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CHAPITRE 2 — L'Heure d'Après

Author: Léo
last update Petsa ng paglalathala: 2026-07-07 18:54:09

Je ne dormis pas.

Damien, lui, dormait comme il dormait toujours sur le dos, immobile, une main posée sur l'abdomen, la respiration lente et régulière d'un homme qui ne connaît pas l'insomnie. La cicatrice sur son ventre, juste au-dessus du nombril, luisait sous la lueur bleutée des écrans de la ville qui filtrait par les vitres. Je l'avais vue des centaines de fois. Je ne lui avais jamais demandé d'où elle venait. Il ne l'avait jamais dit. Chez les Cross, les cicatrices se portent comme des médailles en silence.

Je me levai sans bruit. Je marchai pieds nus sur le marbre froid jusqu'au salon. Je m'assis au bureau que Damien m'avait attribué un coin du penthouse, près de la baie vitrée, avec une table en verre et un ordinateur. Mon espace. Minuscule, comparé à son bureau qui occupait toute l'aile est, avec sa table en chêne massif et sa vue panoramique sur The Spire. Mon bureau regardait le même horizon, mais d'un mètre plus loin, comme si l'architecte avait décidé que ma vision du monde devait être légèrement amputée.

J'ouvris mon ordinateur. Je me connectai aux serveurs de Vance Aura. Les emails s'empilaient. Lior avait envoyé le contrat Haraj signé — 47 pages, scellées, paraphées. Deux cents millions de dollars. Mon entreprise, mon bébé, celle que j'avais fondée à vingt-trois ans dans un atelier de Riverside avec trois employées et un rêve, venait de franchir un cap qui devrait me remplir de joie.

Et mon mari ne le savait pas. Et je ne savais pas si je voulais le lui dire.

Je fermai l'ordinateur. Je posai mes mains à plat sur la table de verre. Elles ne tremblaient pas. C'était étrange — j'aurais dû trembler. Cinq ans de mariage, un anniversaire oublié, un parfum de femme sur son col. N'importe quelle femme aurait tremblé. Pleuré. Crié. Confronté.

Mais je n'étais pas n'importe quelle femme.

Je me levai. Je marchai jusqu'à la chambre. J'ouvris le dressing de Damien, immense, rangé avec une précision militaire. Costumes par couleur, du noir au beige. Chemises par matière, soie à gauche, coton au centre, lin à droite. Chaussures par occasion, formelles en bas, décontractées en haut. Chaque chose à sa place. C'était ainsi que Damien organisait sa vie — et la mienne.

Je passai mes doigts sur les cols des chemises. L'une d'elles, une Brioni blanche, portait une trace. Infime. Un cheveu. Long. Brun. Pas le mien — les miens sont noirs, noirs comme l'encre, noirs comme la nuit que je venais de traverser.

Je pris le cheveu entre mes doigts. Je le regardai sous la lumière du dressing. Il brillait. Un cheveu sain, bien nourri, probablement entretenu avec des produits que Vance Aura elle-même fabriquait. L'ironie me frappa — ma rivale potentielle utilisait peut-être mes propres crèmes.

Rhea Montenegro était brune.

Je posai le cheveu sur la table de nuit de Damien. À côté de sa montre Patek Philippe, de son carnet de notes en cuir, de sa vie parfaitement organisée. Je ne dis rien. Je retournai au salon. Je m'assis. J'attendis le matin.

Le soleil se leva sur Valdoria à six heures vingt-trois. Les gratte-ciels de The Spire s'illuminèrent d'or. La ville se réveilla — le bourdonnement des premiers hélicoptères, le reflet du soleil sur la baie vitrée de la Tour Voss, le bruit lointain des ferries au port. Valdoria, la cité de verre et de power, reprenait son souffle quotidien.

Damien sortit de la chambre à sept heures. Il était habillé pour le bureau — costume bleu marine, chemise blanche, cravate argentée. Son visage ne montrait rien. Rien. Comme si la nuit précédente n'avait pas existé. Comme s'il n'avait pas oublié un anniversaire. Comme s'il ne sentait pas le jasmin sur sa propre peau.

Il me vit assise au bureau. Il s'arrêta.

« Tu n'as pas dormi. »

Ce n'était pas une question. C'était un constat. Damien Cross ne posait pas de questions — il constatait, évaluait, décidait. Le monde était un board meeting permanent.

« Non. »

Il s'approcha. Il posa une main sur mon épaule. Son contact me brûla — pas de désir, mais de colère. Une colère que je gardais sous la glace, comme un volcan sous un lac gelé.

« Séraphine, pour hier soir. Je suis désolé. La réunion avec les Japonais s'est éternisée. »

Les Japonais. Haraj. Mon contrat. L'ironie cruelle me frappa — il avait peut-être été en réunion avec ma propre cible pendant que j'attendais sa présence à notre table d'anniversaire.

« Ce n'est rien, » dis-je.

Il me regarda. Il cherchait quelque chose dans mes yeux — de la colère, de la déception, quelque chose qu'il pourrait gérer, canaliser, éteindre. Il ne trouva rien. Mon visage était un mur.

Il hocha la tête. « Je rentre tard ce soir. Réunion avec le board sur le restructuring. »

Bien sûr. Le board. Le restructuring. Les mots qui justifiaient tout, qui expliquaient tout, qui excusaient tout. Le board était la maîtresse officielle de Damien Cross — pas Rhea, non. Le board. L'empire. Les chiffres.

Il se pencha et m'embrassa sur le front. Ses lèvres étaient sèches. Froides. Un baiser administratif, délivré comme un tampon sur un document, sans chaleur, sans intention, sans amour.

Il partit. La porte se referma. Le silence revint, lourd, absolu, familier.

Je restai assise pendant trois minutes. Puis je me levai. Je marchai jusqu'à la chambre. Je pris le cheveu brun sur la table de nuit. Je le posai dans un calepin — un petit carnet à couverture noire que je gardais dans mon tiroir, sous mes sous-vêtements, là où Damien ne chercherait jamais. Je notai la date.

14 octobre. Cheveu brun sur chemise Brioni. Parfum jasmin sur col. Retard de six heures. Anniversaire oublié.

Je fermai le calepin.

Ce n'était pas la première entrée.

Le calepin contenait onze pages. Onze mois de notes. Onze mois d'observations — retards inexpliqués, parfums étrangers, appels à des heures impossibles, regards qui s'attardaient trop longtemps sur son téléphone, sourires qui apparaissaient sur son visage quand il lisait certains messages et disparaissaient quand il levait les yeux vers moi. Je n'avais rien dit. Jamais. J'avais noté. Patienté. Observé.

Pas parce que j'étais faible. Mais parce qu'une femme qui agit sans preuves est une femme qu'on qualifie de paranoïaque. Et je refusais d'être paranoïaque. Je serais méthodique.

Mon téléphone vibra. Un message de Mira Santos, mon amie, mon avocate, ma conscience externe.

Café à 10h ?

Je tapai une réponse.

Chez Mika. 10h pile. Viens seule. C'est sérieux.

Je posai le téléphone. Je regardai la ville par la vitre. Les tours de verre scintillaient sous le soleil matinal. Quelque part, dans l'une de ces tours, Damien Cross s'asseyait à son bureau, ouvertait son ordinateur, et commençait sa journée comme si rien ne s'était passé. Comme si sa femme n'était pas assise dans un penthouse vide, un cheveu de sa maîtresse dans un calepin, et une décision en train de naître dans ses yeux ambre.

Quelque chose venait de changer. Pas à l'extérieur — à l'intérieur. Un déclic. Comme un verrou qui s'ouvre. Comme une porte qu'on croyait scellée et qui, en fait, n'était qu'entrouverte, attendant qu'on pousse.

Je n'étais plus une femme qui attendait son mari.

J'étais une femme qui commençait à le quitter.

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