LOGINÉliaJe n'ai pas besoin de demander à personne ce que signifie le 14 mars. Il me suffit d'un après-midi, d'un ordinateur, et de la patience de l'archiviste.Un jeudi. Alessandro est à Gênes, deux jours, ma belle, rien de plus, et il m'a embrassée, et j'ai souri, et nous avons tous les deux joué notre rôle avec cette perfection qui est devenue notre langue commune. Le manoir est à moi. Je m'installe dans la petite bibliothèque avec l'ordinateur portable, le mien, pas un des leurs, j'ai appris à ne jamais rien chercher sur leurs machines, et je commence.Je commence par le plus simple : le nom. De Luca. Plus la ville. Plus vingt ans en arrière, vingt-cinq, trente. Les archives numérisées des journaux locaux, les vieilles dépêches, la poussière électronique.Et je trouve. On trouve toujours. On croit que le passé des puissants est verrouillé, il n'est pas verrouillé, il est seulement découpé, éparpillé en cent morceaux insignifiants dans ce
ÉliaJe fais mes comptes. C'est le mot exact, je ne « pense » plus à partir, je ne « rêve » plus de partir, je fais des comptes, comme ma mère avant moi, comme toutes les femmes de ma lignée, sauf que moi j'ai un carnet et que le carnet a une nouvelle page, intitulée d'un seul mot, écrit un soir au creux du dressing :FUIR.Et sous ce mot, deux colonnes. À gauche, ce que ça sauve. À droite, ce que ça coûte.À gauche, c'est simple, c'est tout : moi. Ma vie, peut-être. Ma conscience, certainement. Le droit de me regarder dans une glace sans y voir la femme qui sait et qui reste. Le droit de ne plus jamais entendre Pasqua d'abord dans ma tête à trois heures du matin. Le droit d'être, un jour, quelqu'un d'ordinaire, quelqu'un qui s'inquiète du loyer et non des exécutions.À droite, la colonne est plus longue. Je l'écris lentement, ligne après ligne, et chaque ligne est un mur.Un : je ne sais pas partir. Pas techniquement,
ÉliaLe message arrive trois jours plus tard, par un canal si ordinaire qu'il m'a fallu des heures pour comprendre qu'il n'était pas ordinaire.Un samedi matin, je sors. Seule, enfin, seule : avec la voiture qui suit, à distance, la discrétion calculée, le jardin intérieur qu'on m'accorde. Je vais chez la fleuriste du quartier, une habitude que j'ai prise, des fleurs fraîches pour la maison, une de ces petites routines que j'ai inventées pour me sentir moins prisonnière. La fleuriste me connaît. Elle me garde toujours les pivoines blanches, celles que vous préférez, madame.Ce matin-là, en me tendant le bouquet, elle me tend aussi un petit sachet kraft.— On l'a déposé pour vous, madame. Hier soir, à la fermeture. Un monsieur. Il savait votre nom.— Un monsieur ?— Grand, la cinquantaine, correct. Il a dit : elle saura de qui ça vient. Elle sourit, un peu gênée. J'espère que j'ai bien fait.Je prends le sachet.
Élia Ce soir-là, je ne joue pas. Je ne fais ni la femme heureuse, ni la femme doutante, ni la femme qui dort. Je fais la femme qui assemble. J'attends qu'il soit couché, il s'est couché tôt, il a dit journée longue, et il m'a embrassée, et il y avait quelque chose dans son baiser que je n'ai pas su lire, une légère appuyance, une insistance d'une demi-seconde, comme un homme qui referme une porte en vérifiant le verrou. Puis je me lève. Je sors le carnet. Je m'assieds par terre dans le dressing, entre les rangées de ses chemises et les miennes, avec la lampe de poche de mon téléphone, et je commence à assembler. Parce que j'ai tout, maintenant. C'est ça que je comprends, assise par terre dans l'odeur du cèdre et de ses chemises : j'ai tout. J'ai toujours tout eu. Les pièces étaient là, éparses, depuis le gala, depuis le premier jour, et ce que j'ai appelé ma naïveté n'a jamais été un manque d'informations, ça a été un refu
ÉliaC'est par hasard, enfin, c'est ce que je crois encore, à ce moment-là ; plus tard, je me demanderai si le hasard existe dans cette ville. Un mercredi. Alessandro m'a demandé de l'accompagner à un déjeuner d'affaires, ce qui est une première, jamais, en quatre mois, il ne m'a emmenée à ses déjeuners d'affaires. Celui-ci est différent, a-t-il dit. Celui-ci, tu peux venir. J'aurais dû me demander ce qui le rendait différent. J'aurais dû. Je ne l'ai pas fait. J'étais contente, voilà la vérité, contente comme une enfant qu'on sort de sa chambre, contente d'être emmenée, contente d'exister ailleurs que dans le manoir, et mon contentement m'a fermé les yeux, encore une fois, toujours une fois.Le déjeuner a lieu dans une maison particulière, pas un restaurant, un hôtel de ville ancien, une cour intérieure, des voitures que je ne reconnais pas, des chauffeurs qui se saluent entre eux avec la familiarité froide des gens qui se connaissent tous. Dès la cour, j
ÉliaIl y a une chose que personne ne vous dit sur la peur : elle ne tue pas le désir. Elle le déplace. Elle le creuse. Elle le rend plus bas, plus animal, plus honteux, et plus fort.C'est la dixième nuit de la douceur. Ou la onzième. J'ai cessé de compter, parce que compter les nuits de la douceur, c'était encore une façon de croire qu'elle aurait une fin, qu'elle était une saison, une opération, quelque chose qui se termine, et j'ai fini par comprendre qu'elle ne se terminerait pas, qu'elle était devenue le climat même de la maison, et que c'était à moi de décider ce que je ferais sous ce climat-là.Cette nuit-là, il a lu le Dante jusqu'à ce que ma tête tombe sur son épaule. Il a refermé le livre. Il m'a raccompagnée, il me raccompagne toujours, maintenant, jusqu'au seuil de la chambre, comme s'il avait peur de me perdre dans les quatre mètres de couloir qui séparent la bibliothèque de notre lit. Et au seuil, il a fait ce qu'il fait depuis dix







