LOGINEléni
La nuit est tombée, épaisse et lourde. Le vent s'est levé, hurlant autour de la villa comme une âme en peine. Il fouette la mer en des vagues furieuses qui se brisent contre les falaises avec un bruit de fin du monde. La tempête est en moi, une tourmente silencieuse qui fait écho à la nature déchaînée.
Je ne peux pas dormir. Chaque fois que je ferme les yeux, je vois le Parthénon. Je sens le frôlement de ses lèvres. J'entends ses mots, gravés au fer rouge dans ma mémoire.
Une partie de moi ne veut pas remonter.
Cette pensée est une trahison. Une maladie. Je me lève, enveloppée dans un peignoir de soie – un autre cadeau de ma prison – et j'erre dans les couloirs obscurs et silencieux de la villa. Les éclairs déchirent le ciel, illuminant par instants les pièces immenses et vides d'une lumière spectrale.
Je me retrouve sans savoir comment dans la bibliothèque. L'odeur des vieux livres, autrefois apaisante, me semble aujourd'hui étouffante. Un éclair zèbre le ciel, et dans la lueur blanche qui s'ensuit, je le vois.
Assis dans le grand fauteuil en cuir, près de la baie vitrée qui donne sur la mer en furie. Un verre de whisky à la main, il regarde la tempête, immobile. Il ne m'a pas entendue arriver.
Je devrais repartir. M'enfuir. Mais mes pieds sont cloués au sol. Je le regarde, ce prédateur dans son antre, et pour la première fois, je vois autre chose que de la puissance et de la cruauté. Je vois une ombre de lassitude. Une solitude aussi vaste que l'océan qui se déchaîne derrière la vitre.
Comme s'il sentait mon regard, il tourne lentement la tête. Ses yeux, dans la pénombre, brillent d'un éclat féroce.
— Tu ne dors pas, dit-il. C'est la tempête qui te réveille ? Ou est-ce autre chose ?
Je ne réponds pas. Je reste sur le seuil, le cœur battant la chamade. Le tonnerre gronde, un roulement long et menaçant qui semble ébranler les fondations de la maison.
— Approche, ordonne-t-il, sa voix couvrant à peine le vacarme.
Je m'avance, chaque pas un combat. Je m'arrête à quelques mètres de lui. La lumière d'un autre éclair illumine son visage. Il est pâle, les traits tirés. Beau. D'une beauté dangereuse et fatale.
— Tu as peur ? demande-t-il.
— De la tempête ? Non.
— De moi, alors.
Ce n'est pas une question.
— Je devrais.
— Mais ce n'est plus seulement de la peur, n'est-ce pas ? chuchote-t-il, son regard ne me quittant pas.
Le vent hurle, frappant la baie vitrée comme s'il voulait l'emporter. Le monde entier semble vouloir s'effondrer.
— Pourquoi moi ? demandé-je, ma voix à peine audible dans le tumulte. Pourquoi as-tu choisi ma vie pour la briser ?
Il pose son verre et se lève. Il est si grand, si imposant dans la pénombre agitée.
—Parce que quand je t'ai vue pour la première fois, dans ton petit restaurant, tu riais. Tu rayonnais d'une lumière que j'avais oubliée. Une lumière qui n'appartient qu'à ceux qui n'ont jamais été brisés. Et j'ai su que je devais la posséder. Ou la détruire.
Il avance vers moi. Je recule d'un pas, mais mon dos heurte une étagère. Je suis coincée.
— Tu ne peux pas posséder la lumière, Léandros. On ne peut que l'éteindre.
— Je ne veux pas l'éteindre. Je veux la canaliser. En faire mon propre soleil.
Il est devant moi maintenant. Je sens la chaleur de son corps, l'odeur du whisky et du santal. Le désir et la peur se mélangent en un tourbillon incontrôlable. Mon corps se souvient de son toucher. Il le réclame, malgré moi.
— Tu me hais encore ? demande-t-il, sa main se levant pour effleurer ma joue.
Je ferme les yeux, luttant contre les larmes et contre la vague de sensation que son simple contact provoque.
—Oui.
— Mais ?
Le mot reste suspendu entre nous, plus lourd que le tonnerre.
— Mais..., chuchoté-je, ma résistance s'effritant comme un château de sable sous la marée. Je ne sais plus.
C'est l'aveu. Faible, brisé, honteux. Mais c'est un aveu.
Un éclair illumine la pièce, et dans sa lueur brutale, je vois son regard changer. La froideur calculatrice fait place à quelque chose de plus sombre, de plus primal. De plus dangereux.
— Eléni, murmure-t-il, et mon nom sur ses lèvres n'a jamais sonné ainsi. Comme une prière. Une malédiction.
Il s'enfonce ses doigts dans les cheveux, à la base de mon crâne, et m'attire vers lui. Ce n'est pas doux. C'est possessif. Sauvage.
Et quand ses lèvres se posent enfin sur les miennes, c'est un cataclysme.
Ce n'est pas un baiser. C'est une revendication. Une conquête. Une tempête parfaite. Sa bouche est ardente, insistante, experte. Elle réclame, prend, dévore. Et je... je réponds.
Mon corps trahit tout ce en quoi je croyais. Mes mains se cramponnent à son manteau, non pas pour le repousser, mais pour m'ancrer à lui alors que le monde s'effondre autour de nous. Ma bouche s'ouvre sous la sienne, lui permettant d'explorer, de goûter, de posséder. Un gémissement m'échappe, un son de défaite et de révélation.
Il me serre plus fort contre lui, comme s'il voulait m'incorporer. Son corps dur contre le mien est à la fois une prison et le seul point fixe dans un univers en délire. Je sens son désir, évident, pressant, et le mien lui répond, un feu liquide qui inonde mes veines et consume ma volonté.
Quand il rompt enfin le baiser, nous sommes tous deux haletants. Le tonnerre gronde à nouveau, mais il semble lointain maintenant. Tout semble lointain, à part le battement fou de nos cœurs et le souffle rauque qui s'échappe de nos poitrines.
Il repose son front contre le mien, ses yeux, d'un gris orageux, plongent dans les miens.
—Tu vois ? murmure-t-il, sa voix rauque d'une émotion que je n'avais jamais entendue. C'était inévitable.
Je ne dis rien. Je ne peux pas. Je suis vaincue. Par lui. Par moi-même.
Il a raison. C'était inévitable.
Et alors que la tempête se calme à l'extérieur, je sens une autre tempête, bien plus dévastatrice, commencer à naître en moi. Une tempête de désir, de honte, et d'une terrible, terrifiante reddition.
Je ne dors plus de la nuit.Pas vraiment. Je ferme les yeux, je fais semblant, je ralentis ma respiration pour qu'il ne devine rien. Mais mon esprit est en ébullition, tournant en rond autour de ces trois mots.Je t'aime.Trois petits mots. Trois syllabes. Une éternité.Je pense à tout ce qu'ils impliquent. À tout ce qu'ils changent. À tout ce qu'ils révèlent.Il m'aime. Vraiment. Pas seulement du désir, pas seulement de l'obsession, pas seulement de la possession. Il m'aime. De cet amour qui survit au sommeil, qui traverse l'inconscient, qui s'exprime même quand on ne contrôle plus rien.Et moi ?Est-ce que je l'aime ?La question me brûle les lèvres. Pas maintenant – pas dans le silence de la nuit, pas alors qu'il dort à côté de moi, vulnérable et confiant. Mais en moi. Dans le secret de mon c
L'après-midi s'étire, paresseux, infini. Nous parlons, nous nous taisons, nous nous touchons. Pas avec la frénésie de la nuit, pas avec l'urgence des premiers temps. Lentement. Doucement. Comme si nous avions toute l'éternité devant nous.À un moment, il sort du lit, va chercher quelque chose dans son bureau. Il revient avec un livre – un recueil de poésie, usé, annoté.— Tu lis de la poésie ? demandé-je, surprise.— Mon père me lisait des poèmes, quand j'étais petit. Avant qu'il ne devienne... ce qu'il est devenu. C'est un de mes seuls bons souvenirs.Il ouvre le livre, cherche une page.— Écoute.Et il lit. Sa voix est grave, chaude, différente de celle qu'il utilise pour donner des ordres, pour négocier, pour menacer. Une voix intime, fragile, comme s'il dévoilait une pa
Il pose sa tartine, me regarde sérieusement.— Tu sais ce qui est étrange ?— Quoi ?— Tout ce que j'ai fait dans ma vie – l'argent, le pouvoir, les conquêtes – je croyais que c'était pour être heureux. Mais je ne savais même pas ce que ça voulait dire, être heureux. Je croyais que c'était une absence de peur, une absence de manque. Une victoire sur les autres.— Et maintenant ?— Maintenant, je sais. C'est ça. Être là, avec toi, à manger des œufs trop cuits dans un lit défait. C'est ça, le bonheur.Il a les yeux brillants. Pas de larmes , il ne pleure pas, lui, il ne sait pas , mais quelque chose qui y ressemble. Une vulnérabilité nue, brute, qu'il ne montre à personne d'autre.Je pose ma main sur la sienne.— Tu vas me rendre vaniteuse.
ÉleniLe soleil est haut quand nous émergeons enfin de la chambre.Pas vraiment émerger, plutôt flotter. Traverser les couloirs dans cette bulle hors du temps, nos peignoirs blancs frottant le marbre, nos pieds nus silencieux. Il a passé un bras autour de ma taille, comme s'il avait besoin du contact permanent, comme s'il craignait que je ne m'évapore si ses doigts cessaient de me toucher.La cuisine est inondée de lumière. C'est cette heure bénie où le soleil tape droit sur les baies vitrées, incendie l'acier inoxydable, transforme l'eau qui traîne dans l'évier en un million de diamants.— Assieds-toi, ordonne-t-il doucement.— Tu vas encore brûler les œufs ?— Je vais faire de mon mieux.Il attrape une poêle, du beurre, des œufs. Ses gestes sont maladroits, ceux d'un homme qui n'a jamais vraiment appris à cuisiner, mais il s'applique avec une concentration touchante. Je l'observe depuis mon tabouret, une tasse de café entre les mains, et je me surprends à sourire bêtement.Il est be
Il rit un rire amer, sans joie.— Un cœur. Oui. C'est bien le problème.Il se tourne enfin, me fait face. Dans la pénombre, ses yeux sont deux braises.— Tu sais ce que je fais, Eléni. Tu sais qui je suis. Les gens que je tue, les vies que je détruis, l'empire que j'ai bâti sur la souffrance des autres. Et pourtant, je suis incapable de dire non à ma mère. Incapable de la chasser de ma vie. Incapable de guérir.— La guérison n'est pas un interrupteur. C'est un chemin.— Je suis fatigué de marcher.— Alors arrête-toi un moment. Repose-toi. Je suis là.Il me regarde longtemps, intensément. Puis il écrase sa cigarette, me prend dans ses bras, enfouit son visage dans mes cheveux.— Qu'est-ce que j'ai fait pour te mériter ?— Rien. Tu ne m'as pas méritée. Tu m'as
Elle est belle. D'une beauté froide, sculpturale, qui a dû être éblouissante il y a trente ans. Les mêmes yeux que lui, ce gris acier, mais sans la chaleur qu'il arrive parfois à y mettre. La même mâchoire, mais plus dure, plus tranchante. Elle le regarde comme on regarde une opportunité, pas comme on regarde un fils.— Léandros, dit-elle avec un sourire qui n'atteint pas ses yeux. Mon enfant.— Mère.Il se lève, mais ne s'approche pas. Je me lève aussi, par politesse, par solidarité.— Qui est-ce ? demande-t-elle en me détaillant de la tête aux pieds, une évaluation froide, clinique.— Eléni. Ma compagne.Les mots font battre mon cœur plus vite. Il ne m'avait jamais appelée ainsi devant quelqu'un. Ma compagne.— Enchantée, dis-je en tendant la main.
ÉleniIl se redresse, défait son pantalon. Le bruit de la fermeture éclair déchire le silence. Il fait glisser le tissu sur ses hanches, et son sexe jaillit, libéré.Je re
ÉleniSon torse apparaît.Et même si je l'ai dessiné quelques heures plus tôt, même si j'ai passé l'après-midi à étudier chaque ombre, chaque relie
EléniSes yeux s'ouvrent.Dans leur profondeur, je vois la promesse et la menace. La passion et la destruction. Et je sais que je vais me perdre.Mais pour la première fois de ma
Nous nous dévorons des yeux. L'air entre nous est électrique, chargé de tout ce qui n'est pas dit. Daphné entre pour débarrasser, et son intrusion silencieuse brise le sort. Les plats disparaissent, remplacés par une assiette de fromages, de







