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Chapitre 5. Ewan

Penulis: Zuzu
last update Tanggal publikasi: 2025-06-12 21:31:19

Quand j’ouvris les yeux, la lumière me transperça le crâne comme une lame.

Je grimaçai aussitôt.

Chaque battement de mon cœur semblait résonner dans ma tête avec une violence insupportable. Mon corps tout entier était lourd, endolori, comme si j’avais été broyé puis recousu à la hâte. J’essayai de bouger un peu, mais une douleur aiguë me traversa la poitrine et me coupa presque le souffle.

Je retombai contre l’oreiller avec un juron étouffé.

Autour de moi, tout était blanc.

Le plafond.

Les murs.

Les draps.

Et ce bruit régulier, irritant, des machines qui surveillent la vie comme si elle pouvait tenir dans quelques chiffres.

Un hôpital.

La réalisation mit quelques secondes à s’installer.

Puis la mémoire revint par fragments.

La route.

La moto.

Les phares.

Le choc.

Je fermai les yeux, essayant de reconstituer le reste. Une silhouette. Une voix. Oui… une voix de femme. Douce, tremblante, mais déterminée. Elle me disait de tenir bon. Elle refusait de me laisser glisser.

Je ne voyais pas son visage.

Seulement sa présence.

La porte s’ouvrit, me tirant de mes pensées. Une infirmière entra avec un soulagement visible sur le visage.

— Ah, vous êtes enfin réveillé.

Ma gorge était sèche, brûlante.

— Où suis-je ? demandai-je d’une voix rauque.

— À l’hôpital. Vous avez été victime d’un accident de la route. Vous ne vous souvenez de rien ?

Je détournai légèrement le regard.

Si. Je me souvenais de l’essentiel. Suffisamment, en tout cas, pour comprendre que j’avais failli mourir comme un idiot au terme de ma plus brillante rébellion.

Je passai ma langue sur mes lèvres sèches.

— De l’eau… s’il vous plaît.

— Bien sûr.

Elle revint avec un verre et m’aida à boire. Le simple fait d’avaler me demanda un effort. Quand elle reposa le verre sur la petite table, elle reprit d’un ton professionnel mais moins froid qu’auparavant :

— Une jeune femme vous a fait conduire ici après l’accident. Vous étiez inconscient. Vous n’aviez aucun papier d’identité sur vous. Est-ce que vous pouvez me donner votre nom ?

Je me figeai.

L’instant était là.

Le point de bascule.

Si je donnais mon vrai nom, tout irait très vite. Les appels. Les vérifications. Mon père prévenu avant même la fin de la nuit. Mes gardes du corps dans le couloir. Le personnel transformé en témoins gênés. Puis le retour à la résidence, aux questions, au contrôle, aux reproches.

Non.

Pas encore.

Je n’étais pas prêt à redevenir Ewan Rasson.

Pas alors que je pouvais encore sentir le goût fragile d’une liberté à peine effleurée.

Je relevai les yeux vers l’infirmière et mentis sans hésiter :

— Alex.

Elle marqua une légère pause.

— Alex… comment ?

Une seconde trop longue passa.

— Alex Morel.

Le nom m’était venu sans réfléchir. Suffisamment banal pour ne rien éveiller, suffisamment crédible pour tenir.

Elle nota l’information.

— Très bien, monsieur Morel. Nous compléterons votre dossier plus tard. Vous avez subi un traumatisme important. Il faudra éviter tout effort.

Je hochai faiblement la tête.

— Qui m’a amené ici ?

— Une jeune femme qui a assisté à l’accident. Elle est restée un moment, puis elle est repartie. Sans elle, les choses auraient pu être beaucoup plus graves.

Je sentis quelque chose se contracter en moi.

Cette inconnue m’avait sauvé.

Une parfaite étrangère s’était arrêtée là où tant d’autres auraient détourné les yeux. Elle m’avait fait conduire jusqu’ici, avait attendu, avait parlé aux médecins… et moi, je n’avais même pas son nom.

— Elle a laissé ses coordonnées ? demandai-je.

— Je ne crois pas, répondit l’infirmière. Reposez-vous maintenant. Le médecin repassera dans la matinée.

Elle ajusta la perfusion, vérifia rapidement les appareils, puis se dirigea vers la porte.

— Essayez de dormir.

Quand elle fut sortie, le silence retomba, épais.

Je fixai le plafond.

Alex Morel.

Le mensonge me paraissait à la fois absurde et nécessaire. Mais plus j’y pensais, plus l’idée prenait forme dans mon esprit. Ici, personne ne savait qui j’étais. Personne ne m’observait comme un héritier. Personne n’attendait de moi des réponses parfaites, des décisions parfaites, une tenue parfaite.

Ici, j’étais un homme blessé.

Rien de plus.

Et pour la première fois depuis très longtemps, cette simplicité me semblait précieuse.

Je pensais déjà à mes parents.

Ils devaient être en train de retourner la ville. Mon père avait probablement mobilisé la sécurité privée de l’entreprise, contacté la police, alerté des relations. Ma mère, elle, devait osciller entre l’inquiétude et la colère, blessée moins par mon absence que par ce qu’elle signifiait.

Ils croiraient à un enlèvement.

À un incident grave.

À une atteinte au nom Rasson.

Ils ne comprendraient jamais que ma disparition n’avait rien d’un drame politique ou familial.

C’était une fuite.

Une fuite minuscule. Dérisoire. Presque pathétique. Mais une fuite quand même.

Je fermai les yeux, sentant la douleur battre encore sous mon crâne.

Cette foutue moto.

Je l’avais toujours vue comme mon espace de respiration. Une manière d’échapper, au moins quelques kilomètres, à l’existence parfaitement balisée qu’on m’imposait. Maintenant, elle m’avait conduit dans un lit d’hôpital, le visage abîmé, les côtes meurtries, sous un faux nom.

Et pourtant…

Je ne regrettais pas d’être parti.

Je regrettais seulement de m’être fait rattraper si vite par le monde.

Je repensai à la voix de cette femme.

À sa panique.

À sa douceur.

À l’ordre qu’elle me donnait de tenir bon.

Pourquoi me hantait-elle déjà autant ?

Peut-être parce qu’elle n’attendait rien de moi.

Elle ne savait pas qui j’étais. Ni ce que je valais. Ni combien pesait mon nom. Elle avait choisi de m’aider sans calcul, sans intérêt, sans savoir si j’étais quelqu’un d’important ou un simple inconnu ramassé sur le bitume.

Cette idée me troubla plus que je ne l’aurais cru.

Je tournai légèrement la tête vers la fenêtre. La nuit était encore là, accrochée au verre comme une ombre épaisse. Quelque part dehors, ma vie officielle me cherchait.

Mais ici, entre ces murs blancs, elle ne m’avait pas encore retrouvé.

Et je voulais garder ce répit.

Je sortirais de cet hôpital discrètement. Je reprendrais pied sans alerter personne. Je resterais loin de ma famille encore un peu. Juste assez pour comprendre ce que je voulais faire de cette brèche ouverte dans ma vie.

Juste assez, peut-être, pour retrouver la femme qui m’avait sauvé.

Je ne connaissais ni son visage, ni son nom.

Seulement sa voix.

Et, étrangement, c’était déjà suffisant pour me donner une raison de rester.

Ici, je n’étais plus Ewan Rasson.

Ici, je pouvais être n’importe qui.

Alors je le décidai dans le silence de cette chambre, avec la douleur pour seul témoin :

Ewan disparaissait pour un temps.

À partir de maintenant, je serais Alex.

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