LOGINChapitre 5 : Le nom de la trahison
Ils n'eurent pas le temps de fuir.
L'armée surgit de la forêt comme une marée noire. Des loups par dizaines, par centaines, émergeant des ténèbres avec des yeux luisants et des crocs découverts. Mais ce n'étaient pas des loups ordinaires. Leurs fourrures étaient marquées du même symbole que la faux. Une lune noire. Et à leur tête, un homme.
Grand. Large. Les cheveux blancs comme la neige, les yeux d'un bleu glacé, le visage taillé dans le marbre. Il portait une cape noire doublée de rouge, et son aura de puissance était si dense que l'air semblait vibrer autour de lui.
— Soren Vorn, dit-il d'une voix profonde qui porta jusqu'à eux. Fils d'Aldric. Fils de la Lune d'Argent.
Soren se raidit.
— Qui es-tu ?
— Mon nom est Viktor. Alpha de la Lune Noire. Et je suis venu chercher ce qui m'appartient.
Son regard glissa vers Naïra. Et quelque chose dans ses yeux s'éclaira. Pas de la haine. Pas de la colère. De la convoitise.
— Toi, dit-il. Je t'ai cherchée pendant vingt-trois ans.
Naïra sentit son loup gronder. Pas de peur. De haine. Une haine viscérale, ancienne, qui remontait à avant sa naissance.
— Tu m'as cherchée ? répéta-t-elle. Tu m'as cachée.
— Cachée. Protégée. Appelle ça comme tu veux.
— Tu as tué ma mère.
Viktor ne sourcilla pas.
— Ta mère a choisi son destin. Elle a choisi de te sauver plutôt que de me servir. Une erreur qu'elle a payée de sa vie.
Naïra sentit la rage monter. Ses griffes s'allongèrent. Ses yeux virèrent au rouge.
— Je vais te tuer.
— Non. Tu ne peux pas. Pas encore.
Viktor fit un pas en avant. Les loups derrière lui avancèrent aussi, un cercle de crocs et de griffes qui se refermait inexorablement.
— Tu ne comprends pas ce que tu es, dit-il. Tu ne comprends pas ce que tu portes. Ton loup n'est pas un simple loup de sang. C'est le loup de la Lune Originelle. Celui qui existait avant toutes les meutes. Celui qui peut les unir… ou les détruire.
— Je sais ce que je suis.
— Non. Tu ne sais rien. Tu ne sais pas pourquoi ton loup s'est réveillé. Tu ne sais pas pourquoi il t'a attendue vingt-trois ans. Tu ne sais pas pourquoi il ne s'est pas manifesté quand tu étais enfant. Tu ne sais pas pourquoi il attendait précisément le jour où Soren deviendrait Alpha.
Naïra se figea.
— Quoi ?
Viktor sourit. Un sourire cruel.
— Ton loup attendait l'Alpha. Pas n'importe lequel. Soren. Le fils d'Aldric. Le fils de l'homme qui a ordonné le massacre de ta meute. Ton loup attendait que tu sois assez proche de lui pour le lier. Pour le contrôler. Pour le soumettre.
— Non, souffla Naïra.
— Si. Ton loup n'est pas ton protecteur. C'est ton arme. Une arme créée pour détruire la Lune d'Argent de l'intérieur. Pour achever ce que ta mère n'a pas pu faire.
— Tu mens.
— Demande à Maël. Demande-lui pourquoi il t'a cachée. Demande-lui pourquoi il t'a gardée loin de Soren pendant toutes ces années. Demande-lui ce qu'il sait vraiment.
Naïra se tourna vers Maël. L'homme était pâle. Ses yeux verts étaient fixés sur Viktor, et dans son regard, il y avait quelque chose qu'elle n'avait jamais vu. De la peur.
— Maël ? dit-elle.
Il ne répondit pas.
— Maël !
— Ne l'écoute pas, dit Maël d'une voix rauque. Il ment. Il a toujours menti.
— Alors dis-moi la vérité. Toute la vérité.
Maël ferma les yeux. Quand il les rouvrit, ils brillaient de larmes.
— Ton loup n'est pas une arme, dit-il. Mais Viktor a raison sur une chose. Il attendait Soren. Pas pour le détruire. Pour le lier. Pour sceller une alliance entre la Lune Pourpre et la Lune d'Argent. Une alliance que Viktor a toujours voulu briser.
— Pourquoi ?
— Parce que si la Lune Pourpre et la Lune d'Argent s'unissent, aucune meute ne pourra les arrêter. Pas même la Lune Noire. Viktor le sait. C'est pour ça qu'il a orchestré le massacre. C'est pour ça qu'il a tué ta mère. C'est pour ça qu'il a passé vingt-trois ans à te chercher. Il voulait te contrôler. Te lier à lui. Faire de toi son arme.
Naïra recula. Sa tête tournait. Trop de révélations. Trop de mensonges. Trop de vérités.
— Et toi ? demanda-t-elle. Qu'est-ce que tu voulais ?
— Je voulais te protéger.
— De quoi ?
— De lui. De Viktor. De ton propre loup.
— Mon loup ne me ferait pas de mal.
— Ton loup te dévore, Naïra. Tu l'as senti. Chaque fois qu'il se réveille, il prend un peu plus de toi. Chaque fois qu'il reprend le contrôle, tu t'éloignes un peu plus de ton humanité. Si tu ne trouves pas un moyen de le maîtriser, il finira par te consumer.
— Alors aide-moi.
— Je ne peux pas. Seul Soren peut.
Naïra se tourna vers Soren. Il n'avait pas bougé. Il fixait Viktor avec une intensité meurtrière.
— Soren ?
— Il a raison, dit Soren d'une voix glaciale.
— Quoi ?
— Mon père m'a laissé un journal. Je l'ai lu. Ce matin. Avant le conseil. Il y explique tout. Ton loup. Ta meute. Viktor. Et le lien.
— Quel lien ?
— Le lien entre nos deux meutes. Nos deux lignées. Nos deux loups.
— Je ne comprends pas.
Soren s'approcha d'elle. Il prit ses mains dans les siennes. Ses paumes étaient brûlantes.
— Mon loup n'est pas un loup ordinaire non plus, dit-il. Il est le loup de la Lune d'Argent. Le seul loup capable de contrebalancer le tien. De t'ancrer. De t'empêcher de sombrer.
— Pourquoi tu ne me l'as pas dit ?
— Parce que je ne le savais pas. Pas avant de lire le journal.
— Et qu'est-ce qu'il dit d'autre ?
Soren hésita. Une seconde. Deux. Puis :
— Il dit que nos deux loups sont destinés à s'unir. Pas seulement par le lien d'âme sœur. Par un lien plus ancien. Plus puissant. Un lien qui existait avant les meutes. Avant les Alphas. Avant tout.
— Quel lien ?
— Le lien de la Lune Originelle. Le lien qui a créé les loups-garous. Le lien qui peut les détruire.
Viktor éclata de rire. Un rire froid, cruel, qui résonna dans la nuit.
— Touchant, dit-il. Vraiment touchant. Mais vous oubliez quelque chose.
— Quoi ? demanda Soren.
— Que je suis là. Que mon armée est là. Et que je ne suis pas venu pour négocier.
Il leva la main. Les loups grondèrent. La terre trembla.
— Je suis venu chercher la louve de sang. Et je ne partirai pas sans elle.
— Tu ne la toucheras pas, dit Soren en se plaçant devant Naïra.
— Tu crois pouvoir m'en empêcher ?
— Je vais essayer.
— Tu vas mourir.
— Alors je mourrai en me battant.
Viktor sourit.
— C'est ce que ton père a dit. Juste avant que je lui arrache la gorge.
Le monde de Soren s'arrêta.
— Quoi ?
— Oh, tu ne le savais pas ? C'est moi qui ai tué Aldric. Pas Naïra. Pas un traître. Moi. De mes propres mains. Et tu veux savoir le pire ?
Soren ne répondit pas. Il ne pouvait pas. Sa gorge était serrée. Ses poings tremblaient.
— Ton père a supplié, dit Viktor. Il a supplié pour sa meute. Pour toi. Pour Naïra. Il a dit que je pouvais le tuer, mais que je devais vous laisser vivre. Alors je l'ai tué. Lentement. Et j'ai attendu. Vingt-trois ans. Pour que Naïra grandisse. Pour que son loup se réveille. Pour que tu tombes amoureux d'elle.
— Pourquoi ? souffla Soren.
— Parce que c'est plus douloureux. Pour toi. Pour elle. Pour vous deux. Vous lier. Vous aimer. Et puis vous détruire.
Il fit un pas en avant.
— Maintenant, dit-il. Donne-moi la louve. Ou je tue tout le monde.
Soren se retourna vers Naïra. Ses yeux étaient rouges. Pas de larmes. De rage.
— Naïra, dit-il. Cours.
— Non.
— Je t'en supplie.
— Non. Je ne te laisserai pas.
— Naïra…
— On se bat ensemble. Ou on meurt ensemble.
Soren la regarda longtemps. Puis il hocha la tête.
— Ensemble.
Ils se retournèrent vers Viktor.
Et Naïra sentit son loup ouvrir grand les yeux.
Pas pour la consumer.
Pour la protéger.
— Tu veux la guerre ? dit Naïra.
Viktor sourit.
— Je l'attends depuis vingt-trois ans.
Naïra hurla.
Et la forêt s'embrasa.
Chapitre 45 : L'étrangerTorin fut installé dans une cabane à l'écart du village.Pas une prison. Pas un cachot. Une cabane. Avec un lit. Un feu. De l'eau. De la nourriture. Mais isolée. À cinquante mètres des premières tentes. Assez loin pour que personne ne l'approche. Assez près pour qu'on puisse le surveiller.Naïra alla le voir le lendemain de son arrivée.Elle n'aurait pas dû. Varya le lui avait interdit. Mais Naïra n'écoutait pas les interdits. Pas quand il s'agissait de comprendre. Pas quand il s'agissait de décider.Elle poussa la porte. La cabane était sombre. Une seule lampe à huile éclairait le visage de Torin. Il était assis sur le lit, les genoux contre la poitrine, les yeux fixes. Jeune. Vingt ans, peut-être moins. Des cheveux blonds sales. Des yeux bleus éteints. Des cicatrices récentes sur les avant-bras. Des marques plus anciennes sur le cou.Il leva la tête quand elle entra.— Tu es la reine.— Je ne suis pas une reine.— On m'a dit que tu l'étais.— On t'a menti.—
Chapitre 44 : Les premières neigesLes premières neiges tombèrent trois jours après le départ d'Élyane.Naïra les vit arriver depuis la porte de la maison commune. De petits flocons fins, presque invisibles, qui se déposaient sur les pierres noircies et les toits à moitié reconstruits. Le village ressemblait à un champ de ruines recouvert de sucre. C'était beau. C'était faux.Elle ferma la porte. Elle se tourna vers la table.Sur la table, une carte. Grossière. Tracée à la main. Des points. Des lignes. Des noms. Les réserves. Les frontières. Les points d'eau. Les abris. Tout ce qu'il fallait pour passer l'hiver.— On a de quoi tenir quatre mois, dit Korren. Peut-être cinq si on rationne.— On rationne.— J'ai déjà commencé.— Bien.— Le problème, ce ne sont pas les vivres. Ce sont les loups.— Combien ?— Trop. On a accueilli les Réprouvés. Les survivants de la Lune d'Argent. Les ralliés de Kael. Les errants. On est passés de trois cents à presque deux mille.— Deux mille ?— Oui.— O
Chapitre 43 : Le deuil interditNaïra annonça sa décision le lendemain de la révélation de Varya.Elle convoqua la meute dans la clairière. Pas pour débattre. Pour informer. Elle se tenait droite, les mains le long du corps, le regard fixe. Soren était à côté d'elle. Il ne savait pas ce qu'elle allait dire. Elle ne lui avait rien dit. Elle avait passé la nuit à fixer le plafond de la tente, à retourner la fiole entre ses doigts, à écouter le vent. Au matin, elle s'était levée. Elle avait décidé.— Maël est parti, dit-elle. Il ne reviendra pas. Nous ne porterons pas son deuil.Un silence lourd accueillit ses mots. Les visages se figèrent. Korren fronça les sourcils. Draven croisa les bras. Varya baissa les yeux.— Quoi ? dit une voix dans la foule.— Vous avez entendu. Pas de deuil. Pas de veillée. Pas de chants. Pas de larmes.— C'est une plaisanterie ?— Non.— Pourquoi ?— Parce qu'on ne pleure pas ceux qui choisissent de nous quitter. On les honore en vivant.— C'est absurde.— C'e
Chapitre 42 : Le choix de MaëlLe retour prit quatre jours.Quatre jours de marche silencieuse, sous un ciel bas, dans un vent qui ne cessait pas. Naïra portait le manteau de Maël plié dans son sac. Elle ne l'avait pas lavé. Elle ne pouvait pas. Le sang séché était devenu une sorte de relique. Une preuve. Un adieu.Soren marchait à côté d'elle. Il ne parlait pas beaucoup. Il savait quand il fallait se taire. Il avait appris.Ils arrivèrent au village au coucher du soleil du quatrième jour.La meute les attendait.Pas toute la meute. Pas en rang. Pas en cérémonie. Mais il y avait du monde. Des visages qui se tournaient vers eux. Des murmures. Des questions. Où était Maël ? Pourquoi ils étaient partis seuls ? Qu'est-ce qu'ils avaient trouvé ?Naïra ne répondit à personne. Elle traversa le village sans s'arrêter. Elle alla jusqu'à la maison commune. Elle posa son sac. Elle s'assit.Soren entra derrière elle.— Tu veux que je prévienne les autres ?— Non. Je vais le faire. Mais pas tout d
Chapitre 41 : La grotte des originesLe manteau gisait au sol, froissé, imbibé de sang séché.Naïra s'accroupit. Elle le prit entre ses doigts, le souleva avec précaution. Le tissu était rigide. L'odeur de fer était ancienne. Pas de la veille. Pas de l'avant-veille. Une semaine, peut-être plus. Le sang avait eu le temps de noircir.— Il est vivant, dit Soren derrière elle.— Comment tu le sais ?— Parce qu'il n'y a pas de corps. Juste un manteau. Un manteau, ça se perd. Ça s'arrache. Ça se laisse derrière soi quand on fuit.— Ou quand on meurt.— Si Maël était mort ici, il y aurait plus que du sang sur un manteau. Il y aurait des traces. Des marques de lutte. Des restes. Là, il n'y a rien. Juste un vêtement abandonné.Naïra se releva. Elle garda le manteau. Elle le plia. Elle le glissa dans son sac. Puis elle regarda autour d'elle.La grotte n'était pas grande. Vingt mètres de profondeur, peut-être moins. Le plafond était bas. Les parois irrégulières. Un filet de lumière entrait par l
Chapitre 40 : Le voyage à deuxNaïra n’avait pas prévu de partir avec Soren.Elle avait prévu de partir seule, de rejoindre la grotte cachée sous la cascade, de comprendre ce que sa grand-mère faisait là, enchaînée, vivante, alors qu’elle l’avait vue mourir dans les Terres Gelées. Mais Soren avait refusé. Pas avec des mots. Avec son regard. Ce regard qu’il avait quand il savait qu’elle allait faire une bêtise et qu’il ne pouvait pas l’en empêcher.Alors elle avait cédé.Ils étaient partis à l’aube, sans escorte, sans gardes, sans même prévenir la meute. Naïra avait laissé un mot à sa mère. Trois lignes. « Je reviens. Ne t’inquiète pas. » Sa mère n’avait pas répondu. Elle savait que c’était inutile.Ils marchèrent vers le nord-est pendant deux jours. Le paysage changeait lentement. Les forêts de la Lune d’Argent laissaient place à des collines rocailleuses, puis à des plateaux balayés par le vent, puis à des terres grises, presque désolées. La cascade où Maël avait disparu se trouvait







