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Chapitre 04

Author: Paul
last update publish date: 2026-10-29 07:53:44

POINT DE VUE : CAMILLE

— Mademoiselle Laurent ? Ici Solène, l'infirmière de nuit. Rassurez-vous, votre mère va bien.

Mes jambes manquent de céder sous le soulagement, et je m'assois sur le bord de la baignoire, le front dans la main.

— Elle va bien, mais elle est agitée, elle réclame sa fille. Un homme est venu à la résidence ce soir, vers vingt heures. Il a dit qu'il était de la famille et qu'il devait vous joindre de toute urgence.

Mon sang se glace.

— Quel homme ?

— Grand, les cheveux gris, très élégant, l'air sûr de lui. Il a insisté pour voir madame Laurent, mais la direction a refusé, vu l'heure. Il est reparti en laissant une carte.

J'entends un froissement de papier.

— Il s'appelle Victor Brenner. Vous le connaissez ?

Je ne réponds pas tout de suite. Je regarde mes doigts crispés sur le téléphone, la peau blanche autour de mes articulations. Victor Brenner, le père de Lucas, l'homme qui ne m'avait jamais adressé qu'un sourire poli et qui, le jour de mon mariage, avait pris la peine de rouler jusqu'à la maison de repos de ma mère.

— Oui, finis-je par dire. Je le connais. S'il revient, ne le laissez pas entrer et ne lui dites rien.

— Bien sûr. Votre maman a fini par s'endormir, mais elle a répété votre prénom pendant une heure. Vous pourrez l'appeler demain matin ?

— Dès l'aube. Merci, Solène.

Je raccroche. Mes mains tremblent de nouveau, mais pas de tristesse. De peur.

Quand je sors de la salle de bains, Noah se tient au milieu du salon, les bras le long du corps, l'air d'un homme qui n'a pas dormi depuis trois jours. Il ne demande rien, il attend.

— Ton père est allé voir ma mère.

Son visage se ferme d'un seul coup, comme une porte qu'on claque. Je le vois serrer les poings, puis, avec un effort visible, les desserrer un à un.

— Quand ?

— Ce soir. Il cherche à savoir où je suis.

— Il le saura bientôt.

Noah s'approche de la fenêtre et écarte le rideau de deux doigts. Dehors, la neige tombe à gros flocons, presque horizontale, griffée par le vent.

— Il sait que je suis ici depuis trois jours, et il n'aime pas ce que je fais ici.

— Pourquoi ?

— Ce n'est pas une histoire qu'on raconte un soir de tempête.

Il me regarde par-dessus son épaule, et dans ses yeux passe une ombre que je ne lui connaissais pas.

— Je te promets de tout te dire, mais pas ce soir.

— Noah…

— Pas ce soir, Camille.

Je voudrais insister, mais quelque chose dans sa voix, un mélange de fatigue et de supplication, me fait taire. Je me dirige vers la porte d'entrée et attrape mes clés sur la console.

— Je vais voir ma mère.

— Tu ne peux pas.

— Elle a besoin de moi.

— Regarde dehors.

J'ouvre la porte, et le vent me gifle si fort que je recule de deux pas. Devant moi, un mur blanc, compact, hurlant. Je ne distingue même plus ma voiture, ensevelie à dix mètres de là sous une congère déjà haute comme un genou. Noah referme la porte d'une main, sans effort, comme on fait taire un enfant qui crie.

— La route est coupée depuis ce matin, dit-il doucement. Il y a eu une avalanche au col, à trois kilomètres d'ici, je l'ai entendu à la radio. Les secours ne passeront pas avant trois jours, peut-être quatre.

— Trois jours ?

— Oui.

— Ici ? Avec toi ?

— Oui.

La panique monte, et avec elle une autre sensation, plus sournoise, qui n'a rien à voir avec la peur. Trois jours dans un chalet isolé, avec un homme dont les yeux me suivent comme un feu, et un pull qui sent lui, avec rien dessous.

— Alors dis-moi où je dors.

Un silence étrange, presque gêné, s'installe, et Noah se passe une main sur la nuque.

— Il y a un petit problème.

— Lequel ?

— Le chalet a deux chambres.

Il désigne l'escalier.

— La première, à l'étage, est celle où je dors. L'autre… le toit a cédé il y a deux semaines, sous le poids de la neige. J'ai bâché, mais l'humidité a tout gâté, le plancher est trempé et le plafond fuit. Je comptais réparer avant l'hiver.

— Et le canapé ?

Il laisse échapper un petit rire bref, sans joie.

— Je l'ai installé près du feu pour qu'on soit au chaud, mais le poêle ne chauffe que ce coin du salon, et dès qu'on s'en éloigne, le froid mord. Cette nuit, la température va tomber à moins quinze.

Je le regarde, incrédule.

— Tu me dis qu'il n'y a qu'un seul endroit chauffé dans toute cette maison ?

— Un seul lit.

Il hoche la tête, lentement.

— Dans ma chambre, la seule qui a une cheminée et une couette décente.

Mon cœur manque un battement.

— Tu plaisantes.

— J'aimerais.

— Alors tu dormiras sur le canapé.

— Je peux. Mais je ne te le conseille pas, pour toi.

Il baisse la voix.

— Moi, je m'en sortirai. Mais si tu restes seule dans le salon cette nuit, tu risques de geler, le feu se mourra vers trois heures du matin.

— Et toi ?

— Moi, je suis un montagnard, j'ai connu pire.

Il le dit avec une telle simplicité que j'ai presque envie de le croire. Puis je vois ses mains rougies par le froid, ses lèvres légèrement bleutées, et je comprends qu'il ment, non par orgueil, mais par un étrange mélange de respect et de retenue. Il me propose de dormir seule dans son lit, tandis qu'il gèlera en bas, sans une plainte. Je me mets à rire, d'un rire nerveux, absurde, qui finit par me faire pleurer de nouveau.

— Quoi ? demande-t-il, inquiet.

— Rien. C'est juste que…

J'essuie mes yeux.

— Hier, j'étais à deux heures d'un mariage de rêve, et ce soir, je négocie une couette avec le seul homme qui m'ait vraiment regardée en six ans.

Il ne sourit plus. Il reste immobile, le regard braqué sur moi avec une intensité qui me fait oublier de respirer.

— Camille.

— Oui ?

— Je ne ferai rien que tu ne veuilles pas. Je te le jure.

— Je sais.

— Tu peux prendre le lit. Seule.

Je l'observe un long moment, cet homme immense et sombre, rongé par six ans de silence, qui se tient devant moi comme un condamné devant son juge. Puis je pense à Lucas, à ses mensonges, aux trois années où je me suis couchée à côté d'un homme qui, chaque nuit, pensait à une autre. Et je pense à ce frisson, tout à l'heure, quand les doigts de Noah ont glissé entre les miens.

— Non, dis-je.

— Non ?

— Je ne dors pas seule.

Ses yeux s'agrandissent, il ouvre la bouche, la referme, et je vois sa pomme d'Adam bouger.

— Camille, ce que tu proposes…

— Je ne propose rien. Je dis juste que je ne vais pas te laisser geler pour une question de pudeur.

Je relève le menton, le cœur battant à tout rompre.

— La couette est assez grande, non ?

Il me regarde comme si je venais de lui annoncer que la neige allait se mettre à fondre.

— Elle est assez grande, murmure-t-il d'une voix éraillée.

— Alors c'est réglé.

Je passe devant lui pour monter l'escalier, les jambes tremblantes, et pas de froid. Je sens son regard dans mon dos, sur la courbe de mes hanches à peine voilées par la laine.

Au sommet, la chambre m'attend, une pièce basse sous les poutres, éclairée par le seul feu d'une petite cheminée de pierre. Un lit immense, aux draps de lin gris, sculpté de la même main que les figures du salon, et au-dessus, accrochée au mur, une seule œuvre : une silhouette de femme en bois sombre, à peine esquissée, les bras levés vers le plafond. Elle a mes épaules, ma courbe de nuque. Je me tourne vers Noah, resté sur le seuil, qui a suivi mon regard, et pour la première fois depuis que je le connais, il rougit.

— Je l'ai faite il y a deux ans, avoue-t-il. Je n'ai jamais pu la finir.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne connaissais pas encore ton visage quand tu es heureuse.

Quelque chose se déchire doucement au creux de ma poitrine. Je m'assois sur le bord du lit, dont les ressorts gémissent, et Noah ne bouge pas.

— Viens, dis-je.

Il traverse la pièce comme on marche sur de la glace et s'arrête devant moi. Je ne vois que ses mains, ouvertes, tremblantes de retenue.

— Éteins la lampe, soufflé-je.

Il obéit, et la pièce plonge dans le rouge doré du feu. Je m'allonge sur le côté gauche, face au mur, et le matelas s'affaisse sous son poids. Une chaleur immense se glisse derrière moi, à quelques centimètres de mon dos, sans aucun contact, juste un souffle lent, lourd, retenu.

— Bonne nuit, Camille.

— Bonne nuit, Noah.

Le silence tombe, épais, brûlant, électrique. Je fixe le mur, incapable de fermer les yeux, chaque cellule de mon corps tendue vers lui. Je sens sa chaleur à travers le tissu, son parfum, le rythme de sa respiration, et à chaque seconde l'espace entre nous semble se rétrécir.

Quand sa main effleure mon dos, juste à la lisière du pull, je cesse de respirer. Elle ne bouge plus, posée là, tremblante, à un souffle de ma peau.

— Dis-moi d'arrêter, murmure-t-il dans le noir, d'une voix brisée.

Je ferme les yeux, et pour la première fois de ma vie, je ne sais pas quoi répondre.

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