LOGINKaël
Le silence qui suit ses mots est plus lourd que les pressions des fosses marines. Chaque particule d’air entre nous est chargée d’un destin en suspens. Mon propre regard est un champ de bataille où se heurtent l’instinct du guerrier et la fureur de l’homme trahi.
Je parle, ma voix un gravier roulé par la tempête.
—Et tu es venue ici pour quoi, Sirène ? Cherches-tu mon approbation ? Mes condoléances ? Un dernier souvenir avant de te jeter dans les bras glacés de ton roi ?Chaque mot est un coup, que j’assène avec une froideur calculée. Je veux la blesser, comme je suis blessé. Je vois son cœur se tordre dans son regard, mais elle refuse de baisser les yeux. Sa fierté me fascine et m’exaspère.
—Je suis venue parce que ce lieu est le seul qui soit réel. Tout le reste n’est qu’un songe, une prison de nacre.Un rire bref, sans aucune joie, m’échappe.
—Réel ? Rien de tout cela n’est réel, Éliane. C’est une folie. Une maladie que nous partageons. Tu crois que ton petit chagrin de princesse cloîtrée a la moindre importance face à des millénaires de haine ? Face à la colère de mes guerriers qui ont perdu leurs pères à cause des vôtres ?J’avance, et la puissance contenue dans mon corps de centaure est un poids que je lui jette à la figure. Je veux qu’elle plie. Je veux qu’elle ait peur.
—Ton mariage est une affaire politique. Le mien sera un jour une affaire de devoir. Nous sommes des pièces sur un échiquier, pas les héros d’un de ces contes que tu racontes à ta sœur.La rage monte en elle, je la vois brûler dans ses yeux verts. C’est mieux que la douleur. C’est vivant.
—Alors pourquoi es-tu ici, Kaël ? Pourquoi rôdes-tu sur cette plage, nuit après nuit, si tout cela n’est qu’une illusion ?Je me cabre, mon ombre l’engloutit. L’odeur de sa peau, du sel et des profondeurs me rend fou.
—Parce que je hais ce que tu représentes ! Je hais cette paix fragile que ton peuple nous impose ! Je hais le son de ta voix qui hante mes nuits ! Et je hais le fait que tu sois la seule chose à laquelle je pense depuis que je t’ai vue !C’est un aveu tordu, déformé par la colère, mais c’est la vérité. Avant qu’elle ne puisse répondre, je me penche, ma main, rude et chaude, s’enroule dans ses cheveux, l’attirant vers moi. Ce n’est pas un baiser, c’est une reprise. Une revendication. Ma bouche sur la sienne est une déclaration de guerre. Elle se bat un instant, ses poings se cognant contre mon torse de pierre, puis elle capitule, répondant à mon feu par son propre abîme. Elle mord ma lèvre, le goût cuivré de mon sang envahit nos bouches. Un grognement sourd, presque animal, vibre dans ma poitrine.
— Je te hais, murmuré-je contre sa bouche, à bout de souffle.
—Je te hais aussi, halète-t-elle, ses doigts agrippés à mes bras.C’est un mensonge. Un mensonge que nos corps refusent. Ma main quitte ses cheveux, trace un sillon brûlant le long de son cou, de son épaule, puis s’attarde sur la courbe de sa hanche. Un frisson la parcourt. Elle est une sirène, une créature des profondeurs, et moi, un être de la terre. Nous sommes monstrueux.
— Tu n’as jamais connu d’homme, dis-je. Ce n’est pas une question.
—Non, souffle-t-elle.Mon regard plonge dans le sien, cherchant une dernière résistance. Elle ne m’offre que le vertige de son propre consentement. Elle ne veut pas de douceur. Elle veut l’empreinte de ma réalité. Je la prends. Je suis brutal et lent, sauvage et terriblement attentif. Son corps est une terre inconnue. La douleur est un éclair dans ses yeux, rapidement submergé par une marée montante de sensation. Elle crie, de stupéfaction. Je la vois se briser et se reconstruire à chaque mouvement. Elle s’accroche à moi, ses ongles s’enfonçant dans ma peau.
Je vois les étoiles tourner au-dessus de nos têtes, je sens le sable humide et la chaleur de son corps sous le mien. Je murmure son nom, encore et encore, comme une incantation. « Éliane. » Ce n’est plus la princesse. C’est la femme. La Sirène. La mienne.
Quand la vague finale nous emporte, c’est un cataclysme. Un silence de fin du monde. Je reste sur elle, mon front contre son épaule, mon corps épuisé par l’effort et le combat intérieur.
Pendant un long moment, il n’y a que le bruit des vagues.
Puis, je me retire. Le froid de la nuit sur ma peau me rappelle la trahison. Je me lève, tournant mon regard vers l’horizon.
— Maintenant, pars, dis-je, ma voix redevenue un bloc de granit.
—Kaël… —Pars ! tonne-je sans la regarder. Retourne dans ta cage de nacre. Épouse ton roi des abysses. Oublie cette nuit. Oublie-moi.Je l’entends se redresser. Son silence est une blessure ouverte.
—C’est tout ? Après ce qui vient de se passer… tu n’as « rien à foutre » de moi ?Je me tourne. Mon visage est un masque, mais mes yeux brûlent.
—Tu as voulu de la réalité, Princesse. La la voici. Je suis le roi des Centaures. Tu es la promise du Roi des Abysses. Ce qui s’est passé ici n’était qu’un dernier acte de rébellion. Une erreur. Maintenant, la réalité nous rattrape. Et elle n’a que faire de nos sentiments.Je la vois se fissurer. J’ai pris son corps, et je rejette son âme. C’est la seule façon de la sauver. De nous sauver. Elle se lève, rassemblant autour d’elle les lambeaux de sa dignité. Son regard plonge dans le mien, y déversant toute sa haine, tout son amour.
— Une erreur, répète-t-elle d’une voix blanche. Alors que ce soit la dernière que nous commettons.
Sans un mot de plus, elle se tourne et replonge dans les flots. L’eau salée l’engloutit, emportant son goût, mais pas la brûlure de mon rejet. J’ai été son premier homme. Et je viens de briser le cœur de la femme que j’ai fait naître, la laissant seule face à l’abîme. Je reste là, immobile, jusqu’à ce que l’aube me trouve, aussi vide et froid que la couronne que je porte.
Toi, Sirène, dont la chevelure onduleComme les algues sous le flux changeant,Ton corps d'écume et de nacre qui brûleDes feux captifs d'un soleil négligeant.Tes mains sculptent le corail et le rêve,Ta voix entrouvre les portes du matin,Et le marin égaré qui s'élèveVers ton appel connaît son propre destin.Toi, Centaure, dont le poitrail respireLe vent salin et l'odeur du genêt,Tes sabots marquent le rythme d'un empireOù la poussière et les astres naissaient.Ton galop roule en tempête feutrée,Ton œil reflète la sagesse des nuits,Et la steppe entière,à ton pas, est entréeDans la danse sacrée des éternels ennuis.Vous partagez la blessure première,La grande fêlure au flanc de l'univers,Où la marée,en sa course dernière,A séparé vos destins de concert.La Mer soupire en voyant vos batailles,La Terre pleure vos combats insensés,Et le vieux Temps use ses propres entaillesÀ compter les morts que vous avez laissés.Mais vois-tu, Centaure, comme l'onde est proche ?Et toi,Si
AelanLa paix qui suit le Conseil des Éléments est d'une qualité nouvelle. Ce n'est plus la trêve fragile des premiers temps, ni la détermination usée des années de labeur. C'est une harmonie profonde, tissée dans la substance même du monde. La Cité prospère, les mariages mixtes ne font plus scandale, et les enfants aux pieds palmés ou aux reflets d'écaille dans les cheveux sont la norme.J'ai quinze ans. Et je sens un nouveau changement. Plus subtil. Plus profond. C'est comme si le monde, après avoir retrouvé son équilibre, retenait son souffle. Mes parents le sentent aussi. Une mélancolie tranquille habite leurs regards, surtout lorsque le soleil couchant embrase la Frontière de pourpre et d'or.— Le chant change, me dit un soir ma mère, Éliane, alors que nous regardons les dernières lueurs caresser les flots. Il devient... plus doux. Comme une berceuse.— C'est le chant du crépuscule, réponds-je doucement.Ils me regardent, comprenant. Leur tâche est presque achevée.KaëlLes signe
AelanJ'ai douze ans, et je sens le poids des mondes sur mes épaules. Pas comme un fardeau, mais comme une mélodie complexe dont je dois apprendre chaque note. La Cité de la Frontière grandit, un organisme vivant de pierre, d'eau et d'espoir. Mais l'équilibre est une danse perpétuelle. Une note fausse, et l'harmonie peut se briser.Mes parents sont les piliers, les Gardiens. Mais je suis le pont. Celui qui sent les frémissements avant les séismes, les courants de méfiance avant qu'ils ne deviennent des marées de haine.Aujourd'hui, la dissonance vient des Anciens. Pas ceux du Conseil, mais ceux des terres lointaines et des profondeurs oubliées. Un groupe de chamanes centaures des Montagnes de Brume est arrivé, leurs robes tissées de runes de silence. En même temps, une délégation de sirènes des Tranchées de l'Oubli a émergé, leurs yeux pâles et réprobateurs.Ils ne viennent pas pour apprendre. Ils viennent pour juger.KaëlJe les reçois dans le Grand Hall de la Cité, une structure à c
KaëlLa paix a un goût différent de ce que j'avais imaginé. Ce n'est pas l'ivresse de la victoire, ni le silence après la tempête. C'est un travail. Méticuleux, constant, épuisant. Chaque matin, je me lève avant le soleil, mes sabots résonnant sur les dalles de pierre polie de notre palais frontalier. L'air sent toujours cette étrange mixture de sel marin et de terre humide, l'odeur même de notre royaume.Ma première tâche est de rencontrer Bélagos. Le vieux guerrier est devenu mon bras droit, le chef de notre garde mixte. Son rapport est toujours le même : des escarmouves verbales aux frontières, des disputes pour les droits de pâturage ou de pêche, des regards noirs échangés entre jeunes centaures impétueux et sirènes méfiantes. La haine ancestrale ne meurt pas en un jour. Elle se terre, et ressort dans les petits riens du quotidien.— Le Clan du Ruissellet refuse de partager le point d'eau avec les pêcheurs sirènes du Récif de Corail, m'annonce-t-il, le visage grave. Ils disent que
KaëlLa paix nouvelle est un cristal fragile entre nos mains. Nous sommes devenus les Gardiens, et le cœur des océans bat en nous. Mais les visions que le Trône nous a montrées – ces ombres de solitude, de rejet, de chaos – hantent nos nuits. Ce ne sont pas de simples cauchemars. Ce sont des possibilités. Des chemins que le futur pourrait encore emprunter.Un matin, je trouve Éliane immobile devant la Source d'Argent, son reflet brisé par les remous. Elle ne me regarde pas quand elle parle, sa voix un murmure chargé de l'écho des profondeurs.—Et si nous avions tort, Kaël ? Et si en liant le cœur des mers au nôtre, nous avons seulement rendu l'effondrement plus cataclysmique ? Si notre amour échoue, tout échoue.Je pose une main sur son épaule, sentant la tension sous sa peau nacrée.—Alors nous ne devons pas échouer. Nous devons être plus forts que la peur.— Comment ? Comment lutter contre un futur que nous avons déjà vu ?— En le changeant. Maintenant. Pas en le fuyant.L'idée germ
KaëlLe silence qui suit notre retour du palais de nacre est lourd, chargé d'une vérité que nous n'osons formuler. Lyra, la propre sœur d'Éliane, a tenté de tuer leur mère. Par amour du pouvoir. Par jalousie. La trahison a un visage familier, et sa cicatrice ne se refermera jamais tout à fait.Aelan, lui, semble porter cette connaissance avec une tristesse résignée. Il a dix ans maintenant, et son regard voit trop loin, trop profond. Il passe des heures à observer la Source d'Argent, comme s'il y lisait des destins que nous ne pouvons percevoir.La nouvelle nous arrive par un messager centaure, couvert de la poussière des steppes lointaines. Le vieux Roi Thalassos est mort. Une embolie soudaine, rapide. Aucun soupçon de poison cette fois. Juste le poids des ans et, peut-être, celui du chagrin.— Le trône des Abysses est vacant, annonce le messager. La Reine Mère Céline, bien que rétablie, a renoncé à la couronne. Elle se retire dans un sanctuaire. Selon la loi, la succession revient à






