LOGINChapitre 4 : Ce que la lune a vu
Le hurlement de Naïra résonnait encore dans la forêt quand Soren comprit qu'il allait mourir.
Pas parce qu'elle était devenue un monstre. Pas parce qu'elle allait le tuer. Mais parce qu'il ne pouvait pas se résoudre à lever sa dague contre elle. Son loup hurlait, grondait, suppliait. Mais pas de peur. De reconnaissance. Cette créature qui se tordait devant lui, mi-louve mi-femme, les os craquant sous sa peau, les yeux rouges comme deux braises dans la nuit, était sa destinée. Et il ne pouvait pas la tuer.
Naïra se redressa lentement. Sa colonne vertébrale se courba dans un angle impossible, puis se redressa avec un craquement sinistre. Sa peau se couvrit d'une fourrure sombre, presque noire, parcourue de reflets argentés sous la lune. Ses mains se transformèrent en pattes massives, ses ongles en griffes acérées comme des lames. Mais son visage resta en partie humain. Un entre-deux. Une créature suspendue entre deux mondes.
— Naïra, dit Soren d'une voix qu'il voulait ferme mais qui tremblait. Je sais que tu m'entends. Reviens.
La créature pencha la tête. Un grondement sourd monta de sa gorge. Pas menaçant. Curieux. Comme si elle découvrait le monde pour la première fois.
— Tu sens la peur, gronda le loup de Naïra. Mais pas pour toi.
Soren serra les mâchoires.
— Tu peux lui parler ?
— Je suis elle. Et elle est moi. Nous sommes une.
— Alors laisse-la revenir.
— Elle n'est pas prête. Vingt-trois ans. Vingt-trois ans enfermée. Tu crois que je vais me rendormir ?
La créature fit un pas vers lui. Soren recula d'un pas. Puis s'arrêta.
— Non. Je ne reculerai pas.
— Tu devrais.
— Je ne te crains pas.
— Tu devrais.
Elle bondit.
Soren eut à peine le temps de lever sa dague. Le poids de la créature le percuta de plein fouet, l'envoyant rouler au sol. Sa dague glissa hors de sa main. Il sentit les griffes de Naïra se planter dans la terre de chaque côté de sa tête. Son souffle chaud lui brûlait le visage. Ses yeux rouges le transperçaient.
— Tu es à moi, gronda-t-elle. Tu le sens. Je le sens.
— Naïra…
— Dis mon nom.
— Naïra.
— Non. Mon vrai nom.
Soren se figea. Il ne le connaissait pas. Personne ne le connaissait. Maël n'avait pas eu le temps de le lui dire.
— Je ne sais pas, avoua-t-il.
La créature eut un rire sombre. Un rire qui ressemblait à un sanglot.
— Personne ne le sait. Personne ne se souvient. Ils ont effacé mon nom. Ils ont effacé mon sang. Ils ont effacé ma meute. Mais moi, je me souviens.
— Alors dis-le-moi.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que si je te le dis, tu mourras.
Elle recula. Ses griffes quittèrent la terre. Soren se redressa lentement, les mains levées, le cœur battant à tout rompre.
— Qui veut me tuer ?
— Ceux qui m'ont cachée. Ceux qui ont tué ton père. Ceux qui tueront tous ceux qui connaissent la vérité.
— Qui ?
— Je ne sais pas encore. Mais ils sont proches. Ils nous observent.
Un craquement résonna dans les fourrés. La créature se retourna, les crocs découverts. Un grondement féroce monta de sa gorge.
— Cours, dit-elle.
— Non.
— Soren.
— Non.
Elle se retourna vers lui. Ses yeux rouges vacillèrent. Une fissure. Un éclat de gris.
— S'il te plaît.
Ce fut le « s'il te plaît » qui le brisa. Pas la peur. Pas la menace. La supplication. La supplication d'une femme qui se noyait dans sa propre peau.
— Je ne te laisserai pas, dit-il.
— Tu ne peux pas me sauver.
— Je peux essayer.
Quelque chose apparut entre les arbres. Pas un loup. Pas un homme. Une silhouette encapuchonnée, trop grande, trop mince, qui se déplaçait sans un bruit. Elle tenait une chaîne. Une chaîne en argent, plus épaisse que celle qui avait brisé Naïra. Et au bout de la chaîne, une faux.
— La voilà, dit une voix rauque. La louve de sang.
Soren se plaça devant Naïra.
— Qui es-tu ?
— Un serviteur. Un fidèle. Un croyant.
— Un croyant en quoi ?
— En l'équilibre. En la prophétie. En la fin de la Lune Pourpre.
Naïra gronda.
— Les Anciens Sanguinaires, cracha-t-elle.
La silhouette s'inclina.
— Tu te souviens. Bien.
— Je me souviens de tout.
— Alors tu sais pourquoi tu dois mourir.
La silhouette lança la faux.
Soren esquiva de justesse. La lame siffla à quelques centimètres de sa gorge. Il roula au sol, récupéra sa dague, et se releva en position de combat.
— Naïra, va-t'en !
— Non.
— Naïra !
Mais elle ne l'écoutait plus. Elle bondit sur la silhouette, les griffes en avant. Le choc fut brutal. La silhouette tenait bon, plus forte qu'elle n'y paraissait. La faux tournoya. Naïra l'esquiva, mais la lame lui ouvrit le flanc. Du sang noir jaillit. Elle hurla.
— NAÏRA !
Soren se jeta sur la silhouette. Sa dague trouva une ouverture entre les côtes. La silhouette hoqueta. Puis rit.
— Tu crois pouvoir me tuer ? Je ne suis qu'un doigt. Un doigt de la main qui vous écrasera tous.
— Alors dis-moi à qui appartient la main.
— Tu le sauras bientôt. Trop tard.
La silhouette disparut dans un nuage de fumée noire. La faux tomba au sol avec un bruit métallique.
Soren se précipita vers Naïra. Elle gisait sur le flanc, le souffle court, le sang coulant de sa blessure. Mais elle n'était plus un monstre. Elle était redevenue humaine. Nue, tremblante, couverte de sang.
— Naïra…
— Je vais bien, murmura-t-elle. Je vais bien.
— Tu saignes.
— Ça guérit.
Il regarda la blessure. Les chairs se refermaient déjà. Lentement. Mais elles se refermaient.
— Qu'est-ce que tu es ? souffla-t-il.
— Je ne sais pas. Mais j'ai peur.
Soren la prit dans ses bras. Elle se blottit contre lui, le visage dans son cou, les larmes coulant enfin. Il la serra fort. Plus fort qu'il n'aurait dû. Comme si elle pouvait disparaître à tout moment.
— Maël, dit-il soudain. Où est Maël ?
Naïra se raidit.
— Il était derrière nous.
— Je ne l'ai pas entendu arriver.
— Moi non plus.
Ils se retournèrent. La forêt était vide. Maël avait disparu.
— Il nous a abandonnés, dit Naïra.
— Ou il nous a protégés.
— Comment ça ?
Soren se releva, la tirant avec lui. Il ramassa la faux. L'examina. Sur le manche, gravé dans le métal, un symbole. Une lune. Noire.
— Tu reconnais ça ?
Naïra blêmit.
— C'est le symbole de la meute de la Lune Pourpre.
— Non. C'est le symbole de la Lune Noire. La meute qui a trahi la tienne.
Naïra recula.
— Comment tu sais ça ?
— Mon père avait des livres. Des livres interdits. Il les cachait dans une chambre secrète sous son bureau. J'y ai jeté un œil, une fois, quand j'étais enfant. Je n'ai jamais compris ce que je lisais. Mais ce symbole… je ne l'ai jamais oublié.
— Soren…
— Il savait, dit-il, la voix blanche. Mon père savait qui tu étais. Il savait ce qui allait se passer. Et il n'a rien dit.
— Il t'a protégé.
— Il t'a protégée, toi.
— Non. Il nous a protégés. Tous les deux.
Soren la regarda. Quelque chose se brisa dans son regard. Pas de la colère. De la douleur. Une douleur ancienne, enfouie, qui remontait à la surface.
— Pourquoi il ne m'a rien dit ?
— Parce qu'il avait peur.
— De quoi ?
— De toi. De moi. De ce que nous sommes ensemble.
— Et qu'est-ce que nous sommes ?
Naïra s'approcha de lui. Elle posa sa main sur sa joue. Sa peau était glacée. Mais son toucher était brûlant.
— Je ne sais pas. Mais je le sens. Toi aussi.
— Oui.
— Alors on va le découvrir. Ensemble.
Soren ferma les yeux. Il posa sa main sur la sienne.
— Ensemble.
Un bruit de pas les fit sursauter. Ils se retournèrent, en position de défense.
Maël émergea des fourrés. Il était couvert de sang. Du sang qui n'était pas le sien.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda Soren.
— J'ai trouvé un traître, dit Maël.
— Qui ?
Maël jeta quelque chose à leurs pieds. Une tête. Celle d'un homme âgé. Un ancien.
— Il était au courant, dit Maël. Il savait pour Naïra. Il savait pour le massacre. Et il s'apprêtait à prévenir les autres.
— Quels autres ?
— Ceux qui ont tué ton père. Ceux qui ont tué Bran. Ceux qui continueront tant que Naïra vivra.
Naïra fixa la tête. Elle ne ressentait rien. Pas de pitié. Pas de dégoût. Juste une froide détermination.
— Alors on les tuera tous, dit-elle.
Soren la regarda. Il vit dans ses yeux quelque chose qu'il n'avait jamais vu. Pas de la rage. Pas de la vengeance. De la certitude.
— Oui, dit-il. On les tuera tous.
Maël sourit. Un sourire sombre.
— Alors il est temps que tu saches la vérité. Toute la vérité. Sur ta meute. Sur ton père. Sur ta mère.
— Et sur moi ?
— Et sur toi.
Il sortit un vieux parchemin de sa poche. Le déplia. Sur le papier, un arbre généalogique. Des noms. Des dates. Des symboles.
Et au centre, entouré de rouge, un nom.
— Ton vrai nom, dit Maël. Celui que ta mère t'a donné avant de mourir.
Naïra lut.
Et son sang se glaça.
— Non, souffla-t-elle. C'est impossible.
— C'est la vérité.
— Non.
— Naïra.
— NON !
Elle hurla. Un hurlement qui fit trembler les arbres. Un hurlement qui fit reculer Maël. Un hurlement qui fit tomber Soren à genoux.
Et quand le silence revint, Naïra fixait le parchemin, les yeux pleins de larmes.
— Je suis la fille de l'Alpha de la Lune Pourpre, dit-elle. Et de la Luna de la Lune Noire.
Maël inclina la tête.
— Oui.
— Je suis la fille de la trahison.
— Oui.
— Et je suis destinée à détruire toutes les meutes.
— Ou à les sauver.
Naïra releva les yeux. Ils étaient rouges à nouveau.
— Comment je sais laquelle des deux je vais choisir ?
Maël la regarda longtemps.
— Tu ne le sais pas encore. Mais eux, ils le savent.
— Qui ?
— Ceux qui arrivent.
Un hurlement déchira la nuit. Puis un autre. Puis dix. Puis cent.
Une armée.
Soren se releva, la dague à la main.
— Ils arrivent.
Naïra serra les poings. Ses griffes sortirent.
— Alors qu'ils viennent.
Chapitre 45 : L'étrangerTorin fut installé dans une cabane à l'écart du village.Pas une prison. Pas un cachot. Une cabane. Avec un lit. Un feu. De l'eau. De la nourriture. Mais isolée. À cinquante mètres des premières tentes. Assez loin pour que personne ne l'approche. Assez près pour qu'on puisse le surveiller.Naïra alla le voir le lendemain de son arrivée.Elle n'aurait pas dû. Varya le lui avait interdit. Mais Naïra n'écoutait pas les interdits. Pas quand il s'agissait de comprendre. Pas quand il s'agissait de décider.Elle poussa la porte. La cabane était sombre. Une seule lampe à huile éclairait le visage de Torin. Il était assis sur le lit, les genoux contre la poitrine, les yeux fixes. Jeune. Vingt ans, peut-être moins. Des cheveux blonds sales. Des yeux bleus éteints. Des cicatrices récentes sur les avant-bras. Des marques plus anciennes sur le cou.Il leva la tête quand elle entra.— Tu es la reine.— Je ne suis pas une reine.— On m'a dit que tu l'étais.— On t'a menti.—
Chapitre 44 : Les premières neigesLes premières neiges tombèrent trois jours après le départ d'Élyane.Naïra les vit arriver depuis la porte de la maison commune. De petits flocons fins, presque invisibles, qui se déposaient sur les pierres noircies et les toits à moitié reconstruits. Le village ressemblait à un champ de ruines recouvert de sucre. C'était beau. C'était faux.Elle ferma la porte. Elle se tourna vers la table.Sur la table, une carte. Grossière. Tracée à la main. Des points. Des lignes. Des noms. Les réserves. Les frontières. Les points d'eau. Les abris. Tout ce qu'il fallait pour passer l'hiver.— On a de quoi tenir quatre mois, dit Korren. Peut-être cinq si on rationne.— On rationne.— J'ai déjà commencé.— Bien.— Le problème, ce ne sont pas les vivres. Ce sont les loups.— Combien ?— Trop. On a accueilli les Réprouvés. Les survivants de la Lune d'Argent. Les ralliés de Kael. Les errants. On est passés de trois cents à presque deux mille.— Deux mille ?— Oui.— O
Chapitre 43 : Le deuil interditNaïra annonça sa décision le lendemain de la révélation de Varya.Elle convoqua la meute dans la clairière. Pas pour débattre. Pour informer. Elle se tenait droite, les mains le long du corps, le regard fixe. Soren était à côté d'elle. Il ne savait pas ce qu'elle allait dire. Elle ne lui avait rien dit. Elle avait passé la nuit à fixer le plafond de la tente, à retourner la fiole entre ses doigts, à écouter le vent. Au matin, elle s'était levée. Elle avait décidé.— Maël est parti, dit-elle. Il ne reviendra pas. Nous ne porterons pas son deuil.Un silence lourd accueillit ses mots. Les visages se figèrent. Korren fronça les sourcils. Draven croisa les bras. Varya baissa les yeux.— Quoi ? dit une voix dans la foule.— Vous avez entendu. Pas de deuil. Pas de veillée. Pas de chants. Pas de larmes.— C'est une plaisanterie ?— Non.— Pourquoi ?— Parce qu'on ne pleure pas ceux qui choisissent de nous quitter. On les honore en vivant.— C'est absurde.— C'e
Chapitre 42 : Le choix de MaëlLe retour prit quatre jours.Quatre jours de marche silencieuse, sous un ciel bas, dans un vent qui ne cessait pas. Naïra portait le manteau de Maël plié dans son sac. Elle ne l'avait pas lavé. Elle ne pouvait pas. Le sang séché était devenu une sorte de relique. Une preuve. Un adieu.Soren marchait à côté d'elle. Il ne parlait pas beaucoup. Il savait quand il fallait se taire. Il avait appris.Ils arrivèrent au village au coucher du soleil du quatrième jour.La meute les attendait.Pas toute la meute. Pas en rang. Pas en cérémonie. Mais il y avait du monde. Des visages qui se tournaient vers eux. Des murmures. Des questions. Où était Maël ? Pourquoi ils étaient partis seuls ? Qu'est-ce qu'ils avaient trouvé ?Naïra ne répondit à personne. Elle traversa le village sans s'arrêter. Elle alla jusqu'à la maison commune. Elle posa son sac. Elle s'assit.Soren entra derrière elle.— Tu veux que je prévienne les autres ?— Non. Je vais le faire. Mais pas tout d
Chapitre 41 : La grotte des originesLe manteau gisait au sol, froissé, imbibé de sang séché.Naïra s'accroupit. Elle le prit entre ses doigts, le souleva avec précaution. Le tissu était rigide. L'odeur de fer était ancienne. Pas de la veille. Pas de l'avant-veille. Une semaine, peut-être plus. Le sang avait eu le temps de noircir.— Il est vivant, dit Soren derrière elle.— Comment tu le sais ?— Parce qu'il n'y a pas de corps. Juste un manteau. Un manteau, ça se perd. Ça s'arrache. Ça se laisse derrière soi quand on fuit.— Ou quand on meurt.— Si Maël était mort ici, il y aurait plus que du sang sur un manteau. Il y aurait des traces. Des marques de lutte. Des restes. Là, il n'y a rien. Juste un vêtement abandonné.Naïra se releva. Elle garda le manteau. Elle le plia. Elle le glissa dans son sac. Puis elle regarda autour d'elle.La grotte n'était pas grande. Vingt mètres de profondeur, peut-être moins. Le plafond était bas. Les parois irrégulières. Un filet de lumière entrait par l
Chapitre 40 : Le voyage à deuxNaïra n’avait pas prévu de partir avec Soren.Elle avait prévu de partir seule, de rejoindre la grotte cachée sous la cascade, de comprendre ce que sa grand-mère faisait là, enchaînée, vivante, alors qu’elle l’avait vue mourir dans les Terres Gelées. Mais Soren avait refusé. Pas avec des mots. Avec son regard. Ce regard qu’il avait quand il savait qu’elle allait faire une bêtise et qu’il ne pouvait pas l’en empêcher.Alors elle avait cédé.Ils étaient partis à l’aube, sans escorte, sans gardes, sans même prévenir la meute. Naïra avait laissé un mot à sa mère. Trois lignes. « Je reviens. Ne t’inquiète pas. » Sa mère n’avait pas répondu. Elle savait que c’était inutile.Ils marchèrent vers le nord-est pendant deux jours. Le paysage changeait lentement. Les forêts de la Lune d’Argent laissaient place à des collines rocailleuses, puis à des plateaux balayés par le vent, puis à des terres grises, presque désolées. La cascade où Maël avait disparu se trouvait







