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Chapitre 03

Author: Paul
last update publish date: 2026-10-29 07:53:28

POINT DE VUE : CAMILLE

— Le mariage.

Je le repousse, pas violemment, juste assez pour retrouver de l'air.

— Tu voulais arrêter mon mariage. Et tu ne m'as rien dit.

— Je ne savais pas comment.

— Ah, vraiment ?

Ma voix se brise, mais la colère, elle, tient bien.

— Tu as eu six ans pour trouver, des dizaines de dîners, des centaines d'occasions, et tu choisis de me dessiner dans un carnet ?

Noah ne bronche pas. Il reçoit chaque mot comme on reçoit la pluie, sans chercher d'abri.

— Tu as raison.

— Ne me dis pas que j'ai raison. Dis-moi pourquoi.

— Parce que tu l'aimais.

Ce mot me frappe en pleine poitrine, plus fort que n'importe quelle gifle, et je me détourne vers le feu, les bras serrés autour de moi. Parce que c'est vrai. J'ai aimé Lucas, pas à la folie, peut-être, pas comme dans les romans, mais d'un amour tranquille et confiant, de ceux qu'on croit solides parce qu'ils sont calmes. Il m'apportait des croissants le dimanche, se souvenait de mon parfum préféré, me tenait la main dans les files d'attente. Et pendant ce temps, il embrassait Inès dans les couloirs.

— Votre famille, dis-je sans me retourner. Vous êtes tous pareils.

— Camille…

— Ton père qui me regarde comme une locataire qu'on tolère. Ta sœur qui sourit sans jamais rien dire. Lucas, qui sait mentir avec une telle élégance que j'aurais juré qu'il disait vrai.

Je pivote vers lui.

— Et toi, qui observes tout depuis ton coin sans jamais bouger. Vous êtes une famille de gens qui regardent.

Il encaisse sans un mot, puis, très calmement :

— Je suis venu ici il y a trois jours pour ne plus regarder.

— Et ?

— Et j'ai fini par comprendre que je n'avais pas le droit d'intervenir, que si je gâchais ton mariage, je serais pire que lui.

Sa voix se durcit, tendue comme un fil près de rompre.

— Alors j'ai attendu, en me disant que si je me trompais sur lui, tu serais heureuse, et que si j'avais raison…

Il s'arrête.

— Tu viendrais ici, terminé-je.

— Oui.

Le silence qui suit n'a rien d'un vide. Il est dense, vibrant, plein de choses que ni lui ni moi ne savons encore nommer. Je me laisse tomber sur le canapé, car mes jambes ne me portent plus, et le pull de Noah glisse sur mon épaule, découvrant ma peau. Je vois son regard s'y poser une seconde avant de remonter vers le mien, coupable. Alors, pour la première fois depuis ce matin, quelque chose en moi se met à rire, un petit rire nerveux, absurde, presque cassé.

— Qu'est-ce qui est drôle ?

— Moi. Je suis en pull d'homme, sans sous-vêtements, dans un chalet au milieu de nulle part, avec le frère de mon ex qui me dit qu'il m'aime depuis six ans. Ma mère serait ravie.

Je m'arrête net, car le mot m'a échappé. Noah lève un sourcil.

— Elle ne sait rien, murmuré-je. Elle est en maison de repos depuis deux ans, et les médecins ne veulent pas qu'on la bouleverse. Je lui avais annoncé que je me mariais, elle avait pleuré de joie.

Je serre mes genoux contre ma poitrine.

— Demain, quelqu'un va devoir lui expliquer.

— Pas toi.

— Si. Toujours moi.

Il traverse la pièce et s'assoit à l'autre bout du canapé, pas trop près, juste assez pour que la chaleur de son corps atteigne le mien. Il n'essaie pas de me consoler, ne prononce aucun mot creux, il reste là, solide, silencieux, comme une présence qui n'exige rien. Je crois que c'est cela qui me brise. Les larmes reviennent sans prévenir, pas celles de la fureur ni celles de l'humiliation, mais celles du soulagement, du vrai, celui de quelqu'un qui n'a plus à tenir. Je pleure en silence, la tête contre le dossier, et lui ne bouge pas.

Puis, très doucement, il tend la main, non pas vers mon visage ni vers mon épaule, mais vers ma main posée sur le coussin, entre nous deux. Du bout des doigts, il effleure mes phalanges, un contact léger comme une plume, et il attend. Il laisse la porte ouverte, à moi de choisir. Je sais, au fond de mon ventre, que si je retire ma main, il se lèvera, ira dormir dans une autre pièce et ne dira plus jamais un mot.

Je ne retire pas ma main.

Ses doigts se glissent entre les miens, lentement, un à un, comme s'il apprenait un langage. Sa paume est large, rugueuse, brûlante, et un frisson me parcourt de la nuque jusqu'au creux des reins. Mon souffle change, le sien aussi, plus court, plus lourd. Nous restons ainsi longtemps, une main dans une main, le feu dansant sur nos visages, tandis que la tempête rugit dehors comme si le monde entier tentait de s'inviter dans ce petit cercle de chaleur.

Je me tourne vers lui, et il me regarde déjà. Ses yeux gris ont une douceur qui me coupe le souffle, le genre de regard qu'on ne sait pas attendre avant de le recevoir. Son pouce trace un petit cercle sur le dos de ma main, et je sens ce mouvement résonner jusque dans mes cuisses.

— Camille, murmure-t-il. Si tu veux que j'arrête…

— Je n'ai rien demandé.

— Non.

Un souffle de rire, rauque.

— Tu n'as rien demandé.

Il se penche, à peine, de quelques centimètres, assez pour que je sente son souffle sur mes lèvres, la chaleur de sa peau, ce parfum de cèdre qui m'enivre depuis le seuil. Aucun de nous ne recule. J'aurais pu fermer les yeux, l'embrasser, laisser cette nuit m'emporter où elle voulait, dans un monde plus simple.

C'est alors que mon téléphone, resté dans la poche de ma robe, au fond de la salle de bains, se met à sonner.

Pas la sonnerie habituelle, mais une autre, celle que j'ai réglée spécialement pour un seul contact, parce qu'elle ne m'appelle presque jamais et que je voulais être sûre de ne jamais la manquer. Je me fige, et Noah aussi. Je cours jusqu'à la salle de bains, fouille les plis de la dentelle trempée et attrape l'appareil d'une main tremblante.

L'écran s'illumine dans la pénombre. Un seul nom, une seule ligne.

Résidence Les Tilleuls — Maman.

Il est presque minuit. Ma mère n'appelle jamais à cette heure-là, et ce n'est sûrement pas elle qui téléphone, mais l'infirmière de nuit, qui, d'habitude, ne compose ce numéro que pour une seule raison.

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