Home / Romance / LE PRIX DE SA VENGEANCE / Chapitre 4 : Le Bar

Share

Chapitre 4 : Le Bar

Author: Déesse
last update publish date: 2026-09-15 06:46:38

Je devrais refuser. Je devrais payer mes consommations, rentrer chez moi, affronter ma vie dévastée. C'est ce que ferait la Ellie d'hier. La Ellie raisonnable, prudente, mariée.

Mais la Ellie d'hier est morte sur un trottoir de la Cinquante-Deuxième Rue.

Alors je lève mon verre à mon tour, et je bois.

L'homme se lève. Il prend son verre et il traverse le comptoir de cette démarche tranquille et souveraine des hommes qui n'ont jamais douté de rien. Il s'assoit sur le tabouret à côté du mien, sans demander la permission.

De près, il est encore plus impressionnant. Une odeur de bois de santal et de quelque chose de plus froid , l'ambition, peut-être. Le pouvoir a un parfum.

— Vous avez l'air d'avoir passé une sale journée, dit-il.

Sa voix est grave, posée, avec une pointe d'accent que je n'identifie pas.

— Vous n'avez pas idée.

— Essayez-moi.

Je tourne la tête vers lui, et nos regards se croisent de nouveau. Il y a quelque chose de dangereux dans ces yeux gris. Quelque chose qui dit que cet homme prend toujours ce qu'il veut.

Et quelque part, au fond de mon cerveau embrumé d'alcool et de chagrin, une petite voix me hurle de me méfier.

Je l'ignore.

Ellie

Je devrais expliquer comment j'en suis arrivée là. Comment une fille comme moi s'est retrouvée à vider des whiskys doubles dans un bar de luxe, à côté d'un inconnu aux yeux d'orage.

Il faut remonter sept ans en arrière.

Sept ans. J'avais vingt et un ans, et le monde m'appartenait.

J'étais étudiante en architecture à Columbia. Pas la petite étudiante moyenne qui survit à coups de café et de nuits blanches , j'étais bonne. Vraiment bonne. Ma professeure de conception, Madame Okafor, une femme sévère qui ne distribuait jamais de compliments, m'avait dit un jour, en examinant ma maquette :

— Mademoiselle Brooks, vous avez ce que je ne peux pas enseigner. L'instinct de l'espace.

J'allais devenir architecte. C'était écrit. C'était aussi certain que le lever du soleil.

Et puis il y avait Mark.

Mark avec son sourire de garçon perdu. Mark qui me faisait rire jusqu'aux larmes. Mark qui me regardait comme si j'étais la huitième merveille du monde. Nous étions ensemble depuis le lycée. Il était mon premier amour, mon premier tout.

Mark voulait être avocat. Pas un petit avocat de quartier , un grand avocat d'affaires, de ceux qui ont leur nom sur la porte. Il avait été accepté à la fac de droit, avec une mention félicitations du jury.

Il y avait juste un problème : l'argent.

Ses parents n'en avaient pas. Les bourses couvraient à peine la moitié des frais. Je me souviens de ce soir, dans notre petit studio de Queens, lui assis sur notre canapé d'occasion, la lettre d'admission entre les mains, le visage défait.

— Je vais devoir refuser, avait-il dit. Ou reporter. Ou... je ne sais pas.

Et moi, idiote, romantique, aveugle, je l'avais pris dans mes bras et j'avais dit les mots qui ont scellé mon destin :

— Je vais travailler. Je vais payer. On s'en sortira.

— Ellie, je ne peux pas te demander ça...

— Tu ne me demandes rien. Je te l'offre.

J'ai abandonné Columbia au milieu de ma deuxième année.

Je me souviens du visage de Madame Okafor quand je lui ai annoncé. Elle ne s'est pas mise en colère. C'eût été plus facile. Elle m'a juste regardée, longuement, avec cette tristesse infinie dans les yeux, et elle a dit :

— Vous reviendrez. Les filles comme vous reviennent toujours. J'espère seulement qu'il ne sera pas trop tard.

J'avais souri avec condescendance. Trop tard ? J'avais vingt et un ans. Rien n'était jamais trop tard.

Pendant quatre ans, j'ai travaillé.

Serveuse dans un diner de Midtown, le matin , debout à cinq heures, les pieds en feu à midi. Assistante dans un cabinet d'architecture l'après-midi , le seul lien qui me restait avec mon rêve, même si mon travail consistait à faire des photocopies et du café. Et certains soirs, je faisais des inventaires dans une supérette.

Quatre ans de chaussures trouées. De repas sautés. De métro bondé à des heures indues. Quatre ans à regarder mes anciens camarades de Columbia publier leurs premiers projets, gagner leurs premiers concours, pendant que je calculais si je pouvais me payer un sac de courses complet cette semaine.

Et Mark ? Mark étudiait. Mark brillait. Mark rentrait tard de la bibliothèque et s'effondrait dans le lit en me remerciant, toujours, avec ce sourire qui faisait tout oublier.

— Quand je serai avocat, tu arrêteras de travailler, me promettait-il. Tu reprendras tes études. Je te le jure, Ellie. Je te dois tout.

J'y croyais. Dieu que j'y croyais.

Le jour de son diplôme, j'ai pleuré de fierté. Le jour où il a décroché son premier poste dans un cabinet de Manhattan, nous avons dansé dans la cuisine. Le jour de notre mariage, à la mairie, avec Tiffany en témoin et Camille qui pleurait plus que moi, j'ai pensé : ça valait le coup. Tout valait le coup.

Le mariage de rêve ? On le ferait plus tard, quand on aurait les moyens. La reprise de mes études ? Plus tard, quand son salaire aurait augmenté. Le bébé ? Plus tard.

Plus tard, plus tard, plus tard.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • LE PRIX DE SA VENGEANCE    Chapitre 20 : La Décision de Garder

    EllieCe soir-là, je fais quelque chose d'officiel.Je sors mon carnet à croquis , celui qui m'a rendue à l'architecture et je l'ouvre à une page blanche. En haut de la page, j'écris la date. Puis, en dessous, en lettres soignées :DÉCISION. Celle qui compte. Celle que je ne renierai jamais.Et j'écris. Pas un plan, pas une liste de courses , une lettre. Une lettre à l'être minuscule qui grandit en moi, que personne ne lira avant des années, peut-être jamais. Peu importe. Elle doit être écrite.À toi.Tu n'existes pas encore, et pourtant tu as déjà tout changé.Je ne connais pas ton nom. Je ne sais pas si tu es un garçon ou une fille, si tu auras mes yeux marron ou les siens, gris comme un orage d'hiver. Je ne sais rien de toi, sauf ceci : tu es déjà la meilleure chose qui me soit arrivée.Je dois te dire la vérité, au cas où tu lirais ceci un jour. Tu n'as pas été conçu dans l'amour. Tu as été conçu dans une nuit de douleur et d'oubli, entre deux inconnus brisés. Ce n'est pas un beau

  • LE PRIX DE SA VENGEANCE    Chapitre 19 : Alexander

    EllieIl faut que j'essaie. Une fois. Pour ma conscience.Pas pour moi , pour l'enfant. Pour pouvoir me regarder dans un miroir dans vingt ans, quand un jeune adulte aux yeux gris me demandera qui était son père, et dire en toute honnêteté : j'ai essayé de le retrouver.Alors, le samedi suivant, je remets le sweat gris , le même, oui, je sais, mais c'est mon armure et je retourne à The Gilded Room.Le bar est différent en plein jour. Moins magique, plus ordinaire. Le velours bordeaux paraît fatigué, les cuivres ternis. Il est seize heures, l'heure creuse, et il n'y a que trois clients : deux hommes d'affaires au fond et une vieille dame élégante qui sirote un martini.Le même barman est derrière le comptoir. Le nœud papillon impeccable. Il me reconnaît immédiatement — je vois le flash de reconnaissance dans ses yeux, et peut-être une pointe de gêne professionnelle.— Madame, dit-il avec une inclinaison de tête. Qu'est-ce que je vous sers ?— De l'eau gazeuse, s'il vous plaît. Et... de

  • LE PRIX DE SA VENGEANCE    Chapitre 18 : Le Test

    EllieLes deux barres apparaissent en quarante secondes.Le mode d'emploi disait d'attendre trois minutes. Il en faut quarante secondes. Deux barres, nettes, franches, d'un rose agressif qui ne souffre aucune discussion.Positif.Je fais le deuxième test. Positif.Le troisième. Positif.Trois tests alignés sur le rebord du lavabo comme trois petites tombes blanches. Trois tests, six barres, un verdict sans appel.Je suis enceinte.Je descends lentement le long du mur de la salle de bain jusqu'à m'asseoir par terre, et je reste là, le dos contre le carrelage froid, à fixer ces trois petites bâtonnets de plastique qui viennent de démolir mon avenir.Enceinte.Un bébé. Un être humain en miniature, avec des cellules qui se divisent en ce moment même, quelque part au chaud en moi, qui fabriquent un cœur, des yeux, des mains. Un cœur qui battrait d'ici quelques semaines. Des yeux qui seraient peut-être gris.Gris acier, gris orage, gris hiver.— Je ne peux pas, je murmure à voix haute. Je n

  • LE PRIX DE SA VENGEANCE    Chapitre 17 : Les Nausées

    EllieÇa commence six semaines plus tard, un lundi matin, avec une tasse de café.J'adore le café. Le café est mon carburant, mon rituel, mon premier plaisir de la journée. Ce matin-là, je prépare ma tasse comme tous les matins, je la porte à mes lèvres, et l'odeur me frappe comme une gifle.La nausée monte si vite que je pose la tasse à peine à temps. Je cours à la salle de bain et je me plie en deux au-dessus des toilettes, le ventre tordu, le front perlant de sueur froide.Rien ne sort. Juste des haut-le-cœur, secs et violents.— Super, je grommelle en m'essuyant la bouche. Une gastro.Je vais travailler quand même. À onze heures, l'odeur du sandwich au thon de ma collègue me fait quitter la pièce en courant. À quinze heures, je m'endors sur mon clavier , littéralement, je m'effondre de sommeil entre deux e-mails, et quand je me réveille, dix minutes ont passé et il y a des touches imprimées sur ma joue.— T'as une sale tête, commente ma collègue. T'es malade ?— Gastro, je réponds

  • LE PRIX DE SA VENGEANCE    Chapitre 16 : La Décision

    EllieL'idée vient un mardi, au milieu d'une pile de dossiers.Je suis au cabinet , Harrison & Associates, cabinet d'architecture de Brooklyn, où je travaille comme assistante depuis cinq ans et je suis en train de classer des dossiers de permis de construire quand mes yeux tombent sur les plans épinglés au mur du bureau d'en face.C'est le projet de la tour Hudson Yards. Un des architectes du cabinet a travaillé sur une phase secondaire du projet, et les plans sont là, magnifiques, complexes, des lignes qui racontent une histoire que je suis la seule à lire dans ce couloir.Et soudain, sans prévenir, les mots de Madame Okafor me reviennent, comme un écho de sept ans :Vous reviendrez. Les filles comme vous reviennent toujours. J'espère seulement qu'il ne sera pas trop tard.J'avais vingt et un ans. Rien n'était jamais trop tard.J'en ai vingt-huit maintenant. Et j'ai passé sept ans à faire des photocopies pendant que mes anciens camarades dessinaient des skylines.Ce soir-là, je rent

  • LE PRIX DE SA VENGEANCE    Chapitre 15 : Camille

    EllieCamille débarque à vingt-deux heures avec deux bouteilles de vin, une pizza et un sac de vêtements de nuit.— Bouge pas, annonce-t-elle en franchissant la porte. Je dors ici. Ce soir, demain, et autant de nuits qu'il faudra. C'est non négociable.Je l'aide à poser ses affaires, et dès que ses bras sont libres, elle m'attrape et me serre contre elle, fort, longtemps, sans un mot. Et c'est exactement ce dont j'avais besoin , pas des mots, pas encore, juste quelqu'un qui me tient debout.Camille. Camille Moreau, ma meilleure amie depuis la première année de fac. Celle qui a assisté à ma chute depuis Columbia, impuissante, qui m'a suppliée de ne pas abandonner, qui s'est disputée avec moi , la seule dispute de notre amitié , le jour où j'ai signé mon abandon.— Je te déteste un peu, m'avait-elle dit ce jour-là. Parce que tu es en train de faire la plus grosse erreur de ta vie pour un garçon qui n'a même pas le courage de te le demander.Elle avait eu raison. Elle avait eu tellement

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status