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Chapitre 5 — Le manoir Moretti

ผู้เขียน: Léo
last update วันที่เผยแพร่: 2026-07-06 14:39:45

La route a duré près de deux heures.

Je n’ai presque pas parlé.

Dante non plus.

J’étais assise à l’arrière de sa voiture, face à la vitre noire où mon reflet semblait appartenir à une autre femme. Une femme qui montait de son plein gré vers sa captivité. Une femme qui n’avait plus de maison derrière elle, seulement un père brisé et un nom redevenu dangereux.

Dante était assis à ma droite.

Trop près.

Sans me toucher.

Sa présence remplissait pourtant tout l’habitacle. Le cuir, le silence, la lumière glissant sur sa mâchoire, l’odeur sèche et élégante de son parfum — tout semblait organisé autour de lui. Même son immobilité ressemblait à une forme de contrôle.

J’ai fini par tourner la tête vers lui.

— Vous faites toujours aussi peur en silence, ou c’est réservé aux enlèvements déguisés ?

Ses yeux sont restés fixés sur la route quelques secondes avant de venir sur moi.

— Vous parlez beaucoup pour quelqu’un qui devrait dormir.

— Je n’ai aucune envie de dormir à côté de mon ravisseur.

— Alors continuez à me détester. Cela vous tiendra éveillée.

J’ai serré les dents.

— Si vous êtes aussi charmant au quotidien, je comprends mieux pourquoi vous avez besoin de contrats pour vous marier.

Le coin de sa bouche a presque bougé.

— Je n’ai jamais eu besoin de contrat pour obtenir ce que je voulais.

— Voilà qui est rassurant.

— Ce n’était pas censé l’être.

Je me suis tournée vers la fenêtre.

Je refusais de lui laisser voir à quel point il me troublait, non par désir — pas encore, me suis-je dit avec colère — mais par cette manière qu’il avait de toujours répondre juste assez, jamais trop. Comme s’il me donnait des miettes calculées pour me maintenir en déséquilibre.

Quand la voiture a enfin franchi les grilles du domaine Moretti, j’ai cessé de respirer une seconde.

Le manoir n’en était pas vraiment un. C’était une forteresse déguisée en palais.

Façade de pierre claire. Colonnes massives. Terrasses éclairées. Jardins taillés avec une précision presque militaire. Fontaines silencieuses. Caméras discrètes. Hommes postés à l’entrée, à peine visibles, mais partout.

Rien ici ne disait accueil.

Tout disait pouvoir.

— Vous vivez là ? ai-je murmuré malgré moi.

— Oui.

— C’est obscène.

— C’est sécurisé.

La voiture s’est arrêtée sous un porche immense. Un homme d’une cinquantaine d’années, impeccablement vêtu, nous attendait sur les marches.

Il a ouvert ma portière avant que j’aie le temps de le faire.

— Signorina Valenti, a-t-il dit avec une courtoisie parfaite. Bienvenue à la maison Moretti. Je suis Vittorio.

Bienvenue.

Le mot m’a donné envie de rire.

Je suis descendue, les jambes raides, et j’ai levé les yeux vers les fenêtres hautes du bâtiment. Derrière l’une d’elles, une silhouette féminine se tenait immobile.

Elle ne cherchait même pas à se cacher.

Elle m’observait.

— Qui est-ce ? ai-je demandé à voix basse.

Dante a suivi mon regard.

— Ma sœur.

— Elle a l’air ravie.

— Bianca n’aime pas les surprises.

— Moi non plus, figurez-vous.

Il m’a laissée passer devant lui pour entrer dans le hall.

Marbre noir et blanc. Lustres trop hauts. Escalier monumental. Fleurs blanches sans parfum. Le genre d’endroit où chaque objet semblait coûteux, froid, choisi pour impressionner plutôt que pour vivre.

Je me suis arrêtée au centre du hall.

— Si vous croyez qu’un décor luxueux va me faire oublier ce que vous êtes—

— Je ne crois rien, Séléna. J’observe.

J’ai tourné la tête vers lui.

Bianca Moretti descendait l’escalier.

Elle était magnifique, de cette beauté dure qui ressemble à une arme bien polie. Robe ivoire, cheveux noirs relevés, bouche rouge, regard tranchant. Elle m’a détaillée de haut en bas avec une élégance insultante.

— Donc c’est elle, a-t-elle dit.

Sa voix était douce. Trop douce.

— Oui, a répondu Dante.

Bianca s’est arrêtée à la dernière marche.

— Plus simple que ce que j’imaginais.

Je n’ai même pas essayé de sourire.

— Et vous, plus polie que ce que j’espérais.

Ses yeux ont brillé.

Dante, lui, n’a rien interrompu. Comme s’il voulait voir qui mordrait la première.

Bianca a incliné légèrement la tête.

— Tu comprends au moins où tu mets les pieds ?

— Non. Mais j’ai l’impression que personne ici ne tient à m’aider.

— Sage impression.

Elle a approché d’un pas.

— Les femmes comme toi pensent toujours qu’un mariage les protège.

— Les femmes comme moi ?

— Celles qui arrivent ici avec leurs grands yeux, leur nom utile et leurs illusions.

J’ai senti la colère monter, mais je me suis forcée à rester calme.

— Je suis venue sans aucune illusion.

Bianca a jeté un coup d’œil à Dante.

— Dommage. Elles meurent plus vite, d’habitude.

Dante a parlé pour la première fois depuis son arrivée dans le hall.

— Cela suffit.

Bianca a haussé une épaule.

— Comme tu veux, frère.

Elle m’a adressé un dernier regard.

— Ta chambre est prête. Profites-en. Les portes se ferment vite, ici.

Puis elle est repartie vers l’escalier sans attendre de réponse.

Un frisson désagréable a glissé le long de ma colonne.

Je me suis tournée vers Dante.

— Votre famille est charmante.

— Vous n’avez encore vu que le prélude.

Vittorio s’est approché pour prendre ma valise.

Je l’ai gardée fermement.

— Je peux porter mes affaires seule.

Dante m’a observée un instant, puis il a fait un signe discret à Vittorio pour qu’il recule.

— Très bien, a-t-il dit. Votre chambre est au deuxième étage, aile est.

— Et la vôtre ?

La question m’a échappé avant que je puisse la retenir.

Ses yeux se sont assombris d’une façon presque imperceptible.

— Suffisamment près pour vous entendre si vous essayez de fuir.

J’ai levé le menton.

— Et si j’essaie de hurler ?

Il s’est approché juste assez pour que plus rien dans ce hall immense n’existe réellement, en dehors de son regard et du mien.

— Alors tout le monde saura que la future épouse de Dante Moretti a peur.

— Peut-être qu’elle en a le droit.

— Peut-être, a-t-il murmuré. Mais vous n’êtes pas du genre à offrir ce spectacle.

Mon cœur a cogné trop fort contre mes côtes.

Je le détestais pour avoir raison.

Il a reculé d’un pas.

— Reposez-vous. Demain, nous parlerons des règles.

— Il y en a beaucoup ?

— Assez pour vous garder en vie.

Je me suis tournée vers l’escalier, valise à la main, dos raide, dignité en lambeaux mais encore debout.

En arrivant sur le palier, j’ai regardé derrière moi.

Dante n’avait pas bougé.

Il me regardait toujours.

Comme si le contrat ne suffisait pas.

Comme s’il vérifiait déjà que sa prison s’était bien refermée.

Et pour la première fois depuis le début de cette nuit, une pensée plus dangereuse encore que la peur m’a traversée :

et si le vrai problème n’était pas seulement qu’il m’enferme…

mais qu’une partie de moi ait besoin de comprendre pourquoi je n’arrivais plus à détourner les yeux ?

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