LOGINÉliseJe m’avance vers lui, mes pieds nus sur le sol froid. La distance entre nous se réduit, chargée d’électricité.— Tu me parles de mariage. De vie. Mais quel genre de vie proposes-tu ? Une vie sous cloche, sous surveillance constante ? Où chaque soupir est analysé, chaque sourire dosé, chaque souvenir passé au tamis de ton approbation ? Cette jalousie, cette possessivité… elle étouffe. Elle tue bien plus sûrement que le chaos de Liam. Au moins, dans le chaos, on respire. On vit. Même si c’est mal. Même si on se blesse.Il est livide maintenant. Sa colère à lui, contenue, glacée, est bien plus terrifiante que n’importe quelle explosion.— Tu préfères donc son chaos ? râle-t-il, la voix sourde. Tu regrettes cette vie de misère et de danger ?— Je ne la préfère pas ! Je la connais. Et je connais aussi la tienne. Une prison dorée, avec un geôlier qui se prend pour un sauveur. Je ne veux ni de l’un, ni de l’autre. Je veux… je veux pouvoir respirer sans demander la permission. Je veux p
ÉliseJe sens son approche avant de l’entendre. Il se tient à côté de moi, suivant mon regard.— Demain, nous commencerons, dit-il doucement. Une promenade. Une révision des lieux. Pas besoin de se presser. Nous avons tout notre temps.Il pose une main sur mon épaule. Le geste est possessif. C’est une marque de propriété sur le paysage, sur mon passé, sur moi.— Ce mariage, Élise, dit-il soudain, sa voix basse et intense dans le silence du loft. Il marchera. Je l’ai décidé. Je n’ai pas investi du temps, des ressources, pour échouer. Personne ne viendra le perturber. Pas le passé. Pas tes fantômes. Pas lui.Il se tourne vers moi, son visage sculpté par la lumière froide du couchant.— Tu vas apprendre. Tu vas guérir. Et tu vas m’en remercier. C’est la seule issue possible.Ses yeux parcourent mon visage, y cherchent la capitulation, la peur utile. Je garde les miens fixés au-dehors, sur les lumières qui commencent à s’allumer sur le vieux port. Chaque point lumineux est comme un souven
ÉliseLe vent de Berlin s’engouffre dans la suite, mais il ne me rafraîchit plus. Il porte maintenant l’âpreté du sel, un avant-goût hallucinatoire de Marseille. Mes doigts se crispent sur la rambarde de la terrasse. J’ai réclamé mes ruines. Il va me les jeter à la tête, pierre par pierre, jusqu’à ce que je les renie ou que je m’y écrase.Une heure. Une heure pour plier ma vie dans une valise. Une vie qui tient en quelques vêtements choisis par lui, quelques livres autorisés. Rien à moi. Rien qui sente le rire vrai de cette cuisine lointaine. Ce souvenir déjà se trouble, assiégé par la menace du retour.Je rentre dans le salon. Le roman est posé là, artefact d’un moment de paix révolu. Arnold l’a touché. Cela le souille, maintenant. Je ne peux pas le prendre. Je passe devant, les yeux secs.La chambre. L’armoire ouverte est un catalogue de son goût. Étoffes neutres, coupes impeccables, armure de soie et de laine. Je remplis la valise mécaniquement. Chaque pli est un acquiescement. Cha
ArnoldArnold ne bouge pas. Il respire lentement, profondément. Il peut attendre. L’éternité, s’il le faut.Je pense à la douche brûlante. À la soupe avalée sans goût. Au verrou qui a claqué. C’est cela, l’alternative à la fuite. Une vie de petites morts quotidiennes, sous le regard de mon créateur.Et puis, je la vois. Une image qui surgit, claire et tranchante comme un éclat de verre. Ce n’est pas le visage de Liam. C’est une sensation. Celle de rire vrai. Un rire qui venait du ventre, qui secouait les épaules, un rire partagé dans une cuisine en désordre, un rire qui n’avait besoin d’aucune permission, d’aucune évaluation. Un rire qui était à moi. Pas à lui. À moi.Ce rire, Arnold ne me l’a jamais donné. Il ne me l’a jamais permis. Il a policé mes sourires, dosé mes émotions. Il a construit une belle chambre stérile où rien ne pousse, surtout pas la joie sauvage et imparfaite.Ce souvenir-là, si bref soit-il, est une révolution. C’est la preuve qu’avant le chaos de Liam, avant le c
ArnoldSa bouche s’entrouvre sur un silence. Un abîme. Dans ses yeux, je vois le vertige tourbillonner, ce mélange de terreur et de lucidité qui précède la capitulation ou la chute. C’est le moment crucial. Le point de rupture où le métal se forge ou se brise.Je pourrais lui donner la réponse. La lui souffler, comme tant de fois. « Je suis à toi. » Des mots simples, une incantation. Mais ce serait une victoire creuse. Un écho, pas une voix. Thorne, avec son message insidieux, a empoisonné le puits. Il faut extraire le venin. Il faut qu’elle abjure elle-même le fantôme.Mon pouce trace l’arc de sa pommette, un geste qui se veut tendre mais qui est une délimitation. Je marque le territoire.— Tu hésites, murmurai-je, et ma voix est un filet doux et solide lancé sur son esprit vacillant. C’est le doute qui parle. Le doute qu’ils ont semé. Liam Sallow n’est pas une alternative, Élise. Il est le souvenir d’une faillite. Tu as coulé avec lui. Moi, je t’ai repêchée. Je t’ai sculptée.Je bai
ArnoldLe bureau de l’hôtel est mon poste de commandement. L’odeur du cuir et du bois ciré ne parvient pas à masquer le parfum âcre de la crise. Devant moi, sur l’écran, les visages de mes hommes se succèdent. Des rapports brefs, précis.— Thorne est insaisissable. Il a quitté son hôtel tôt ce matin. Pas de trace de Sallow non plus.—Nous surveillons les gares, l’aéroport. Rien.—Les contacts de Thorne dans la ville ferment boutique. Ils ont senti le vent tourner.Je les écoute, les doigts joints sous mon menton. La colère est un outil, il faut la forger, pas la laisser vous consumer. Thorne joue au chat et à la souris. Amateur. Il croit que le déploiement de Sallow était un coup de maître. C’était une erreur. La première et la dernière.— Concentrez-vous sur les faibles, dis-je, la voix neutre. Ses associés locaux. Le galeriste qui a organisé la soirée. L’avocat qui gère ses acquisitions ici. Faites-leur comprendre que l’hospitalité de Berlin a ses limites. Que Thorne est devenu un i







