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Chapitre 02

Author: Paul
last update publish date: 2026-10-29 07:53:13

POINT DE VUE : CAMILLE

— Six ans.

Le mot reste suspendu entre nous, plus brûlant que le feu qui craque derrière lui. Je recule d'un pas, puis d'un autre, tandis que la veste de Noah glisse sur mes épaules, lourde, chaude, imprégnée de son odeur de cèdre et de fumée. Je la resserre contre moi comme une armure, alors qu'elle est tout le contraire.

— Tu te moques de moi.

— Non.

— Six ans, Noah. Tu ne m'as pas adressé dix phrases en six ans.

— Je sais.

Il passe une main dans ses cheveux sombres, et ce simple geste, un peu las, un peu maladroit, fait quelque chose d'étrange à mon ventre.

— Ça ne voulait pas dire que je ne te voyais pas.

J'aurais dû hurler, exiger des explications, une à une, dans l'ordre : pourquoi il avait gardé le silence, pourquoi il savait pour Lucas, pourquoi un écrin vide reposait sur son établi, à côté d'un dessin de ma nuque. À la place, j'entends mes dents claquer.

Noah fronce les sourcils. En deux enjambées, il traverse la pièce, attrape une couverture sur le dossier du canapé et me la jette sur les épaules, par-dessus sa veste.

— Tu es gelée. Ta robe est trempée jusqu'aux genoux.

— Ne change pas de sujet.

— Je ne change pas de sujet. J'évite que tu fasses une hypothermie dans ma maison.

Il esquisse quelque chose qui ressemble à un sourire, presque invisible, caché dans sa barbe.

— Ensuite, tu pourras m'insulter autant que tu voudras.

Ce sourire-là me désarme plus sûrement que n'importe quel argument. Il disparaît dans l'escalier de bois, et je l'entends fouiller à l'étage, des tiroirs qui s'ouvrent, une porte qui grince, tandis que je reste seule devant la cheminée, à contempler les flammes. Je ne pleure plus, je n'en ai plus la force. Il ne me reste que le vide, et un drôle de vertige sous les côtes.

Il redescend avec un pull gris en laine épaisse, un pantalon de jogging et une paire de chaussettes.

— Ce sera trop grand.

— Tout est trop grand chez toi.

— Dans ce cas, tu seras en sécurité.

Il désigne la salle de bains d'un mouvement du menton.

— Au bout du couloir. Il y a de l'eau chaude. Je ne regarde pas.

Quelque chose dans la façon dont il prononce ces mots me fait rougir, non pas parce que je le crains, mais parce que, l'espace d'une seconde, j'ai eu envie de savoir ce qu'il ferait si je lui disais qu'il pouvait. J'attrape les vêtements sans un mot et je m'enfuis.

Dans la salle de bains, la vapeur m'enveloppe comme une caresse. Il me faut dix minutes pour me défaire de ma robe, avec ses boutons minuscules et innombrables dans le dos, que j'ai fait fixer un à un par Inès ce matin, en riant, en me promettant que tout serait parfait. Je me bats contre eux, la gorge nouée, jusqu'à ce que l'un d'eux cède sous mes doigts et que la dentelle s'effondre à mes pieds comme un fantôme.

Je me regarde dans le miroir embué : une femme de vingt-huit ans, pâle, les yeux rougis, les cheveux défaits, dont le corps porte encore la trace du corset. Une femme qui aurait dû être mariée depuis deux heures. Pourtant, ce que je vois, ce n'est pas elle, mais la façon dont Noah m'a regardée sur le seuil, avec cette lenteur, cette faim contenue. Je n'ai jamais été regardée ainsi. Lucas me regardait comme on regarde un trophée, alors que Noah me regardait comme on regarde quelque chose qu'on a cru perdu.

J'ouvre la douche. L'eau brûlante court sur mes épaules, le long de ma colonne, entre mes omoplates, et je ferme les yeux en laissant tout partir : la neige, la trahison, le rire d'Inès, la chemise ouverte de Lucas. Tout, sauf une voix grave qui murmure « six ans ».

Quand je sors, le pull de Noah m'arrive à mi-cuisse et les manches dépassent mes mains de dix centimètres. Le tissu, imprégné de lui, glisse contre ma peau nue avec une douceur presque indécente. Je n'ai pas de sous-vêtements secs, et je décide que cela ne le regarde pas. Je retrousse les manches, noue mes cheveux mouillés dans une serviette et retourne dans le salon.

Noah est accroupi devant la cheminée, occupé à remettre une bûche dans le feu. Il porte un simple t-shirt noir qui tend sur ses épaules, révélant des bras marqués de veines et des avant-bras couverts de cicatrices minuscules, celles d'un homme qui travaille le bois et la pierre. Quand il se redresse, je vois ses yeux descendre le long de mes jambes nues, remonter, puis se planter dans les miens. Il avale sa salive, très lentement.

— Ça te va bien, dit-il d'une voix un peu trop rauque.

— C'est ton pull.

— Je sais. C'est ce qui te va bien.

L'air entre nous se charge d'un courant électrique si dense que j'ai l'impression d'entendre grésiller les flammes. Il détourne les yeux le premier et tend le bras vers une casserole posée sur le poêle.

— Assieds-toi. Il y a de la soupe.

Je m'installe sur le canapé, les jambes repliées sous moi, et j'accepte le bol qu'il me tend. Nos doigts se frôlent, le bol manque de tomber, et aucun de nous ne fait de commentaire. Pendant dix minutes, nous ne parlons pas, le vent et le feu seuls rompent le silence. Je mange lentement, savourant cette chaleur qui descend dans ma gorge jusqu'au fond de mon estomac, tandis qu'il me regarde faire, adossé à la cheminée, les bras croisés.

— Tu ne manges pas ?

— Plus tard.

— Noah.

— Mm ?

— Pourquoi est-ce que tu m'attendais ?

Il décroise les bras. Je le vois hésiter, chercher ses mots, et je me dis qu'il est l'homme le plus silencieux que j'aie jamais rencontré, et le seul dont le silence en dise autant.

— Parce que je savais que tu viendrais.

— Comment ?

— Parce que Lucas t'avait parlé de ce chalet, un soir, pendant un dîner, et que tu avais souri. Tu avais dit que tu rêvais d'un endroit comme ça, un endroit où on pourrait disparaître.

Il fixe le feu.

— Je m'en suis souvenu.

Mon cœur cogne plus fort. Je me souviens moi aussi de ce dîner, mais je n'avais pas imaginé qu'il écoutait.

— Et l'écrin ? demandé-je doucement.

Un muscle tressaille dans sa mâchoire, sans qu'il réponde. Alors je me lève, je pose mon bol et je traverse la pièce jusqu'à l'établi, là où le carnet de croquis est resté ouvert, sentant son regard sur ma nuque, plus brûlant qu'une main.

— Camille…

Je tourne la page.

Un autre dessin : moi, de profil, en train de rire, un verre à la main. La page suivante : moi, penchée sur un plan de travail, les mains dans la farine. Puis encore moi, endormie sur un canapé pendant un dîner de famille, la tête sur l'épaule de Lucas. Je feuillette de plus en plus vite, des dizaines de pages, des centaines, chaque geste, chaque expression que je croyais anodine, capturés avec une précision qui me coupe le souffle. Six ans de ma vie, croqués en secret par un homme qui ne m'avait presque jamais adressé la parole. Ma main tremble.

— Tu m'as dessinée… tout ce temps ?

— Oui.

— Pourquoi ?

Je sens sa présence se rapprocher dans mon dos, sans aucun contact, juste cette chaleur, cette ombre immense qui me couvre, et son souffle tout près de mon oreille.

— Parce que c'était la seule façon de te toucher.

Mon corps cesse de m'obéir. Je ferme les yeux, et je sens sa main se poser, hésitante, sur le bord de l'établi, juste à côté de la mienne, sans la frôler. C'est alors que mon regard tombe sur la dernière page du carnet, la plus récente, datée d'il y a trois jours : un dessin de moi en robe de mariée, avec, griffonnée en bas d'une écriture hachée, une seule ligne.

« Dis-moi de l'arrêter, et je l'arrêterai. Dis-moi de t'enlever, et je le ferai. »

Je me retourne. Il est là, à quelques centimètres, les yeux assombris, le souffle court.

— Qu'est-ce que tu comptais arrêter, Noah ? chuchoté-je.

Il pose son front contre le mien, les yeux fermés, comme un homme qui vient de laisser tomber son dernier mensonge.

— Le mariage.

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