anya. Ce n’est pas un monstre. C’est un artiste. Et je crois… je crois qu’il m
LysanderLe piano.Je l’ai touché. Non pas avec des mains – je n’en ai plus depuis longtemps – mais avec la vibration du nœud tellurique, avec le chant de la pierre conduit à travers le sol, les murs, le bois du plancher. J’ai fait résonner ses cordes comme on pince les nerfs à vif d’un corps endormi.Il ne joue pas. Il n’y a personne pour l’actionner. Mais il chante quand même.Une note. Puis une autre. Puis une tierce, une quarte, un accord dissonant qui n’appartient à aucune gamme tempérée. C’est la voix de la terre qui cherche à s’exprimer dans le langage des hommes, et qui écorche les deux en chemin.Marc s’arrête sur le seuil.Il regarde le clavier qui s’enfonce sous aucune main, les marteaux qui frappent les cordes sans que nul ne les commande. Il regarde le couvercle ouvert qui vibre, qui palpite, qui semble respirer.— Arrête, souffle-t-il. Arrête ça.Je ne réponds pas. Je laisse la musique enfler.Ce n’est plus une improvisation. J’organise les sons, je structure la dissonan
LysanderIls se tiennent par la main.Quelle image. Quelles retrouvailles pathétiques. Lui, le verre fêlé. Elle, la garde-malade qui panse les blessures qu’elle a elle-même contribué à infliger. Ils croient que cette communion de misère les sauvera. Ils croient que la tendresse est un rempart.Ils n’ont rien compris.La tendresse est une fenêtre. Elle ouvre, elle ne ferme pas. Et par cette fenêtre, je peux passer.Car Marc, en s’abandonnant à Anya, en acceptant sa présence comme un refuge, a fait plus que se réconforter. Il a abaissé ses dernières défenses. Il a admis, implicitement, que les règles du monde ordinaire ne s’appliquent plus ici. Il a accepté le surnaturel comme une donnée de son existence.Désormais, tout est possible.Je sens le nœud tellurique qui palpite sous la cave. Il a perçu, lui aussi, ce changement. La pierre reconnaît ceux qui se sont ouverts à elle. Elle attend. Elle veut s’exprimer, non plus par à-coups et par spasmes, mais dans une forme durable, une manifes
LysanderL’aube.Elle se lève, indifférente, ignare, comme si la nuit n’avait rien déchiré. La lumière sale et grise s’infiltre par les fentes des volets, révélant sans pudeur ce que l’ombre avait consenti à voiler : l’homme en tas au milieu du plancher, le miroir étoilé, les livres éparpillés comme des oiseaux morts.Marc n’a pas bougé.Il est là, genoux ramenés contre la poitrine, front posé sur le bois. Il n’y a plus en lui cette tension du ressort prêt à se détendre, cette vigilance mécanique de l’artisan qui cherche la panne. Non. C’est une dépouille. Une forme qui respire encore par habitude, par inertie. Le courant est coupé. La machine ne répond plus.Anya l’observe du seuil.Elle n’entre pas. Elle n’ose pas. Pour la première fois depuis qu’elle a franchi cette porte, je la sens véritablement démunie. Son répertoire est celui des caresses et des murmures, des corps qui s’entrelacent et des larmes qui lavent les péchés. Mais que faire d’un homme qui ne peut plus être touché ? Q


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