MasukMais je n'ai jamais su faire ce que je devrais faire.
— Léa.
Elle ne répond pas. Elle ne bouge pas. Elle ne montre aucun signe qu'elle m'a entendu.
— Léa, je sais que tu m'entends.
Un silence. Puis, sans tourner la tête :
— Dors.
Sa voix est plate. Épuisée. Vide.
— Je ne peux pas dormir.
— Essaie.
— J'ai mal.
Elle tourne la tête. À pei
— AdamOn repart au matin. Le jour se lève à peine, un de ces jours gris et cotonneux qui semblent hésiter entre la pluie et la brume, et qui vous transpercent les os sans même avoir la politesse de faire tomber une goutte. Mon bras me fait mal. Pas la petite douleur sourde et supportable des premiers jours, non. Une douleur vive, lancinante, qui remonte le long du biceps jusqu'à l'épaule et irradie dans la nuque à chaque mouvement. La plaie a rougi cette nuit, je l'ai vu en changeant le bandage à la lueur de la lune, mais je n'ai rien dit. Je ne dis rien. Je marche. Je porte. Je tiens. Je fais comme si de rien n'était. Je fais comme si je n'avais pas mal. Je fais comme si tout allait bien.Et elle ne dit rien non plus. Elle ne me demande pas si ça va. Elle ne vérifie pas mon bandage. Elle ne me regarde pas. Elle marche devant, comme la veille, comme toujours, sa barre de fer à la
Mais je n'ai jamais su faire ce que je devrais faire.— Léa.Elle ne répond pas. Elle ne bouge pas. Elle ne montre aucun signe qu'elle m'a entendu.— Léa, je sais que tu m'entends.Un silence. Puis, sans tourner la tête :— Dors.Sa voix est plate. Épuisée. Vide.— Je ne peux pas dormir.— Essaie.— J'ai mal.Elle tourne la tête. À peine. Juste assez pour me regarder du coin de l'œil, pour vérifier que je ne mens pas, que je ne joue pas, que je ne manipule pas.— Tu veux un antidouleur ?— Je veux que tu viennes ici.Elle se raidit. Ses épaules se tendent. Ses mâchoires se serrent.— Non.— Pourquoi ?— Parce que.— Ce n'est pas une réponse.— C'est la seule que je te donnerai.Je soupire.
Elle croise les bras. Elle se ferme. Elle se protège. Elle redevient celle qu'elle était avant que je la voie, avant qu'elle se laisse voir, avant que ce mur entre nous se fissure pendant quelques secondes.— Léa…— Non.Le mot claque comme un fouet. Sec. Définitif. Elle ne veut pas entendre. Elle ne veut pas écouter. Elle ne veut pas se laisser atteindre.— Léa, je vais bien.— Je sais que tu vas bien.Sa voix tremble. À peine. Un micro-tremblement qui serait invisible pour quelqu'un qui ne la connaîtrait pas. Mais moi, je commence à la connaître. Je commence à voir les fissures dans son armure. Je commence à entendre les craquements dans sa voix.— Tu vas bien, tu vas bien, je m'en fous, tu m'entends ? Je m'en fous.Elle dit ça. Elle dit ça comme si elle essayait de s'en convaincre. Elle dit &cc
— AdamLe coup vient de nulle part.Le quatrième. Celui que je n'avais pas vu. Celui qui était resté caché derrière la pompe, tapi dans l'ombre comme une bête patiente, comme un prédateur qui attend, qui observe, qui calcule. Celui qui attendait son heure. Celui qui guettait le moment parfait, l'instant où je baisserais ma garde, où je me croirais en sécurité, où je penserais que c'était fini.Il frappe avec un tuyau.Un putain de tuyau en métal, rouillé, lourd, froid. Il frappe mon bras. Il frappe et je sens l'os qui craque. Pas casser — craquer. C'est différent. C'est pire. C'est ce bruit horrible, ce son qui remonte le long de ton corps, qui résonne dans ta tête, qui te dit que quelque chose vient de changer, que quelque chose vient de se briser à l'intérieur, que rien ne sera plus jamais comme avant.
— AdamElle ne crie pas. Elle ne menace pas. Elle ne négocie pas. Elle ne perd pas de temps en mots inutiles, en discours vains, en tentatives de dialogue qui ne mèneraient nulle part. Elle ne cherche pas à comprendre pourquoi ils sont là, ni ce qu'ils veulent, ni s'il existe une autre issue. Elle a déjà tranché. La décision est faite, enfouie quelque part entre sa mâchoire serrée et ses poings fermés. Elle sort de l'ombre avec sa barre de fer dans une main et son pistolet vide dans l'autre, et elle frappe. Elle frappe le premier, celui avec la barbe, celui avec le fusil, celui qui n'a pas eu le temps de lever son arme avant qu'elle ne soit sur lui. Elle frappe sa main. Le métal de la barre rencontre les phalanges, les os, les tendons, et le bruit est sec, mat, presque obscène dans le silence de la nuit. Elle frappe son poignet. L'homme grogne, un son animal, surpris, une plainte q
Je coupe le moteur. Le silence qui suit est assourdissant, seulement troublé par le bourdonnement des néons et le chant lointain d'un oiseau qui n'a pas encore compris que le monde a changé. Je reste immobile un moment, mes mains toujours sur le volant, mes yeux toujours fixés sur la station, mon cœur qui bat trop vite dans ma poitrine.— On contourne.La voix de Léa est calme, posée, réfléchie. Elle a vu la même chose que moi, elle a compris la même chose que moi, elle est arrivée à la même conclusion que moi. Mais je secoue la tête, lentement, sans la regarder.— On peut pas, on a besoin d'eau.— On a de l'eau.— Pas assez.Je sais ce qu'elle va dire. Je sais qu'elle va protester, qu'elle va argumenter, qu'elle va me rappeler que nous avons déjà survécu à pire, que nous pouvons tenir encore