LOGINEllieOn ne m'avait pas dit que ce serait comme ça.On m'avait dit que ce serait dur. On ne m'avait pas dit que dur voulait dire dormir par tranches de quatre-vingt-dix minutes pendant huit mois.Les premiers mois à Chicago, je les appelle les années galère, même s'ils n'ont duré qu'un an et demi, parce que c'est le temps qu'ils ont pris dans ma vie, un an et demi qui ont compté pour dix.La mécanique quotidienne ressemblait à ça :Cinq heures. Theo se réveille. Biberon. Je le nourris en révisant mes cours de l'IIT posés sur le coussin d'allaitement, structures métalliques, chapitre 4, surlignés à la lumière de la lampe de chevet.Sept heures. Theo rendort. Je cours sous la douche, j'avale un toast debout, je prépare le sac de la nounou, Madame Pearl, soixante-dix ans, une voisine retraitée qui gardait Theo pour un tarif d'amie et qui est devenue sa deuxième grand-mère de Chicago, avant Ruth.Huit heures. Le ca
EllieIl y a des nuits qu'on n'oublie jamais. La naissance de Theo est la mienne, et je la raconte ici parce que tout ce que je suis devenue commence cette nuit-là.Février. Chicago. La pire tempête de neige de la décennie, annoncent les infos depuis trois jours, un vortex polaire descendu du Canada, des rues désertes, des vols annulés par centaines.Et bien sûr, c'est cette nuit-là que mon corps décide que c'est le moment.Les premières contractions arrivent à vingt-trois heures, discrètes, presque polies, un resserrement au bas du ventre, une fausse alerte, probablement, me dis-je, le terme est dans douze jours. À vingt-trois heures trente, elles reviennent, moins polies. À minuit, je suis debout dans ma cuisine, une main sur le plan de travail, l'autre sur mon ventre, à respirer comme me l'a appris le cours de préparation à l'accouchement que j'ai suivi seule, entre deux révisions.— D'accord, je dis à mon ventre. On reste ca
EllieC'est un dimanche après-midi que la question arrive. Celle que j'attends depuis quatre ans. Celle que je redoute depuis quatre ans.Nous sommes au parc Oz, celui avec les statues du Magicien d'Oz, le lion de bronze que Theo escalade avec la confiance d'un alpiniste. Il court, il crie, il négocie des alliances avec des enfants qu'il n'a jamais vus, et moi je surveille depuis un banc, mon carnet de croquis sur les genoux.Puis, au milieu d'une partie, un événement : un père lance son fils en l'air. Le petit rit aux éclats, hurle encore, encore !, et le père le rattrape, le relance, le rattrape.Theo s'est arrêté de jouer. Il regarde.Il regarde longtemps. Trop longtemps pour un enfant de quatre ans. Et je vois, depuis mon banc, son petit visage travailler, pas de la tristesse, non, quelque chose de plus compliqué. De la collecte de données. Du traitement d'information.Sur le chemin du retour, il est silencieux. Il tient ma main, il saute sur une jambe par habitude, mais son front
EllieNotre appartement de Lincoln Park n'est pas grand. Soixante-quinze mètres, deux chambres, un séjour-cuisine baigné de lumière le matin, au deuxième étage d'un immeuble en briques rouges avec un escalier qui grince et des voisins qui se connaissent tous par leur prénom.Je l'ai trouvé il y a trois ans, quand le studio a démarré. Je l'ai retapé moi-même, évidemment, quatre week-ends de peinture, du parquet poncé avec Ruth qui gardait Theo, des étagères que mon père a fabriquées en Floride et expédiées par fret, chaque planche marquée au crayon de ses initiales et d'un petit cœur, sa signature.Ce n'est pas grand. Mais chaque centimètre carré raconte quelque chose.Le mur du séjour est couvert d'un assemblage : mes plans encadrés, le premier restaurant, le premier hôtel, à côté des œuvres de Theo, qui occupent la place d'honneur. Theo dessine des immeubles. Toujours des immeubles. Des immeubles avec des dinosaures aux fenêtres, des immeubles dont les toits ont des piscines pour les
EllieCe que personne ne m'avait dit, avant d'avoir un enfant, c'est que les enfants de quatre ans sont des espions.Ils sont petits, on les oublie, on parle devant eux comme s'ils étaient des meubles, et eux, ils enregistrent tout. Theo est la version la plus aboutie de ce phénomène. Theo ne regarde pas le monde : il le scanne.La preuve, un samedi matin chez Whole Foods.— Maman. Voix basse, conspiratrice, depuis le siège du caddy. La dame là-bas, avec le manteau rouge. Elle regarde les tomates depuis très très longtemps, et elle en prend aucune. Je crois qu'elle est triste.Je regarde discrètement. Une femme d'une soixantaine d'années, en effet immobile devant l'étalage, les mains vides, le regard absent.— Comment tu sais qu'elle est triste ?— Parce qu'elle sourit avec la bouche mais pas avec les yeux. Tu m'as dit que les vrais sourires, c'est avec les yeux.Je l'ai dit une fois. Il y a deux mois. À propos d'une photo.Avant que je puisse répondre, Theo a déjà attrapé une tomate,
ElliePour bien comprendre Theo, il faut assister au rituel du matin.Six heures quarante-cinq. Je suis réveillée par un poids qui atterrit sur mon lit, suivi d'un visage qui apparaît à trois centimètres du mien, les yeux gris grands ouverts.— Maman. Tu dors ?— Non, Theo. Je ne dors pas. Personne ne dort quand on lui parle à trois centimètres du visage.— Génial. Il s'assoit en tailleur sur ma couette, opérationnel, comme un petit général qui ouvre un conseil de guerre. Aujourd'hui, c'est mardi. Le mardi, à la cantine, il y a les nuggets. MAIS. Il lève un doigt. Madison m'a dit que les nuggets du mardi sont moins bons que ceux du vendredi, parce que la dame de la cantine du mardi, elle est nouvelle. Alors j'ai un plan : je mange un peu, mais pas beaucoup, et je garde de la place pour le goûter. Comme ça, pas de drame. Tu es d'accord avec le plan ?— Je suis d'accord avec le plan.— Parfait. Maintenant, on se lève, parce que si on traîne, c'est toi qui cours après le bus, et quand tu







