LOGINJe défonçai la porte de la chambre de mon père et tombai à genoux près de son corps couvert de sang.
— Papa ! Non, non, non… Je t’en prie, ouvre les yeux !
Son visage était devenu aussi pâle que les draps sous lui. Des veines noires remontaient le long de son cou, et une odeur métallique emplissait la petite pièce. Sur sa chemise déchirée, une tache sombre s’étendait autour d’une blessure profonde.
L’argent.
Je n’avais pas besoin d’être médecin pour reconnaître ses effets dévastateurs sur un loup-garou.
— Papa, c’est moi. Je suis là.
Je pris sa main froide entre les miennes. Il remua légèrement les doigts, et un faible gémissement s’échappa de ses lèvres.
— Ma fille…
— Ne parle pas. Je vais te sortir de là. Je vais trouver un médecin, je te le promets.
Je sortis mon téléphone et appelai le premier guérisseur de notre meute. Pas de réponse. J’en appelai un deuxième, puis un troisième. Le dernier finit par décrocher.
— Allô ?
— C’est moi, Elena ! Mon père a été empoisonné à l’argent. Il a besoin d’aide immédiatement. Je vous en supplie, venez !
Un silence suivit.
— Elena… je suis désolé.
Mon cœur se serra.
— Désolé de quoi ? Venez simplement le soigner !
— J’ai reçu des instructions de l’Alpha. Aucun guérisseur de Blackthorn ne doit intervenir dans cette affaire.
Je crus que le sol venait de se dérober sous mes pieds.
— Quoi ?
— Je ne peux pas désobéir à Kaelric.
— Mon père est en train de mourir !
— Je suis désolé.
La communication fut coupée.
Je fixai mon téléphone, incapable de comprendre ce que je venais d’entendre. Kaelric ne s’était pas contenté de refuser son aide. Il avait empêché les autres de nous secourir.
Pourquoi ?
Mon père n’avait jamais représenté une menace pour lui. C’était un homme discret, un ancien guerrier qui avait quitté les affaires de la meute depuis longtemps pour vivre paisiblement dans une petite maison à l’écart du domaine.
Je relevai les yeux vers son visage.
— Qu’est-ce que tu m’as caché, papa ?
Il remua faiblement les lèvres.
— Le médaillon…
— Quel médaillon ?
Ses doigts se refermèrent soudain sur mon poignet avec une force inattendue.
— Sous… le plancher…
Puis sa main retomba.
— Papa ?
Je me penchai sur lui.
— Papa, regarde-moi !
Aucune réponse.
Je collai mon oreille contre sa poitrine. Son cœur battait encore, mais chaque pulsation semblait plus faible que la précédente.
Je n’avais plus le temps.
Je me relevai et courus vers le couloir, cherchant quelque chose qui pourrait m’aider. Dans un coin de la chambre se trouvait une vieille trousse médicale. Je l’ouvris, mais elle ne contenait que des bandages et des médicaments ordinaires.
Rien contre le poison d’argent.
Je revins auprès de mon père et posai mes mains sur sa blessure.
— S’il te plaît, murmurai-je. Ne me laisse pas seule.
C’est alors que la chaleur revint.
La même chaleur étrange que j’avais ressentie au manoir de Kaelric.
D’abord, elle effleura mes paumes. Puis elle remonta le long de mes bras, comme un courant électrique. Une lumière argentée jaillit entre mes doigts.
Je retirai brusquement mes mains.
— Qu’est-ce que…
La lumière disparut.
Je restai figée, le souffle court.
Depuis mon enfance, j’avais toujours su que j’étais différente. Les petites blessures guérissaient rapidement sous mes doigts. Les plantes mourantes reprenaient parfois vie lorsque je les touchais. Mais mon père m’avait appris à cacher ces phénomènes, à ne jamais les montrer aux autres loups.
« Certaines personnes voudront posséder ce qu’elles ne comprennent pas », me répétait-il.
J’avais cru qu’il parlait simplement de mon imagination.
Je regardai mes mains.
Cette fois, ce n’était pas mon imagination.
Je soulevai le vieux tapis près du lit et m’agenouillai devant les lattes du plancher.
— Le médaillon, murmurai-je.
Mes doigts cherchèrent entre les planches jusqu’à ce que je trouve une petite ouverture. Je tirai sur une latte qui se détacha avec un craquement.
Sous le plancher reposait une boîte en bois sombre.
Mes mains tremblaient lorsque je l’ouvris.
À l’intérieur se trouvait un médaillon d’argent gravé d’un croissant de lune entouré de petites étoiles. Une pierre rouge, presque noire, occupait son centre. À côté, une enveloppe portait mon prénom.
Elena. À ouvrir lorsque ton sang s’éveillera.
Je déchirai l’enveloppe.
Ma chère Elena,
Si tu lis ces lignes, c’est que je n’ai plus réussi à te protéger du monde qui t’attend.
Tu n’es pas née dans une famille ordinaire. Tu n’es pas simplement une louve dotée d’un don de guérison.
Tu es la dernière descendante de la lignée royale du Sang lunaire.
Je cessai de respirer.
La lignée royale ?
Les histoires de la Reine du Sang lunaire appartenaient aux légendes. On racontait qu’autrefois, une reine avait uni les meutes grâce à une magie si puissante qu’elle pouvait guérir les blessures les plus mortelles et soumettre les loups les plus féroces.
Mais sa famille avait disparu après une guerre sanglante.
Je poursuivis ma lecture.
Ta mère était la dernière héritière connue de cette lignée. Elle t’a confiée à mes soins pour te protéger de ceux qui voulaient utiliser ton pouvoir.
Je ne t’ai jamais dit la vérité parce que je voulais que tu grandisses librement, sans peur ni ambition imposée.
Le médaillon te reconnaîtra lorsque ta magie s’éveillera. Mais souviens-toi de ceci : ne fais confiance à personne uniquement parce qu’il prétend vouloir te protéger.
Même pas à l’homme auquel ton cœur est lié.
Je relus cette dernière phrase.
Même pas à l’homme auquel mon cœur était lié.
Kaelric.
Un frisson me parcourut.
Mon père connaissait-il la vérité sur mon mariage ? Avait-il toujours su que mon union avec l’Alpha de Blackthorn me mettrait en danger ?
Un bruit sourd retentit derrière moi.
Je me retournai.
Mon père venait de convulser.
— Papa !
Je laissai tomber la lettre et me précipitai vers lui.
Cette fois, lorsque je posai mes mains sur sa poitrine, je ne cherchai pas à comprendre ma magie.
Je voulais simplement le sauver.
— Je t’en prie, prends mon énergie s’il le faut. Mais ne me l’enlève pas !
Le médaillon se mit à vibrer contre ma paume.
Une lumière blanche envahit la chambre.
Je sentis une force immense traverser mon corps, comme si une porte verrouillée depuis des années venait de s’ouvrir. Mes yeux me brûlèrent. Une douleur aiguë me traversa le crâne, et je tombai à genoux.
Puis j’entendis un hurlement.
Pas celui d’un loup ordinaire.
C’était un cri ancien, majestueux, qui résonnait dans mes os.
Mon loup intérieur se redressa.
Et s’inclina.
Une voix féminine, douce et puissante à la fois, murmura dans mon esprit :
Enfin, mon enfant. Tu es éveillée.
Je ne savais pas qui elle était.
Mais je savais qu’elle me connaissait.
La lumière se concentra dans mes mains et pénétra la poitrine de mon père. Les veines noires cessèrent progressivement de s’étendre. Sa respiration, jusque-là irrégulière, retrouva un rythme plus stable.
Je continuai jusqu’à ce que mes forces m’abandonnent.
Lorsque la lumière disparut, je m’effondrai contre le lit.
— Papa ?
Ses paupières frémirent.
Puis il inspira profondément.
Il était vivant.
Je me mis à pleurer, serrant sa main contre ma joue. Pour la première fois depuis des heures, je pouvais respirer sans avoir l’impression que le monde s’écroulait autour de moi.
Mais mon soulagement fut de courte durée.
Mon père ouvrit les yeux et fixa le médaillon.
La peur envahit son visage.
— Tu l’as réveillée…
— Qui ça ?
Il tenta de se redresser, mais je le retins doucement.
— Ta mère, murmura-t-il. Sa magie… elle vit en toi.
— Papa, je ne comprends rien. Pourquoi t’a-t-on attaqué ? Pourquoi Kaelric a-t-il interdit aux guérisseurs de nous aider ?
Son visage se ferma.
Pendant un instant, il sembla hésiter entre la vérité et le silence.
Puis il attrapa mon bras.
— Elena, écoute-moi attentivement. L’homme que tu as épousé n’est pas celui que tu crois.
Mon cœur se mit à battre plus vite.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Il tourna la tête vers la fenêtre.
Au loin, plusieurs véhicules noirs venaient de s’arrêter devant la maison.
Des hommes en descendirent. Je reconnus immédiatement l’emblème argenté de la meute de Blackthorn sur leurs vestes.
Mon père serra ma main.
— Ils sont venus pour toi.
Je me levai lentement, le médaillon brûlant contre ma peau.
La peur était toujours là, mais quelque chose d’autre grandissait en moi.
Une colère froide.
Kaelric m’avait humiliée, abandonnée et privée d’aide au moment où j’en avais le plus besoin. Maintenant, ses hommes se tenaient devant la maison de mon père.
Je ne savais pas encore pourquoi ils étaient là.
Mais je n’avais plus l’intention de fuir sans obtenir de réponses.
Je glissai la lettre dans ma poche et refermai les doigts autour du médaillon.
— Alors, dis-je en me dirigeant vers la porte, ils vont enfin apprendre qui je suis.
Le vent hurlait contre les vitres de la voiture lorsque nous quittâmes Blackthorn.Je regardais le domaine disparaître dans le rétroviseur, incapable de chasser les dernières images de la bataille. Les corps, les cris, la brume noire… et cette voix qui avait prononcé mon nom comme si elle me connaissait depuis toujours.Lucian conduisait en silence.Je sentais son regard se poser sur moi de temps en temps, mais il ne me pressait pas de parler. J’appréciais cette retenue. Avec Kaelric, le silence avait toujours été une punition. Avec Lucian, il ressemblait à un refuge.— Tu trembles, finit-il par murmurer.Je baissai les yeux vers mes mains.— Je ne sais pas si c’est la peur ou la colère.— Tu as le droit de ressentir les deux.Je laissai échapper un rire sans joie.— J’ai passé tellement de temps à essayer d’être une bonne épouse, une bonne Luna… Maintenant, tout le monde m’appelle reine. Je ne sais même pas comment être moi-même.Lucian ralentit près d’un virage.— Tu n’as pas besoin
Le hurlement résonna si violemment que les vitres du hall se fissurèrent.Je me retournai, le cœur battant.Les lumières venaient de s’éteindre. Dans l’obscurité, je distinguais seulement les silhouettes des guerriers et les reflets dorés des yeux de Kaelric. Lucian se plaça instinctivement devant moi, mais je posai une main sur son bras.— Ne me cache pas, murmurai-je.— Je ne te cache pas. Je veux simplement que tu sois en sécurité.— Alors reste à mes côtés.Il acquiesça.Mon médaillon était glacé contre ma poitrine. Une sensation étrange rampait dans les couloirs, comme si quelque chose d’invisible se déplaçait à travers les murs.Puis la voix revint.Elena…Cette fois, elle semblait provenir de l’intérieur de ma tête.Je fermai les yeux.Tu as réveillé ce qui aurait dû rester endormi.— Montre-toi ! criai-je.Un rire grave traversa le hall.Les guerriers de Blackthorn se mirent à grogner. Certains reculèrent, incapables de supporter cette présence. Même Darius, jusque-là arrogant
Je sentis mes jambes céder au moment où la lumière argentée disparut.Kaelric me rattrapa avant que je touche le sol.— Elena !Sa voix résonnait étrangement loin. Mon corps tremblait, mes tempes pulsaient et ma poitrine me brûlait comme si j’avais avalé des flammes.Je repoussai sa main.— Ne me touche pas.Il hésita, puis recula.Lucian traversa le hall en quelques secondes. Il reprit forme humaine, attrapa une veste qu’un de ses guerriers lui tendait et s’agenouilla devant moi.— Regarde-moi, Elena. Respire lentement.Je suivis sa voix, malgré la douleur.— Je vais bien, murmurai-je.— Non. Tu viens de libérer une quantité de pouvoir capable de faire trembler plusieurs meutes. Tu n’as pas besoin de prétendre que tout va bien.Cette fois, je ne trouvai rien à répondre.Darius était toujours près de l’entrée, immobilisé par une barrière invisible. Il observait mon médaillon avec une expression mêlant peur et fascination.— Tu ne sais pas ce que tu as fait, dit-il.Je me redressai pén
Le premier coup de feu déchira le silence.Je me jetai au sol juste au moment où une balle traversait la fenêtre derrière moi. Les éclats de verre explosèrent dans l’air. Kaelric me saisit par le bras, mais je me dégageai aussitôt.— Elena, baisse-toi !— Ne me donne pas d’ordres !Un second tir retentit. Cette fois, il frappa la porte du bureau.Des cris s’élevèrent dans le couloir. Des pas précipités. Des grognements de loups. Blackthorn était attaquée, et les hommes de Darius avaient déjà pénétré dans la propriété.Mon médaillon brûlait contre ma poitrine.Je sentais quelque chose bouger sous ma peau. Une énergie ancienne, immense, qui semblait attendre depuis des siècles qu’on lui donne la permission de sortir.— Ils sont entrés par l’aile nord ! cria un garde.Kaelric se transforma partiellement. Ses yeux devinrent dorés, ses crocs apparurent.— Marcus ! Protégez le bureau ! Personne ne laisse Elena—— Je peux me protéger moi-même, grondai-je.Il me regarda, et pendant une fracti
Je refermai brutalement la boîte noire et relevai les yeux vers Lucian.— Je veux partir ce soir.Il posa la photographie de ma mère sur la table.— Elena, retourner à Blackthorn maintenant serait dangereux.— Je sais.— Darius est toujours en liberté, et nous ignorons combien de personnes travaillent pour lui.— Je sais aussi.Je serrai les poings. J’en avais assez qu’on me répète que j’étais en danger. Toute ma vie, j’avais été protégée par des secrets, des mensonges et des décisions prises à ma place.Cette fois, je voulais choisir.— Je ne retourne pas auprès de Kaelric, Lucian. Je retourne chercher la vérité sur ma naissance.Il me fixa longuement.— Alors, vous ne partirez pas seule.— Je ne veux pas que votre meute se retrouve au milieu d’une guerre à cause de moi.— Vous êtes déjà au milieu de cette guerre, Elena. Que vous le vouliez ou non.Je détournai les yeux.Il avait raison, et je détestais cela.— Très bien. Mais je veux parler à Kaelric seule.Son expression se durcit.
Je froissai la lettre de Kaelric dans ma main avant de la jeter sur la table.— Je ne retournerai pas à Blackthorn !Lucian, qui se tenait près de la fenêtre, leva les yeux vers moi.— Personne ne vous a demandé de retourner auprès de lui.— Alors pourquoi cette lettre me donne-t-elle l’impression qu’il essaie encore de contrôler ma vie ?Je regrettai immédiatement mes paroles. Ce n’était pas Lucian qui m’avait fait souffrir. Pourtant, depuis trois ans, j’avais appris à me méfier de chaque promesse, de chaque geste et de chaque mot.Il ramassa la lettre.— Kaelric affirme que Darius est impliqué. Nous devons découvrir ce qu’il sait, sans vous mettre en danger.— Et si c’était un piège ?— Nous le traiterons comme tel.Je croisai les bras.— Vous faites confiance à votre ennemi ?— Non. Je fais confiance à ma capacité de reconnaître un piège.Un petit sourire m’échappa malgré moi.— Vous êtes toujours aussi arrogant ?— Seulement quand j’ai raison.Je secouai la tête. Cet homme avait u







