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Chapitre 02

Author: Paul
last update publish date: 2026-10-29 08:10:11

POINT DE VUE : AMINA

Je ne dors pas de la nuit. Allongée sur mon lit étroit, les yeux fixés sur le ventilateur qui brasse l'air chaud sans jamais le rafraîchir, je retourne la carte entre mes doigts. Il ne parle pas. Mais il sait tout de moi. Qui a écrit cette phrase ? Delorme ? Quelqu'un d'autre ? Et pourquoi cette écriture nerveuse, comme tracée à la hâte par une main qui avait peur ?

À l'aube, je prends une douche froide, je brosse mes cheveux et je choisis ma seule robe correcte, un fourreau bleu nuit que ma mère m'avait offert pour mon premier entretien d'embauche. Je la boutonne devant le miroir fendu de la salle de bains, et le tissu épouse mes hanches, souligne la courbe de ma taille. Je détourne les yeux, parce que je n'ai jamais aimé me regarder.

C'est juste un rendez-vous, me dis-je. Tu écoutes, tu refuses, tu pars.

Pourtant, au fond de moi, une petite voix murmure que les gens comme Delorme ne perdent jamais leur temps.

L'adresse indiquée me mène au quartier des affaires, là où les immeubles de verre renvoient la lumière comme des miroirs géants. Au quarantième étage de la tour la plus haute, une plaque dorée annonce : Cabinet Delorme & Associés. Une réceptionniste au sourire parfait me conduit jusqu'à un bureau immense, aux murs boisés et aux fauteuils de cuir clair, où la baie vitrée dévoile la ville en contrebas, minuscule, presque irréelle.

Delorme m'attend, debout près de la fenêtre, les mains dans le dos.

— Vous êtes à l'heure. J'apprécie.

— Je veux des réponses, dis-je sans m'asseoir. Qui est cet homme ? Pourquoi moi ?

— Asseyez-vous, je vous prie.

— Non.

Il me regarde un instant, amusé, puis hoche la tête.

— Très bien. Restons debout.

Il s'approche de son bureau, ouvre un dossier et fait glisser une photographie vers moi. Je baisse les yeux, et le monde se rétrécit.

L'homme sur la photo a trente-quatre ans, peut-être un peu plus. Son visage est taillé à la serpe, avec des pommettes saillantes et une mâchoire dure, ses cheveux noirs sont courts et légèrement ondulés, son costume sombre. Pourtant, ce sont ses yeux qui me frappent : deux yeux d'un gris orageux, profonds, graves, qui semblent me fixer à travers le papier. Des yeux qui ont trop vu.

— Idriss Kane, dit Delorme. Président de Kane Industries. L'un des hommes les plus riches du pays.

Le nom me fait l'effet d'une gifle. Kane. Tout le monde connaît les Kane, leurs usines, leurs banques, leurs tours.

— Il y a trois ans, poursuit l'avocat, sa première épouse est morte dans l'incendie de leur yacht. Depuis, il ne prononce plus un mot.

Je relève la tête.

— Plus un mot ?

— Aucune lésion, aucune cause médicale. Un silence total. Il communique par écrit.

Je regarde de nouveau la photo, cet homme magnifique et brisé. Un milliardaire muet.

— Pourquoi me raconter ça ?

— Parce que les statuts de l'entreprise, rédigés par son défunt père, Edmond Kane, sont très clairs. Idriss ne peut conserver le contrôle de Kane Industries que s'il est marié, et il a jusqu'à la fin du mois. Sinon, son demi-frère et sa belle-mère prendront le pouvoir.

— Alors qu'il épouse qui il veut.

— Il refuse toutes les candidates. Il en a reçu des dizaines, des héritières, des actrices, des mannequins, et il les a toutes renvoyées d'un geste de la main.

Delorme referme le dossier.

— Il a choisi votre nom.

Mon cœur fait un bond dans ma poitrine.

— Comment ça, choisi ?

— Parmi des centaines de candidates, il a posé son doigt sur votre dossier et il a écrit : Celle-là.

Un silence épais s'installe, tandis que dehors un hélicoptère traverse le ciel.

— C'est absurde. Il ne me connaît pas.

— Peut-être.

Il sourit, de ce sourire que je commence à haïr.

— Voici l'offre. Vous l'épousez pour un an, pas un jour de plus. Vous habitez chez lui, vous paraissez à ses côtés lors des réceptions, vous jouez l'épouse comblée. En échange, toutes vos dettes sont effacées dès demain, l'opération de votre père est entièrement payée, par le meilleur chirurgien du pays, et à la fin de l'année, vous repartez avec cinquante millions.

J'ai l'impression qu'on m'arrache l'air des poumons. Cinquante millions, assez pour racheter la vie que j'ai perdue.

— Il y a forcément un piège.

— Il y en a toujours, mademoiselle Diallo. Mais celui-là est écrit noir sur blanc.

Il pousse vers moi un contrat relié, d'une centaine de pages. Je ne le prends pas.

— Je n'ai pas dit oui.

— Je sais. Réfléchissez.

Il contourne le bureau et s'approche de moi, trop près. Je sens à nouveau son parfum boisé, lourd.

— Mais permettez-moi une remarque. Je vous ai observée hier devant l'hôpital. Vous êtes fière, intelligente, courageuse, et il faut un certain tempérament pour affronter des huissiers armés d'un mensonge sur un commissaire.

Je me raidis.

— Vous m'avez espionnée ?

— Je m'informe. C'est mon métier.

Il croise les bras et me détaille d'un regard lent, appréciateur, qui glisse de mes épaules à ma taille, puis de ma taille à mes jambes. Une chaleur désagréable me monte le long de la nuque, non pas de plaisir, mais de colère, mêlée à un trouble que je refuse de nommer.

— Cet homme est dangereux, murmure Delorme, d'une voix presque tendre. Ne vous y trompez pas. Il est beau, il est riche, et il n'a plus besoin de mots pour faire plier les gens. Mais il vous protégera, je vous en donne ma parole.

— Votre parole ne vaut pas grand-chose.

— Elle vaudra beaucoup plus que celle de Zakari.

Le nom claque dans l'air, et je blêmis.

— Comment connaissez-vous…

— Je vous l'ai dit. Je m'informe.

Il retourne s'asseoir, calme, détendu, comme un joueur d'échecs qui vient de prendre une pièce adverse.

— Vous avez jusqu'à ce soir. Après, je ne pourrai plus rien garantir, ni pour vous, ni pour votre père.

Je serre les poings.

— Pourquoi lui ? Pourquoi moi ? Vous ne m'avez toujours pas répondu.

Delorme lève les yeux vers moi, et pendant une seconde, son masque de politesse se fissure. J'y devine quelque chose de froid, de calculateur, presque cruel.

— Parce que vous lui ressemblez beaucoup, dit-il doucement.

— À qui ?

— À votre père, mademoiselle Diallo. Surtout les yeux. Mamadou Diallo avait exactement ce même regard, quand il refusait de céder.

Ma respiration s'arrête.

Avait. Il a dit avait.

Et je n'ai jamais, à aucun moment, prononcé le prénom de mon père devant lui.

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