تسجيل الدخولJe l’entendis avant même de la voir.Sa voix.Pas la voix calme qu’elle prenait avec les clients, ni celle un peu plus basse qu’elle avait eue avec moi devant l’hôpital. Une voix tendue, contrôlée de justesse, qui cherchait à rester polie pendant que quelque chose se resserrait en elle.J’étais revenu à la boutique le lendemain en fin d’après-midi sous un prétexte honnête : rapporter un petit vase que sa grand-mère avait demandé de ne pas garder “parce qu’un hôpital n’est pas un salon de réception”. En vérité, je m’étais accroché à la moindre raison de revenir.La porte de l’arrière-boutique était entrouverte.Je ne voyais d’Aurore que son épaule, son dos légèrement courbé, et une partie de sa main serrée autour du téléphone.— Oui, je comprends, disait-elle. Non, je n’ai pas oublié… J’ai dit que je réglerais d’ici vendredi.Silence.Puis sa voix se fit plus basse.— Je sais que le traitement ne peut pas attendre. Je n’ai pas demandé de délai par plaisir.Je me figeai.Instinctivement
Je n’aurais pas dû retourner à sa boutique si vite.C’était ce que Julien m’avait répété le matin même, un café brûlant à la main, appuyé contre le plan de travail de sa cuisine trop étroite pour contenir toutes ses objections.— Tu n’es pas remis, m’avait-il dit. Tu n’as pas de téléphone sécurisé, ta famille te cherche, et tu t’obstines à rôder près d’une fleuriste comme un adolescent en crise romantique.— Ce résumé est insultant, avais-je répondu.— C’est parce qu’il est précis.Il m’avait regardé avec cette lassitude ironique qu’il réservait aux gens qu’il appréciait assez pour ne pas ménager.— Tu ne connais pas cette femme, Ewan.— Je sais.— Et elle ne te connaît pas.Je m’étais tu.C’était tout le problème. Et, de façon incompréhensible, tout l’attrait aussi.Parce qu’avec Aurore, je n’avais pas l’impression d’être regardé à travers les couches successives de mon nom, de mes responsabilités, de mon éducation, de mon rôle. Elle se méfiait de moi, oui. Elle percevait des incohér
Je n’ai presque pas dormi.Ce n’était pas seulement à cause de la fatigue, ni même de l’agitation ordinaire des nuits trop courtes, celles où l’on tombe de sommeil mais où l’esprit refuse de s’éteindre. Non. C’était autre chose. Une espèce de tension douce, absurde, tenace. Comme si la soirée de la veille avait déplacé quelque chose en moi et que mon corps, malgré toute sa lassitude, n’acceptait pas encore de revenir à sa place.Je m’étais couchée tard, après avoir rangé la boutique, préparé quelques commandes pour le lendemain et relu deux fois la même liste de fournisseurs sans en retenir un mot. Puis, dans le noir de ma petite chambre, j’avais fermé les yeux en me répétant que tout cela n’avait rien d’extraordinaire.J’avais bu un café avec un homme que j’avais aidé.Un homme blessé. Un inconnu. Un homme qui s’appelait Alex Morel.Et pourtant, chaque fois que je revoyais la soirée, ce n’était pas son nom qui me revenait d’abord.C’était son regard.Sa manière de m’écouter comme
Je n’aurais jamais cru qu’une heure puisse devenir aussi longue à l’intérieur d’une boutique de fleurs. Alex était resté. Il ne s’était pas assis avec ostentation, ni mis à parler pour combler le silence, ni tenté l’air charmant des hommes trop sûrs d’eux. Il s’était contenté de se tenir un peu en retrait, près de l’étagère des plantes vertes, puis de se déplacer doucement entre les seaux et les compositions comme quelqu’un qui essaie de comprendre un lieu avant d’y prendre place. Et moi, pendant ce temps, j’essayais désespérément de travailler comme si sa présence ne dérangeait rien. Ce qui était faux. Tout en lui dérangeait quelque chose. Pas de manière brutale. Au contraire. Il troublait l’air autour de moi avec une sorte de retenue attentive qui me rendait nerveuse sans que je puisse lui en vouloir. Chaque fois que je levais les yeux, je le surprenais en train d’observer un bouquet, une vitrine, ou mes gestes avec une concentration presque trop sérieuse pour quelque chose d
Christelle Dervaux n’aimait ni l’incertitude, ni le ridicule. Or, depuis quarante-huit heures, on tentait de lui imposer les deux. Elle se tenait debout devant la haute fenêtre du salon bleu de la résidence Rasson, les mains croisées devant elle, le regard perdu vers les jardins parfaitement taillés où rien ne dépassait jamais. Même les arbres semblaient élevés pour plaire à des gens qui confondaient la beauté et le contrôle. Elle connaissait cette maison depuis des années. Pas intimement, bien sûr. Les Rasson ne laissaient entrer personne au point de pouvoir dire qu’il les connaissait vraiment. Mais suffisamment pour distinguer leurs silences ordinaires de leurs silences de crise. Et depuis deux jours, toute la maison vibrait d’une crispation anormale. Les domestiques parlaient moins fort. Les portes se refermaient plus vite. Le personnel de sécurité allait et venait avec une discrétion trop visible. Et surtout, le nom d’Ewan n’était jamais prononcé sans qu’un bref flotte
J’avais posé le bouquet dans un grand vase transparent, au fond de la boutique, là où je pouvais le voir sans avoir l’air de le surveiller.C’était ridicule.Il ne bougeait pas. N’allait pas révéler soudain son origine dans un éclair dramatique. Et pourtant, depuis la veille, mon regard y revenait sans cesse. Les roses ivoire commençaient à s’ouvrir légèrement, les lisianthus gardaient encore leur souplesse, et l’ensemble demeurait aussi juste qu’au premier instant.Trop juste.Quelqu’un avait pensé ce bouquet. Vraiment pensé.Pas comme on jette une dépense dans un geste automatique, mais comme on essaie de dire quelque chose sans les mots.Le problème, c’est que les silences coûtent parfois plus cher que les phrases.— Tu le regardes comme si tu attendais qu’il t’épouse, fit la voix de ma grand-mère.Je relevai brusquement la tête.— Mamie !J’étais venue la voir entre midi et deux, emportant avec moi quelques branches fraîches pour lui refaire un petit vase. Le bouquet d’Alex, lui,
J’ai pénétré dans le hall de l’hôpital, un peu perdue, le cœur encore battant de tout ce que je venais de vivre. Une infirmière s’est approchée de moi :— Il a été conduit aux urgences. Je n’ai même pas eu le temps de répondre. Je me suis mise à marcher vite, presque à courir. Mes pas résonnaient
Il faisait déjà nuit, et j’étais épuisée. Deux jours. Ça faisait deux jours que je n’avais pas mis les pieds à l’hôpital pour voir ma grand-mère. Elle n’a que moi. Juste moi.Elle ne m’en voudrait pas, je le savais… Mais ça ne m’empêchait pas de me sentir coupable.Alors, j’ai pris un petit bouquet
Je fermai lentement mon ordinateur portable, après avoir relu pour la troisième fois le même contrat. Aucun détail ne m’échappe. Pas le droit à l’erreur. Jamais.Je me levai, lissai mon pantalon de costume, attrapai ma montre posée sur le bureau et la fixai à mon poignet d’un geste précis. Mon télé
Je me tenais derrière le comptoir de ma boutique, les mains pleines de pétales et de rubans colorés, un sourire aux lèvres. Le parfum enivrant des lys, des pivoines et des roses remplissait l’air, m’apaisait un peu, chaque jour.Il y avait quelque chose de rassurant à voir les gens entrer ici avec







