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Chapitre 6 : La Cité Interdite

Author: Darkness
last update publish date: 2025-11-26 21:17:57

Eléni

Une semaine s'est écoulée. Une semaine de silence tendu, de regards lourds de sens, de nuits agitées où je revois les flammes des braseros danser dans ses yeux. Il a respecté sa parole : il ne m'a pas touchée. C'est une torture bien plus raffinée.

Ce matin, il a annoncé que nous sortions. Une bouffée d'espoir insensée m'a envahie. Voir autre chose que ces murs, ces visages de domestiques impassibles.

L'espoir a été de courte durée.

La voiture nous a conduits non pas dans les rues animées d'Athènes, mais sur l'Acropole, après les heures d'ouverture au public. Les touristes étaient partis. Seul le vent murmurait entre les colonnes brisées.

Nous sommes seuls, au sommet du monde, devant le Parthénon. La pierre ancienne, baignée par la lumière dorée du crépuscule, est d'une beauté à vous couper le souffle. C'est le cœur battant de ma Grèce. Et il me l'offre en cage privée.

— Ils construisaient pour les dieux, dit Léandros, debout à mes côtés, les mains dans les poches de son manteau. Ils s'élevaient au-dessus de leur condition humaine en créant de la beauté éternelle. Mais même les dieux étaient possessifs, jaloux. Ils prenaient ce qu'ils voulaient.

Je serre les poings dans les poches de ma veste. Il a choisi cet endroit pour une raison. Tout est toujours un stratagème avec lui.

—Tu te compares aux dieux, maintenant ?

— Je me compare aux forces de la nature. Implacables. Inévitables.

Il se tourne vers moi, le vent jouant dans ses cheveux noirs. Son regard est intense, absorbant la lumière du couchant.

—Regarde autour de toi, Eléni. La puissance. L'endurance. La beauté qui survit aux millénaires. C'est l'héritage dont je suis le gardien. Et dont tu fais maintenant partie.

— Je ne suis qu'une de tes possessions. Une statue de plus dans ta collection privée.

— Une statue n'a pas de feu intérieur. Toi, si. Et ce feu m'appartient.

Il avance d'un pas. Nous sommes seuls au monde, dans ce lieu sacré. La ville s'étend à nos pieds, une carte de lumières tremblotantes. Libre. Je suis si proche de la liberté que je pourrais la toucher, et pourtant, elle est à des années-lumière.

— Pourquoi m'as-tu amenée ici ? chuchoté-je.

— Pour te rappeler la hauteur de laquelle tu es tombée. Et celle à laquelle tu peux encore t'élever. À mes côtés.

Sa main se lève et effleure une colonne du Parthénon, caressant la pierre usée par le temps.

—Cette pierre a vu des empires s'effondrer. Elle a vu des hommes libres et des esclaves. La frontière entre les deux est souvent une question de perspective.

Son regard revient vers moi, perçant.

—Ton restaurant, ta vie à Plaka... c'était une petite existence. Ici, avec moi, tu peux avoir l'éternité.

— L'éternité dans une cage est toujours une cage.

— Une cage, murmure-t-il en se rapprochant, peut être le lieu le plus sûr du monde. Elle protège des dangers extérieurs. Elle protège... de soi-même.

Il est si proche maintenant que je sens la chaleur de son corps à travers nos vêtements. Le vent semble porter son parfum, ce mélange enivrant de cuir et de pouvoir.

— Tu trembles, constate-t-il.

— C'est le vent.

— Mensonge.

Sa main quitte la colonne et se pose contre ma joue. Le contact est électrique. Je devrais reculer. Je devrais le frapper. Mais je suis pétrifiée, hypnotisée par le paysage grandiose et par l'homme qui me tient en son pouvoir.

— Je pourrais t'embrasser ici, devant les dieux et les hommes. Personne ne nous verrait. Personne n'oserait intervenir.

Son pouce trace le contour de mes lèvres. Mon cœur bat la chamade, un tambour sauvage qui résonne dans tout mon corps. La peur et le désir se mélangent en un cocktail enivrant et toxique.

— Mais je ne le ferai pas. Parce que je veux que ce soit toi qui viennes à moi. Que ce soit toi qui brises cette dernière distance.

Ses yeux plongent dans les miens, cherchant la faille, l'étincelle de capitulation.

—Tu es à moi, Eléni. Ton corps le sait. Ton âme l'apprendra.

Il baisse la tête, ses lèvres frôlent les miennes. Un souffle. Une promesse. Une menace. Je retiens mon souffle, le corps tendu comme la corde d'un arc, partagée entre l'envie de céder et la terreur de le faire.

Mais il se retire. Juste à temps.

— Nous devons rentrer, dit-il, comme si de rien n'était. La nuit tombe.

Il se détourne et commence à descendre le sentier, me laissant seule devant le temple en ruines.

Je reste là, tremblante, le goût de son souffle encore sur mes lèvres. La ville en contrebas scintille, moqueuse. Je porte la main à ma bouche, comme pour capturer cette sensation volée.

Il a raison. Je suis tombée de très haut. Et la chute n'est pas terminée.

Parce qu'à cet instant, devant le Parthénon, j'ai réalisé une vérité terrifiante : une partie de moi ne veut pas remonter. Une partie de moi veut voir jusqu'où cette chute peut me mener.

Et cette partie... cette partie a eu peur qu'il s'éloigne.

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