LOGINCHAPITRE 6 : LE MARIAGE
L’opération de Mamadou Diallo dura quatre heures et douze minutes. Amina les passa assise sur un banc de couloir, entre Karim et Fatou, les mains jointes si fort que ses ongles laissèrent des croissants rouges dans sa peau. Quand le chirurgien sortit enfin, le masque baissé sous le menton, elle n’osa pas se lever. — Tout s’est bien passé, dit-il. Votre père est un battant. Fatou éclata en sanglots. Karim la prit dans ses bras. Amina, elle, resta figée, incapable de pleurer, incapable de sourire. Elle avait tout donné pour entendre cette phrase. Et maintenant qu’elle l’entendait, elle sentait peser sur ses épaules le prix qu’elle avait payé. Trois jours plus tard, elle épousait Idriss Kane. Elle ne revit pas l’enveloppe dans le tiroir. Elle n’eut même pas le courage de retourner dans le bureau. Chaque fois qu’elle croisait Idriss dans les couloirs du manoir, il inclinait la tête, silencieux, poli, distant, comme si leur étrange soirée n’avait été qu’un rêve. Mais elle sentait son regard sur elle, dans son dos, dans l’escalier, à la porte de la salle à manger. Un regard qui pesait. Qui attendait. Le matin du mariage, une couturière aux mains rapides arriva avec trois robes sur des cintres. — Monsieur Kane a choisi lui-même, dit-elle en souriant. Il a dit que vous sauriez laquelle porter. Amina les regarda longtemps. Une robe crème, sage, boutonnée jusqu’au cou. Une robe argentée, très brillante. Et une troisième, d’un blanc d’ivoire, en soie, fluide, au décolleté carré, dont le dos nu plongeait presque jusqu’à la taille. Elle choisit la troisième. Quand la couturière lui boutonna le dos, la soie glissa sur sa peau comme une caresse froide. Elle se regarda dans le grand miroir. Ses épaules. Sa nuque. La ligne de sa colonne. Elle eut un petit rire nerveux. Elle ne se reconnaissait pas. *Tu joues un rôle,* se dit-elle. *Rien de plus.* La mairie était une bâtisse blanche aux colonnes coloniales, au cœur du vieux quartier. Une foule de journalistes se pressait déjà sur le perron, objectifs braqués. Le chauffeur ouvrit la portière, et un déluge de flashs la frappa. — Madame Kane ! Par ici ! — Amina ! Un sourire ! — Est-ce vrai que vous vous êtes rencontrés il y a une semaine ? Elle serra les doigts sur son bouquet de jasmin et avança, la tête haute. Des gardes du corps formaient un couloir devant elle. Au bout, sur les marches, une silhouette en costume noir l’attendait. Idriss. Il avait choisi un costume sombre, coupé à la perfection, une chemise blanche au col ouvert, sans cravate. Ses cheveux, légèrement ébouriffés par la brise, lui donnaient un air presque indompté. Quand il la vit, quelque chose passa sur son visage, rapide, brutal, avant qu’il ne retrouve son masque. Sa mâchoire se contracta. Ses yeux descendirent sur son dos nu, remontèrent, brûlants. Elle monta les dernières marches. Il lui offrit son bras. Elle le prit. Sous la manche, elle sentit un muscle dur, chaud, tendu comme une corde. Il se pencha. Son souffle effleura son oreille. Il n’y avait aucun mot, juste un souffle. Mais elle frissonna de la tête aux pieds. Les flashs crépitèrent. La salle des mariages était petite, pleine de lumière et de fleurs blanches. Une dizaine de chaises dorées avaient été disposées en demi-cercle. Delorme se tenait au premier rang, souriant, impeccable. À côté de lui, Amina vit Fatou et Karim, endimanchés, intimidés, que le chauffeur avait amenés depuis l’hôpital. Fatou lui envoya un baiser du bout des doigts. Karim, lui, évita son regard. De l’autre côté de l’allée, deux autres personnes attiraient l’attention. La première était une femme d’une soixantaine d’années, grande, mince, vêtue d’un tailleur gris perle. Elle avait des cheveux argentés relevés en chignon impeccable, des bijoux discrets, un maintien de reine. Ses yeux, d’un bleu glacial, se posèrent sur Amina et ne la quittèrent plus. Il y avait dans ce regard une telle froideur que la jeune femme sentit la chair de poule lui hérisser les bras. *Odile Kane.* La belle-mère d’Idriss. Delorme l’avait mentionnée. À son côté, un homme plus jeune, trente ans, peut-être, la veste négligemment ouverte, une mèche de cheveux sur le front, souriait de toutes ses dents. Il avait les yeux d’Idriss, mais plus clairs, plus mobiles. Un charme facile, un peu trop appuyé. Il lui adressa un petit signe de la main, comme s’ils se connaissaient depuis toujours. *Cédric.* Le demi-frère. Elle détourna les yeux. L’officier d’état civil, un homme rond au col trop serré, se racla la gorge. — Mesdames et messieurs, nous sommes réunis… Elle n’écouta pas. Elle sentait seulement la main d’Idriss, chaude, ferme, refermée sur la sienne. Son pouce traçait de tout petits cercles sur le dos de ses doigts, un geste lent, presque distrait, qui lui faisait perdre le fil de ses pensées. — Monsieur Idriss Kane, acceptez-vous de prendre pour épouse Mademoiselle Amina Diallo ? Il leva la tête. Son regard croisa le sien, et il hocha la tête. Un oui muet, gravé dans l’air. — Mademoiselle Diallo, acceptez-vous de prendre pour époux Monsieur Idriss Kane ? Sa gorge se noua. *Un an. Un seul.* — Oui, dit-elle. Sa voix résonna plus fort qu’elle ne l’avait voulu. Un murmure traversa la salle. — Par le pouvoir qui m’est conféré, je vous déclare unis par les liens du mariage. Vous pouvez embrasser la mariée. Le silence tomba, brusque. Amina leva les yeux. Idriss lui faisait face, immobile. Ses doigts quittèrent les siens, remontèrent le long de son bras nu, effleurèrent son épaule, puis se posèrent dans le creux de son dos, sur la peau découverte. Une chaleur intense lui traversa tout le corps. Il l’attira contre lui. Elle eut à peine le temps de respirer. Sa bouche s’abattit sur la sienne. Ce n’était pas un baiser de convenance. Ce n’était pas un baiser poli, de théâtre. C’était un baiser lent, profond, affamé, qui lui coupa les jambes. Ses lèvres, chaudes et fermes, pressèrent les siennes, les écartèrent, sa langue effleura la sienne dans une promesse brûlante. Sa main glissa plus bas, le long de son dos nu, la plaqua contre lui. Elle sentit chaque ligne de son corps, la puissance de ses cuisses, les battements de son cœur, rapides, désordonnés. Elle s’agrippa à sa chemise, les doigts tremblants. Elle n’avait plus de pensée. Plus de salle, plus de témoins. Rien qu’une chaleur dévorante, un vertige. Quand il s’écarta enfin, à peine, son front resta collé contre le sien. Ses yeux gris, dilatés, la fixaient avec une intensité presque douloureuse. Alors, sur ses lèvres encore humides du baiser, sans un son, sans un souffle, il forma un mot. Elle le lut aussi clairement que s’il l’avait crié. *Pardon.* Les applaudissements éclatèrent. Les flashs crépitèrent. Cédric siffla en riant. Delorme souriait. Et dans le premier rang, très droite, Odile Kane ne bougea pas. Mais Amina vit sa main se crisper sur son sac, si fort que ses jointures blanchirent. Et ses lèvres, minces, formèrent un seul mot, adressé non pas à elle, mais à Delorme. Maintenant.CHAPITRE 28POINT DE VUE : AminaLe silence qui suit est si total qu'elle entend le bois travailler dans les murs, les braises s'affaisser doucement dans l'âtre, et sous sa peau le sang battre à coups lourds, comme un tambour que quelqu'un frapperait de l'intérieur. C'était ton père. Elle fixe la tablette tombée sur le tapis, l'écran encore allumé, les quatre mots qui brillent dans la pénombre comme une accusation qu'on aurait gravée dans le verre, et elle a beau chercher en elle une colère à lui opposer, une incrédulité, un refus, elle ne trouve que cette évidence vertigineuse : tout concorde. La terreur de Mamadou devant Idriss, la phrase ils m'ont retrouvé, l'enveloppe arrivée le jour de sa naissance, le carnet caché, la promesse. Il était là. Il a toujours été là.— Mon père ne sait pas nager, dit-elle, bêtement, d'une voix presque enfantine. Il a peur de l'eau depuis toujours. Il n'est jamais monté sur un bateau de sa vie.Idriss ramasse la tablette, lentement, comme on ramasse u
CHAPITRE 27POINT DE VUE : AminaLes mots restent suspendus sur l'écran, nets et froids, comme gravés dans la pierre, et Amina les relit une fois, puis deux, avec la sensation étrange que le marbre du hall s'est mis à tanguer sous ses pieds. Le cercueil était vide. Je le savais. Trois cents personnes en noir, des gerbes de lys, des discours funèbres, et lui, droit au milieu de la cathédrale, portant sur ses épaules un cercueil rempli de sable, sans un mot, sans un geste, sans que personne devine qu'il jouait la plus longue des comédies.— Tu as laissé tout le monde la pleurer, murmure-t-elle. Ta belle-mère, ton frère, tes domestiques, ta propre ville. Pendant trois ans.Il hoche la tête, sans chercher à se défendre. Elle voudrait le haïr, le gifler comme elle l'a fait dans l'une de ces vies d'avant, mais elle voit ses épaules affaissées, ses yeux cernés, la façon dont ses doigts se crispent sur la tablette comme s'il craignait qu'elle lui échappe, et sa colère se délite, remplacée par
CHAPITRE 26POINT DE VUE : AminaSéléna n'attend pas sa réponse. Elle souffle la bougie d'un geste las, et dans l'obscurité retrouvée Amina l'entend traverser la pièce, ses pas si légers qu'ils semblent à peine effleurer le plancher, puis le claquement discret de la porte arrière qui donne sur la cour. Le parfum de jasmin met un long moment à s'effacer, comme une promesse qu'on laisserait derrière soi, et lorsque la lumière revient d'un coup, éblouissante, la lampe du plafond grésillant de nouveau comme si rien ne s'était passé, Fatou est affalée dans son fauteuil, le visage défait, les doigts crispés sur son chapelet.Sur la table basse, à côté des tasses froides, Amina découvre un petit carré de papier plié en quatre, que Séléna a dû y glisser sans qu'elle s'en aperçoive. Elle le déplie. Une écriture penchée, nerveuse, qu'elle reconnaîtrait désormais entre mille, trace trois lignes : une heure, demain, minuit, et un lieu, l'entrepôt de la vieille digue, au port. Rien d'autre. Pas de
CHAPITRE 25POINT DE VUE : AminaDans l'obscurité du petit salon, plus épaisse que celle d'une cave, Amina n'entend plus que le tic-tac du balancier et les battements de son propre cœur, qui cognent contre ses côtes avec une violence presque douloureuse. La main de Fatou, serrée dans la sienne, s'est mise à trembler si fort qu'elle en sent chaque secousse remonter jusque dans son bras, et le parfum de jasmin, lourd, sucré, ancien, glisse dans la pièce comme une présence à part entière, comme si l'air lui-même avait appris à parler.— Qui est là ? demande-t-elle, d'une voix qu'elle voudrait ferme et qui lui échappe en filet rauque. Montrez-vous.— Tu ne veux pas que je m'approche, petite sœur ? Pourtant tu as le même geste que moi, quand tu as peur. Tu serres les poings, et tu relèves le menton.Un frottement sec, une étincelle, puis la flamme d'une allumette qui jaillit dans le noir et dessine, au-dessus d'elle, un visage de femme penché vers une bougie. Amina cesse de respirer. Elle
CHAPITRE 24POINT DE VUE : AminaElle repasse tout l'après-midi la phrase d'Idriss dans sa tête, c'est la dernière que j'ai entendue avant de me taire, sans parvenir à la détacher de celle de sa mère, il a à voir avec tout, comme si deux fils tendus en sens contraires finissaient par se nouer en plein milieu de sa poitrine. Dans la voiture qui la ramène au manoir, il ne dit rien de plus, il garde les yeux fixés sur la route, les doigts crispés sur sa tablette éteinte, et elle n'ose pas l'interroger, parce qu'elle sent qu'un seul mot trop brusque suffirait à le refermer pour toujours.Au pied du perron, pourtant, il l'arrête d'une main posée sur son poignet. La lumière dorée du soir coule sur son visage et creuse ses traits, adoucit la dureté de sa mâchoire, allume des paillettes d'argent dans ses yeux gris. Il l'attire sans un mot contre lui, l'enveloppe de ses bras avec une lenteur presque maladroite, puis appuie sa joue contre ses cheveux, et elle sent contre son oreille sa respirat
CHAPITRE 23POINT DE VUE : AminaLe temps semble se suspendre autour du petit boîtier noir, qui continue de crépiter dans la paume d'Idriss comme un insecte pris dans une toile. Fatou a reculé jusqu'au mur, les mains plaquées sur sa bouche, et dans ses yeux élargis passe une terreur ancienne, presque animale, que sa fille ne lui a jamais vue. Quant à Amina, elle sent chaque battement de son cœur résonner dans ses tempes, tandis que la phrase tourne en boucle dans sa tête, dis-lui qui elle est, sans qu'elle parvienne à la comprendre, à la saisir, à l'empêcher de lui glisser entre les doigts.— Éteins-le, répète Fatou d'une voix brisée. Je t'en supplie, Idriss, éteins-le.Il ne l'écoute pas. Le visage livide, la mâchoire contractée, il fixe le boîtier avec une expression qu'Amina n'arrive pas à déchiffrer, mélange d'effroi et de reconnaissance, comme s'il entendait chanter un souvenir qu'on lui avait promis de ne jamais réveiller. La voix, elle, se tait un instant, puis reprend dans un







