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L'épouse qui n'existait pas
L'épouse qui n'existait pas
Author: Dledition

Chapitre 1 : La Trahison Suprême

Author: Dledition
last update publish date: 2026-07-03 06:31:37

Evelyn

La chaleur de cette fin d'après-midi à Glyfada est un poids humide qui écrase mes poumons. L'air sent le sel et le bitume fondu, les cigales hurlent dans les oliviers comme si elles savaient, comme si elles criaient à ma place le hurlement que je retiens prisonnier dans ma gorge depuis tout à l'heure. Depuis le parking. Depuis que j'ai vu sa silhouette disparaître sous le porche de l'hôtel.

Je marche. Mes jambes avancent toutes seules, mécaniques, absurdes. Je longe les bougainvilliers en fleurs qui débordent des murets, je traverse les flaques de lumière orangée que le soleil couchant déverse sur le bitume. Ma robe beige colle à mes omoplates, mes escarpins me scient les talons, mais je ne ralentis pas. Je ne peux pas ralentir.

Il m'avait dit qu'il avait une réunion urgente avec des investisseurs allemands.

Sa voix, ce matin, était douce. Presque trop douce. Il avait posé un baiser sur ma joue, un baiser distrait, rapide, le regard déjà ailleurs, déjà parti. J'avais retenu sa main, juste une seconde, et j'avais senti ses doigts se crisper imperceptiblement avant de se détendre. Je lui avais souri en disant :

— N'oublie pas ce soir. C'est notre anniversaire de mariage.

Il avait souri à son tour, son beau sourire aux fossettes profondes, celui qui m'avait conquise il y a cinq ans sur un rooftop de Plaka.

— Comment pourrais-je oublier, mon amour ? Je te promets une soirée inoubliable.

Je l'avais cru. Mon Dieu, comme je l'avais cru. J'avais passé la journée à tout préparer : les verrines dans le réfrigérateur, les macarons disposés sur le plateau d'argent, les bougies alignées sur la terrasse face à l'Acropole. J'avais enveloppé le stylo en or massif dans du papier de soie, noué un ruban bleu autour. Bleu comme sa cravate préférée. Bleu comme la mer de Santorin où il m'avait passé cette alliance au doigt en me murmurant des mots que je croyais éternels.

Pour toujours, mon amour.

L'alliance est à mon doigt en ce moment même. Je la sens qui serre ma peau, qui brûle, qui pèse. Un anneau de feu qui me rappelle à chaque pas ce que je suis en train de perdre. Ce que j'ai déjà perdu sans le savoir.

L'Artemis Palace se dresse devant moi comme un temple dédié à tout ce que je déteste désormais. Marbre blanc, baies vitrées, colonnes corinthiennes. Le luxe clinquant des palaces méditerranéens. Nous y avons organisé des dizaines d'événements pour Aether Tech. Des cocktails, des lancements, des conférences. J'y ai passé des soirées entières au bras d'Arnaud, souriant aux investisseurs, serrant des mains, jouant le rôle de l'épouse parfaite pendant que mon cerveau d'architecte analysait chaque ligne du bâtiment.

Je pousse la porte tambour. L'air conditionné me gifle. Le hall est désert à cette heure, seulement peuplé de palmiers en pots et de canapés design où personne ne s'assied jamais. Le réceptionniste lève les yeux vers moi, esquisse un salut que je ne lui rends pas. Mon visage est connu ici. Je suis Mme Daskalakis, l'épouse du grand patron, la femme qu'on salue avec déférence sans jamais vraiment la regarder.

Le bruit me parvient avant que je ne l'identifie. Un bourdonnement sourd, lointain, qui enfle à mesure que je longe le couloir menant aux salles de réception. Des rires. Des applaudissements. Une musique. Et puis la voix d'Arnaud, amplifiée par un micro, claire et chaude, cette voix que je connais par cœur, qui m'a murmuré des serments, des promesses, des mensonges.

La porte de la salle est entrouverte. Je me glisse derrière une colonne de marbre, le cœur si rapide que je le sens battre jusque dans mes tempes. Je pose une main sur la pierre froide pour ne pas tomber. Et je regarde.

La salle est pleine. Cent personnes, peut-être plus. Des hommes en costume clair, des femmes en robe du soir, des visages que je connais et d'autres que je n'ai jamais vus. Les associés d'Arnaud, les investisseurs, les connaissances de notre cercle social. Tous sont debout, le verre à la main, tournés vers l'estrade où se tient mon mari.

Il est magnifique. Déchirant de beauté dans son costume gris clair que je lui ai choisi le mois dernier. Sa cravate bleue, celle que je lui ai offerte pour son anniversaire. Ses cheveux bruns parfaitement coiffés, son sourire éclatant, ses yeux noirs qui pétillent de joie. Il est heureux. Profondément, sincèrement heureux.

À son bras, Chloé.

Ma meilleure amie.

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