MasukEléni
La terrasse est baignée d'une lumière lunaire qui argenté la mer. Des braseros flambent à intervalles réguliers, projetant des ombres dansantes sur le marbre. Leur chaleur est une illusion, elle ne pénètre pas le froid qui s'est installé en moi.
Léandros m'a fait porter une robe noire, longue, fendue sur le côté. Un tissu fluide qui épouse mes formes comme une main possessive. Un collier de diamants, froid et lourd, entoure mon cou. Son collier. Je me sens parée pour un autel.
Il est déjà là, debout près de la balustrade, un verre à la main. Il se retourne à mon approche. Ses yeux, dans la pénombre, sont deux braises ardentes.
— Tu es magnifique, dit-il simplement.
Les mots ne sont pas un compliment. C'est une constatation. Comme on admire un tableau que l'on vient d'acheter.
Je m'assois sans un mot. Le dîner est servi, un festin silencieux. Le vin est un rouge profond, presque noir. Je bois une gorgée, puis une autre, cherchant son feu liquide pour réchauffer ma froideur intérieure. La tension entre nous est palpable, un champ de force qui déforme l'air. Chaque cliquetis des couverts, chaque soupir du vent est amplifié.
— Tu te caches derrière ton silence, Eléni, dit-il soudain, brisant l'étau. Mais tes yeux crient. Ils me haïssent. Ils me défient. Ils me... désirent.
Je manque d'étouffer.
—Je ne te désire pas.
— Encore un mensonge. Tu bois pour te donner du courage. Pour étourdir la peur. Mais la peur et le désir sont des frères siamois. Tu ne peux pas avoir l'un sans l'autre.
Il se lève et vient se placer derrière moi, comme la première fois. Mais cette fois, ses mains ne se posent pas sur mes épaules. Elles effleurent les accoudoirs de ma chaise. Je sens la chaleur de son corps contre mon dos, un fourneau vivant dans la nuit froide.
— Regarde la mer, Eléni. Elle est sauvage, libre. Comme tu l'étais. Mais même la mer a des marées. Elle est attirée par la lune, contrainte par sa force invisible. Elle se bat, elle se déchaîne, mais elle finit toujours par céder. C'est la loi de la nature.
Sa voix est un murmure hypnotique contre mon oreille. Je ferme les yeux, me concentrant pour ne pas céder à la terreur... et à autre chose. Cette attraction maudite qui se tortille dans mon ventre.
— Je ne céderai pas.
— Tu es plus forte que l'océan ? murmure-t-il, son souffle agitant mes cheveux.
Ses mains quittent l'accoudoir et se posent enfin sur mes épaules. Un frisson violent me parcourt. Ses doigts se ferment, doucement mais fermement, massant les muscles tendus. C'est une violation. C'est intime. Et c'est diaboliquement agréable.
— Lâche-moi, supplié-je, mais ma voix est faible, sans conviction.
— Chut.
Un de ses mains glisse le long de mon bras, lentement, avec une intention délibérée. Elle s'arrête sur mon poignet, sentant le pouls affolé qui bat sous ma peau.
—Tu vois ? Ton corps me dit la vérité que ta bouche refuse. Il bat pour moi.
Je me lève d'un bond, la chaise raclant le marbre. Je me retourne pour lui faire face, haletante, le corps en feu là où il m'a touchée.
—Arrête ton jeu ! Tu veux mon corps ? Prends-le ! Prends-le et finissons-en ! Mais n'essaie pas de me faire croire que c'est autre chose qu'un viol !
Le silence qui suit est plus assourdissant qu'un cri. Les flammes des braseros crépitent. Son visage, éclairé par la lune, est une masque de pierre. Puis, une lueur dangereuse s'allume dans ses yeux.
— Un viol ? dit-il d'une voix doucereuse et mortelle. Un viol est un acte bestial, rapide. Ce que je veux, Eléni, c'est une reddition. Je veux que tu me donnes ton corps parce que ton âme n'aura nulle part d'autre où se loger.
Il avance d'un pas. Je recule, mais la balustrade me bloque. Je suis coincée entre le marbre froid et la chaleur brûlante de son corps.
— Je ne te toucherai pas tant que tu ne me supplieras pas de le faire. Et tu supplieras, Eléni. Pas par peur pour ton frère. Mais parce que le feu que je suis en train d'allumer en toi te consumera de l'intérieur si tu ne le laisses pas s'échapper.
Il lève une main et effleure le collier de diamants autour de mon cou. Ses doigts frôlent ma peau, un contact brûlant et dévastateur.
—Ce collier te va à ravir. Il te met en valeur. Comme cette cage met en valeur ton esprit sauvage.
Son regard plonge dans le mien, cherchant, fouillant, revendiquant.
—Dis-moi que tu ne ressens rien. Dis-moi que tu ne sens pas cette attraction. Ce magnétisme qui te tire vers moi. Mens-moi encore.
Je ouvre la bouche. Je veux crier mon dégoût, ma haine. Mais les mots me meurent dans la gorge. Parce que c'est un mensonge. Je le sens. Cette tension n'est pas seulement de la peur. C'est du désir. Brut, primitif, interdit. Un désir pour mon geôlier. Pour le lion qui tient ma vie entre ses griffes.
Une larme de honte et de frustration coule enfin sur ma joue.
Léandros la suit du regard, puis l'essuie du bout du doigt avec une étrange tendresse.
—Les larmes aussi font partie de la reddition, murmure-t-il. Elles lavent la résistance.
Il se penche alors. Je crois qu'il va m'embrasser, et un affreux mélange de terreur et d'attente me glace les os. Mais ses lèvres effleurent seulement mon front, un contact brûlant et possessif.
— La nuit est encore jeune, Eléni. Et nous avons toute la vie.
Il se détourne et quitte la terrasse, me laissant seule, tremblante, adossée à la balustrade, le goût salé de mes larmes sur les lèvres et le feu de sa présence imprimé sur ma peau.
Je regarde la mer infinie, et pour la première fois, je ne vois plus la liberté. Je vois un abîme, un reflet de celui qui grandit en moi. Et la prophétie qu'il a murmurée résonne, plus forte et plus terrifiante que jamais.
Tu vas me supplier.
Et le pire, c'est que dans la confusion de mon âme, je ne sais plus si c'est une menace...
Ou une promesse.
ÉleniLa paix s'installe, étrangère et douce. Comme un vêtement neuf qu'on n'ose pas encore porter, qu'on touche du bout des doigts pour vérifier qu'il est bien réel.Je reprends mes études. Droit international, maritime, commercial. Je veux comprendre le monde dans lequel je vis maintenant. Je veux être utile, pas juste décorative. Léandros me soutient, fier, ému. Il lit mes cours par-dessus mon épaule, pose des questions, s'intéresse. Le gangster devenu étudiant par procuration. Ça me fait sourire.Lui, il parle de l'avenir. Du domaine à rénover, des îles à développer, des affaires à rendre légales, enfin. Des projets qui ne sont plus des plans de guerre, mais des rêves de paix. Nous parlons d'avenir pour la première fois, et c'est un vertige. Un vertige doux.Le dîner avec sa mère est un autre genre de vertige.La grande salle à manger du domaine, que je n'ai connue que vide et silencieuse, est illuminée de bougies. La table est dressée pour trois. Nappe blanche, argenterie, verres
Et puis je le vois.Markos. Plus vieux que sur les photos, le visage dur, le sourire cruel. Il lève son arme. Il vise Léandros qui ne le voit pas, qui protège un de ses hommes blessé. Tout ralentit. Je vois le doigt sur la détente. Je vois Léandros. Je vois ma vie entière qui bascule.— Non !Je tire avant de comprendre que j'ai tiré. Le bruit est englouti par un silence intérieur assourdissant. L'homme qui visait Léandros tombe. Ce n'est pas Markos. C'est un de ses hommes. Mais ça n'a pas d'importance. Le corps heurte le sol. Immobile. Les yeux ouverts. Vides.Je viens de tuer.Mes mains tremblent. L'arme est lourde, si lourde. Le monde se rétrécit à ce corps allongé par terre, à ce sang qui s'écoule sur le béton sale. Je ne vois plus rien d'autre. Je n'entends plus les cris, les tirs, les ordres. Juste ce silence énorme, ce vide qui m'avale.Léandros surgit devant moi. Il me secoue.— Éleni ! Éleni, regarde-moi !Ses mains sur mon visage. Ses yeux qui cherchent les miens. Une douleu
ÉleniJe ne cherchais rien. Vraiment, je ne cherchais rien. Juste un pull dans l'armoire de Léandros parce que le vent s'était levé et que le domaine, même en été, garde une fraîcheur de pierre ancienne. Mes doigts touchent le tissu rêche de ses pulls, l'odeur de bois et de lui monte du linge plié, et puis je sens autre chose. Une boîte. En métal, cabossée, froide.Je n'aurais pas dû l'ouvrir. Je le sais maintenant. Je le savais déjà en soulevant le couvercle, le cœur serré par un pressentiment que je n'écoutais pas.La photo est jaunie. Cornée aux bords. Mais le visage de mon père est net, figé dans un rire que je n'avais pas vu depuis l'enfance. Ce rire, je l'avais oublié. Il pose sa main sur l'épaule d'un homme plus jeune, plus dur, que je ne connais pas. Ils ont l'air complices. Vivants. Au dos, une date — il y a vingt ans — et un nom tracé à l'encre noire, presque effacé.Léandros.Je reste debout, la photo entre les doigts, et le temps s'arrête. Mon père. Son rire. Ce nom. Dans
ÉleniDeux semaines plus tard, nous rentrons.La voiture franchit le portail du domaine au ralenti. Le gravier crisse sous les pneus. Les arbres centenaires défilent, gardiens silencieux de notre refuge. La grande bâtisse apparaît enfin, majestueuse, immuable.Léandros est à côté de moi, le visage encore marqué par la fatigue, mais le regard vif. Il a insisté pour rentrer, contre l'avis des médecins. Il ne supportait plus l'hôpital, disait-il. Il avait besoin de retrouver son territoire, ses repères, sa vie.Notre vie.Je l'aide à descendre de voiture. Il s'appuie sur moi, fièrement, refusant la chaise roulante qu'on lui propose. Ses pas sont lents, précautionneux, mais il tient debout. Il marche.— Bienvenue à la maison, dit-il en franchissant le seuil.La maison. Pas le manoir, pas le domaine, pas la prison. La maison. Notre maison.Les domestiques nous accueillent en silence, avec des regards soulagés et des sourires discrets. Certains sont là depuis des années, attachés à Léandros
ÉleniLes jours à l'hôpital sont étranges.Le temps s'étire, se dilate, perd ses repères. Les heures se mesurent en soins, en repas, en visites brèves des médecins. Le monde extérieur semble lointain, irréel. Seule compte cette chambre, ce lit, cet homme qui guérit lentement.Je ne le quitte presque pas. Je dors dans le fauteuil, mange ce qu'on m'apporte, vis au rythme de sa convalescence. Les gardes montent la garde dans le couloir, filtrent les visiteurs, protègent notre bulle fragile.Aujourd'hui, il va mieux. Beaucoup mieux. Il s'est assis dans le lit, a mangé seul, a même plaisanté avec l'infirmière. La couleur revient sur ses joues, la force dans ses mains. Ses yeux gris ont retrouvé leur éclat.Mais quelque chose en moi ne va pas.C'est venu progressivement, insidieusement. Une boule dans la gorge, une pression dans la poitrine, des larmes qui menacent à tout moment. La peur qui reflue laisse place à autre chose. Une émotion plus profonde, plus ancienne, plus violente.Je l'ai
LéandrosLa douleur me réveille.Elle est partout. Dans ma poitrine, dans mon dos, dans mes bras, dans ma tête. Un feu qui couve sous la peau, qui pulse au rythme de mon cœur, qui m'arrache un grognement.J'ouvre les yeux. Le plafond est blanc, inconnu. La lumière est crue, agressive. L'odeur est chimique, antiseptique. Hôpital.Puis je la vois.Éleni. Endormie dans un fauteuil près du lit, la tête posée sur ses bras croisés, une main tendue vers moi comme si elle s'était endormie en me touchant. Ses cheveux sont défaits, son visage est marqué par la fatigue, ses yeux sont cernés.Elle est belle. La plus belle chose que j'aie jamais vue.La mémoire revient par fragments. L'explosion. La chaleur. Le bruit. La douleur fulgurante. Et puis sa voix, au loin, qui m'appelait. Et puis plus rien.Elle est restée. Elle est là.Je bouge ma main, lentement, pour ne pas la réveiller. Mes doigts effleurent les siens. Elle sursaute, se redresse, les yeux grands ouverts, désorientée.— Léandros ?— B







