Se connecterÉlianor
Je cours, aveuglée par les larmes. Les rires de la cantine me poursuivent, se mêlant au battement affolé de mon cœur et au bruit de mes pas lourds sur le trottoir. Je ne sais pas où je vais. Loin. Juste loin de ces visages grimaçants, de cette cruauté institutionnalisée. Je m’engouffre enfin dans le petit parc public à l’orée de la ville, un endroit désert en cette heure de cours. Je me blottis sur un banc, au fond, cachée par un massif de lauriers. Mon corps est secoué de sanglots silencieux, des hoquets qui me déchirent la poitrine. La honte est un acide qui ronge tout à l’intérieur.
— Élianor ?
La voix est douce, masculine. Je relève la tête, effrayée, m’attendant à une nouvelle moquerie. Mais ce n’est pas un harceleur. C’est Raphaël.
Raphaël de Saint-Clair. Le garçon dont le simple passage dans un couloir fait battre tous les cœurs, y compris le mien, en secret, avec la certitude douloureuse de son impossibilité. Il est là, debout, ses cheveux châtains ébouriffés par le vent, ses yeux d’un vert troublant posés sur moi avec une inquiétude qui semble sincère. Il est encore plus beau de près, d’une beauté qui fait mal.
— Je… je t’ai vue partir. Ce qu’ils ont fait… c’était monstrueux.
Sa voix est un velours, une caresse sur mes plaies à vif. Il s’assied à côté de moi, sans me toucher, respectant l’aura de détresse qui m’entoure. Son parfum, discret et boisé, arrive jusqu’à moi.
— Je ne sais pas quoi dire, murmure-t-il en secouant la tête. Liora et les autres… ils dépassent les limites. Tu ne mérites pas ça.
Personne ne m’avait jamais dit ça. Personne. Les larmes coulent de plus belle, mais cette fois, c’est différent. C’est un mélange de douleur et d’un espoir fou, naïf, qui ose pointer son nez.
— Pourquoi… pourquoi est-ce que tu es là ? je balbutie, la voix rauque.
— Parce que c’est injuste, répond-il simplement. Parce que je ne supporte pas la lâcheté.
Il me tend un mouchoir en papier blanc, immaculé. Un geste d’une délicatesse infinie dans mon monde de brutalité. Je le prends d’une main tremblante, essuie mes joues mouillées.
— Ils sont tous des idiots, Élianor. Ils ne voient pas.
— Ils ne voient pas quoi ? dis-je avec un rire amer. Ils voient très bien.
Il se tourne vers moi, son regard intense, perçant.
— Ils ne voient pas que tu as les plus beaux yeux que j’aie jamais vus. D’un gris argenté, comme un ciel d’hiver. Ils sont pleins de choses, tu sais. De tristesse, oui, mais aussi d’une force. Une force qui ne demande qu’à éclore.
Ses mots me transpercent. C’est le plus beau compliment que l’on m’ait jamais fait. Le seul. Un souffle d’air pur dans mon cachot. Je le regarde, incapable de détourner les yeux, hypnotisée. Est-ce un rêve ? Un piège ? Mais son regard est si franc, si doux.
— Tu ne devrais pas être avec eux ? Avec les populaires ?
— Les « populaires » ? fait-il avec une petite moue dédaigneuse. Ils m’ennuient. Leur monde est petit, étriqué. Toi… je sens que ton monde, à l’intérieur, est immense.
Il pose sa main sur la mienne, sur le banc. Sa peau est chaude. La chaleur se propage le long de mon bras, inonde ma poitrine glacée. C’est la première fois qu’un garçon, qu’un être humain, me touche avec une telle tendresse depuis des années. Je fonds. Toute la méfiance, toute la carapace de honte se fissure sous le soleil de son attention.
— Tu es bien plus que ce qu’ils disent, Élianor. Bien plus que ce corps que tu détestes. Il y a une reine en toi. Attends juste qu’on lui donne la permission de régner.
Il parle, et ses mots sont un baume, un enchantement. Il me voit. Lui, Raphaël, le prince de cette école, il me voit. Et il ne voit pas un monstre. Il voit une reine.
Nous restons là un long moment, silencieux parfois, à parler à d’autres. Il me parle de peinture, de livres que personne d’autre ne lit, de son désir de quitter cette ville étouffante. Il me demande mon avis. Il écoute ma réponse. C’est enivrant. C’est dangereux.
Quand la cloche sonne au loin, annonçant la fin des cours, il se lève à regret.
— Il faut y aller. Mais… je veux te revoir. Seule. Ce soir. Au vieux moulin, au bord de la rivière. Tu viendras ?
Son regard est une promesse. Une prière.
Mon cœur affolé crie « oui ». Mon instinct, à peine audible, murmure « méfie-toi ». Mais comment résister à un phare quand on a navigué toute sa vie dans les ténèbres ?
— J’… j’essaierai, je murmure.
Il sourit, un sourire qui pourrait faire fondre les pôles.
— Parfait. À ce soir, alors.
Il s’éloigne, et je reste sur le banc, le mouchoir chiffonné dans ma main, son parfum dans l’air, ses mots en écho dans ma tête. « Une reine en toi. » La honte de tout à l’heure est toujours là, mais elle est recouverte d’une couche dorée, brillante et trompeuse. Raphaël. Il m’a choisie, moi. Contre tous.
Je me lève, les jambes flageolantes, mais pour la première fois de la journée, je relève la tête. L’espoir est un poison doux-amer. Et je suis prête à m’enivrer, sans savoir que le lendemain, la gueule de bois sera d’une violence inouïe. La chute n’était que le prélude. La vraie trahison, la plus déchirante, vient de commencer.
ÉlianorJe quitte la chambre, ses paroles délirantes et pourtant si justes résonnant dans le couloier silencieux. Les femmes qui reviennent. Ma mère, fantôme dans l’esprit d’un homme empoisonné. Moi-même, revenue dans cette vallée que j’avais fuie. L’homme que tu héberges. Marcus, qui revient lui aussi, pour réclamer ce qui, d’une certaine manière, lui appartient.Je suis prise dans un filet tissé par le passé et le présent, par la folie et la vérité.MarcusJe la regarde partir de la fenêtre du chalet. Elle marche vers sa voiture, le dos raide, mais son pas est moins assuré qu’à l’aller. L’hôpital lui a pris quelque chose. Ou lui a donné un fardeau de plus.Mes doigts effleurent ma joue. La marque a disparu, mais la mémoire du contact, lui, est indélébile. La violence de sa main. La douceur antérieure, bien plus dévastatrice.Le portable sur la table vibre. Mon contact à l’hôpital. Un message laconique.« État stationnaire. Confusion mentale marquée. Délire paranoïaque. La police int
ÉlianorL’hôpital sent l’antiseptique et l’angoisse. Un parfum qui colle à la peau, aux vêtements. Je marche dans les couloirs aux lumières blafardes, le pas trop rapide, le cœur un bloc de glace qui refuse de fondre. Le souvenir du baiser, de la scène de la cuisine, tourne dans ma tête comme un essaim furieux. J’ai besoin de me raccrocher à quelque chose de concret, de sombre mais de familier. La trahison d’un père, c’est un terrain que je connais. Mieux que celui, bouleversant, d’un désir qui me trahit moi-même.La chambre de mon père est une cellule blanche et bleue. Il est là, allongé, plus petit que dans mes souvenirs. Des tubes serpentent de son bras. Une machine émet un bip régulier, monotone, preuve de vie. Son teint, hier cireux et livide, a retrouvé une pâleur plus humaine. Ses yeux sont ouverts. Ils me suivent lorsque j’entre, mais ils sont vitreux, troubles. Le poison a fait son œuvre au-delà du corps.– Élianor… C’est toi ?Sa voix est rauque, usée, mais il y a une note d
ÉlianorL’hôpital sent l’antiseptique et l’angoisse. Un parfum qui colle à la peau, aux vêtements. Je marche dans les couloirs aux lumières blafardes, le pas trop rapide, le cœur un bloc de glace qui refuse de fondre. Le souvenir du baiser, de la scène de la cuisine, tourne dans ma tête comme un essaim furieux. J’ai besoin de me raccrocher à quelque chose de concret, de sombre mais de familier. La trahison d’un père, c’est un terrain que je connais. Mieux que celui, bouleversant, d’un désir qui me trahit moi-même.La chambre de mon père est une cellule blanche et bleue. Il est là, allongé, plus petit que dans mes souvenirs. Des tubes serpentent de son bras. Une machine émet un bip régulier, monotone, preuve de vie. Son teint, hier cireux et livide, a retrouvé une pâleur plus humaine. Ses yeux sont ouverts. Ils me suivent lorsque j’entre, et le regard qui m’accueille n’est plus celui de la panique animale de l’autre fois. C’est le regard calculateur, affaibli mais présent, d’Hervé Hamm
ÉlianorMoi, je suis pétrifiée. Un couteau à beurre serré dans ma main comme une arme dérisoire.Qu’est-ce qu’il vient foutre dans ma cuisine ?Il envahit tout. Mon espace. Mes enfants. Le dernier rempart de mes mensonges. Et il se tient là, comme s’il avait tous les droits, son regard gris revenant se planter dans le mien avec une intensité qui fait trembler mes genoux.– J’espère ne pas déranger.Ses yeux, lorsqu’ils croisent les miens, disent exactement le contraire. Il sait pertinemment déranger. Il vient pour cela.– Je venais voir si tout allait bien, après la… tempête de la nuit dernière.Les mots sont anodins. Mais le sous-texte vibre entre nous, chargé du souvenir de la pluie, des aveux, et de ce baiser qui a tout consumé. Et il le dit devant eux. Devant leurs petites oreilles qui entendent tout.Lilou est la première à rompre le silence suspendu. Ses yeux se fixent sur la joue de Marcus.– Tu t’es fait mal ?Sa voix est douce, pleine d’une sollicitude innée. Léon observe, si
ÉlianorLa pluie a cessé avec la nuit. Un jardin luisant et meurtri gît sous un ciel de gris perle. Dans ma chambre, l’obscurité est complice d’une insomnie qui me torture.Allongée dans mon grand lit, les yeux grands ouverts, je fixe le plafond. Je ne me souviens pas. Je revois. Une sensation brûlante, imprimée sur ma peau. Le goût de lui. Le cèdre, la laine, et cette essence mâle, profonde, qui a réveillé une mémoire archaïque nichée dans mes os. La douceur insoutenable de l’approche. Puis l’incendie de la possession. Ma bouche a menti avant que je puisse me reprendre. Mon corps s’est souvenu. Il a répondu avec une allégresse honteuse, trahissant cinq années de rancune et de forteresse.Un gémissement étouffé m’échappe dans l’oreiller. Je me tourne sur le ventre, j’enfouis mon visage dans la toile fraîche. La honte est un acide qui coule dans mes veines. Pas seulement d’avoir répondu au baiser. Mais de ce qui a suivi, dans les heures silencieuses : une attente douloureuse, humiliant
Élianor L'air dans le chalet est toujours saturé des aveux, de l'odeur de pluie et de la fatigue qui nous enveloppe comme un linceul humide. Le feu a faibli, ne laissant que des braises rougeoyantes. Je suis là, tremblante, vidée, les yeux clos sur un monde qui vient de s'effondrer. Ma robe de chambre trempée colle à ma peau, froide et lourde. La honte me submerge, tardive mais violente, révélant la nudité de mon âme face à lui.Je sens un déplacement d'air, une présence qui se rapproche sans un bruit. Marcus. Il n'est plus de l'autre côté de la pièce. Son parfum, discret , savon de cèdre, laine chaude , envahit l'espace autour de moi. Une odeur d'homme, simple, solide. Étrangement réconfortante dans ce chaos. Puis une autre note, plus subtile, parvient jusqu'à moi. Une essence presque oubliée, une vibration ancienne qui fait frémir quelque chose au plus profond de ma mémoire.Il est tout près maintenant. Si près que je pourrais tendre la main et toucher sa chemise. Je garde les yeux







